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C'est quoi, une aesthetic?

Temps de lecture : 5 min

Ces codes visuels sont une manière de construire son identité et d'affirmer sa personnalité.

L'aesthetic Cottagecore connaît un succès massif depuis le début de la pandémie de Covid-19. | Piotr Arnoldes via Pexels

 
L'aesthetic Cottagecore connaît un succès massif depuis le début de la pandémie de Covid-19. | Piotr Arnoldes via Pexels  

Soft Girl, Vaporwave, Plant Mom… Derrière ces noms de code parfois nébuleux se cachent des aesthetics parmi les plus en vogue du moment. Une aesthetic? Dérivé du grec ancien, ce mot désigne à l'origine l'étude de ce qui est beau, agréable et de ce qui fait sens. Aujourd'hui, ce terme renvoie tout à la fois à un type de décoration, un style musical et vestimentaire, un courant littéraire.

Une aesthetic rassemble en communauté celles et ceux qui se retrouvent dans certains codes visuels et artistiques et adoptent ainsi un style de vie qui s'y réfère. Il y en a pour tous les goûts: Dark Academia si vous êtes fasciné par le savoir et l'apprentissage, notamment des sciences humaines, que vous aimez les bibliothèques poussiéreuses, l'automne et les campus prestigieux façon Le cercle des poètes disparus; si vous préférez les strass et l'ambiance Old Hollywood, alors vous devriez plutôt vous tourner vers la Glam Aesthetic; enfin, pour les amoureux de couleurs neutres et de compositions épurées, l'aesthetic Minimalist est tout indiquée.

Mutation

Manon, 21 ans, est quant à elle une adepte du Cottagecore, une aesthetic qui fantasme la vie champêtre et un retour à la nature, qui connaît un succès massif depuis le début de la pandémie de Covid-19 et les confinements successifs. Longue robe vaporeuse, chapeau de paille, bouquet de fleurs sauvages, les codes renvoient à un équivalent contemporain du romantisme du XIXᵉ siècle. «Ce qui me plaît dans cette aesthetic, c'est son côté apaisant, relaxant, explique Manon. J'habite en banlieue parisienne et quand je rentre chez moi et que je me plonge dans cet univers de prairie, de cottage, de fleurs et d'animaux, c'est comme une bouffée d'air frais.»

La jeune femme, qui chine des vêtements bohèmes en friperie, confie avoir redécoré sa chambre avec des bouquets de fleurs séchées et un vieux rocking chair. «Depuis environ un an que j'ai trouvé mon aesthetic, mon quotidien a vraiment changé. Je ne m'habille plus pareil, je me suis mise à cuisiner, je lis et regarde des films que je n'aurais jamais découverts avant comme Les quatre filles du docteur March, les livres de Jane Austen ou La mélodie du bonheur.»

«Quand je rentre chez moi et que je me plonge dans cet univers de prairie, de fleurs et d'animaux, c'est comme une bouffée d'air frais.»
Manon, 21 ans, adepte du Cottagecore

Manon dit même avoir délaissé les virées shopping avec ses copines pour se mettre au tricot et à la conception d'un herbier. «C'est une manière de vivre une vie de campagnarde dans le 93, sourit-elle. Et de prendre mes distances avec les médias, les réseaux sociaux, de me détacher un peu des nouvelles technologies, même si ça peut sembler paradoxal.» Paradoxal, car elle confie passer chaque jour des heures entières à scroller sur son portable à la recherche d'images, d'inspirations, de recommandations de livres ou de films qui viendraient nourrir son aesthetic.

Un phénomène de niche?

Sur TikTok ou Instagram, on compte ainsi des dizaines d'influenceurs et influenceuses pour chaque aesthetic, qui totalisent des millions d'abonnés. À l'ère des réseaux sociaux, revendiquer une aesthetic est un moyen de cultiver son personal branding et de construire son identité visuelle. «Les aesthetics sont une manière pour les jeunes, puisque c'est essentiellement pratiqué par la génération Z ou les très jeunes millennials, d'affirmer sa personnalité et son individualité», observe Emmanuelle Patry, spécialiste des réseaux sociaux.

Elle précise: «S'approprier des codes vestimentaires, musicaux ou visuels pour se présenter au monde, c'est assez universel. La différence majeure concerne ici la viralité des réseaux sociaux et leur caractère global. Aujourd'hui, on compte des communautés de plusieurs millions de personnes qui se forment très vite autour d'aesthetics, parfois très précises, car les réseaux sociaux favorisent les phénomènes de niche.»

«Certaines aesthetics sont de véritables sous-cultures qui sont là pour rester, comme le fut le mouvement gothique.»
Emmanuelle Patry, spécialiste des réseaux sociaux

De l'aesthetic Poolcore, qui rassemble les fans de piscines, au Cartelcore, qui se concentre sur l'ambiance «néons fluos-armes à feux-nuits tropicales» (pensez Miami Vice, Narcos ou Scarface), jusqu'à la très spéciale Cleancore aesthetic qui s'adresse aux adeptes de savons, d'éponges et d'espace stérilisés ou venant d'être nettoyés, la liste est interminable et de nombreux sites servent de glossaire pour les répertorier toutes et ne pas perdre le fil entre les différents sous-genres.

Pour les indécis, plusieurs tests de personnalité et autres portraits chinois servent à trouver sa propre identité visuelle en quelques clics. Pour Emmanuelle Patry, il ne faut toutefois pas considérer les aesthetics comme de simples tendances: «Certaines sont de véritables sous-cultures qui sont là pour rester, comme le furent avant elles le mouvement gothique ou le style skater qui sont aujourd'hui bien installés. Il est très probable que la plupart des aesthetics se structurent et deviennent de véritables courants dans le monde virtuel, mais aussi dans le monde réel, surtout dans notre société de l'image où la vidéo et la photo tiennent une place si importante.»

De la revendication visuelle à la revendication politique

En fédérant autant de personnes autour de codes, de valeurs et d'aspirations communes, les aesthetics peuvent parfois dépasser le cadre du pur exercice de style ou de l'art de vivre et devenir politiques. Le Dark Academia, l'une des les plus plébiscitées, est ainsi réappropriée depuis quelques temps par celles et ceux soucieux de dénoncer le manque d'inclusivité et de diversité dans les grandes universités anglo-saxonnes, comme par exemple la TikTokeuse Cosyfaerie, ou l'Instagrameuse Sumaiyya, spécialiste en littérature musulmane et arabe, qui dans un article de Refinery29 explique: «Il y a un potentiel pour les fans de Dark Academia comme moi d'intégrer nos propres contextes culturels. C'est ce qui rend cette sous-culture si géniale; chacun peut y contribuer et y ajouter sa propre façon de voir les choses.»

@cosyfaerie

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«L'irruption des revendications politiques au sein de la Dark Academia n'est pas si surprenante, commente Emmanuelle Patry. Les jeunes générations sont bien plus politisées qu'on aimerait nous le faire croire. Elles luttent à leur manière, en utilisant les outils qu'elles maîtrisent, en l'occurrence internet et les réseaux sociaux.» À l'instar des mèmes, les aesthetics permettent une revendication politique qui part à l'origine d'une revendication visuelle. «Il peut s'agir de détournements, de reprises, de collages d'images, de symboles, etc. Le visuel et les arts graphiques permettent de réunir et de rassembler autour d'intérêts communs, et ensuite de débuter une discussion sur nombre de sujets, notamment les questions de justice sociale», note l'experte.

Devant l'engouement suscité par les différentes aesthetics, il n'a pas fallu attendre longtemps pour que les grandes enseignes de la mode ou de la décoration s'emparent de la tendance, du Cottagecore au Mermaidcore, en passant par l'Aesthetic Queer. Pour Emmanuelle Patry, il s'agit là d'une nouvelle manière de créer et de diffuser les tendances: «Avant, les modes étaient dictées de manière très descendante, avec un bureau de style, une marque ou un créateur qui imposait sa vision. Certes, on entendait déjà que l'inspiration leur venait de la rue ou de l'air du temps, mais on était tout de même dans quelque chose de très vertical.»

Aujourd'hui, la rue est sur les réseaux sociaux et l'air du temps est accessible en quelques clics sur Instagram ou TikTok. D'une verticalité très rigide, nous sommes passés à une horizontalité qui reflète mieux la multitude de styles, d'envies, de cultures. «C'est le jeu des vases communicants, note Emmanuelle Patry. Les aesthetics des réseaux influencent autant qu'elles se nourrissent des défilés de haute couture, des films et séries, de la littérature, des tendances de décoration… Tout en étant un phénomène très numérique puisque né sur les réseaux sociaux, les aesthetics sont au fond une manière de jeter un pont entre le monde réel et le monde virtuel.»

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