Société

Le rapport Sauvé prouve l'efficacité d'aller au-devant des victimes

Temps de lecture : 6 min

Si personne ne dit que ça ne va pas, cela ne signifie pas que tout va bien. Il faut aller poser la question aux gens.

Le risque actuel serait de considérer que, parce que le fonctionnement de l'Église présente des particularités, les violences sexuelles sont circonscrites à ce milieu. | Milada Vigerova via Unsplash
Le risque actuel serait de considérer que, parce que le fonctionnement de l'Église présente des particularités, les violences sexuelles sont circonscrites à ce milieu. | Milada Vigerova via Unsplash

Tout le monde l'a dit, mais répétons-le: le travail mené sur les violences sexuelles au sein de l'Église a été remarquable. À titre personnel, plusieurs points ont attiré mon attention.

D'abord, on peut officiellement arrêter de nous répondre que la seule voie est celle de la justice. Dès que l'on dénonce des violences sexuelles, il y a des gens pour classer toute discussion en prétendant que le sujet ne doit être traité que par la justice. La Ciase (qui était notamment composée de magistrats) démontre la possibilité d'inventer d'autres manières de faire. Elle ne s'est pas substituée à la justice, mais elle s'est extraite du cas particulier pour traiter l'aspect systémique de ces violences.

En 2015 était sorti l'excellent film Spotlight, qui traitait précisément de la manière dont des viols par des prêtres américains avaient été couverts par l'Église. Dans le film, un personnage détournait l'adage «il faut tout un village pour élever un enfant» en «il faut également tout un village pour détruire un enfant». Se posait alors frontalement la question de la responsabilité de la collectivité. La Ciase a permis d'affronter cette problématique.

Tous les milieux sont concernés

Or, comme n'a pas manqué de le dire Jean-Marc Sauvé, dans une très bonne interview donnée à La Vie (et en accès gratuit pour quelques jours): «Ne nous y trompons pas: sur les violences sexuelles sur mineurs, il y a une faillite générale des institutions et des politiques publiques, dans tous les milieux, ces soixante-dix dernières années. (...) Je pense aussi qu'après l'Église, il convient que l'ensemble des institutions publiques ou privées engagent un travail similaire sur ce qu'il s'est passé en leur sein et en répondent. Les violences sexuelles sont une bombe à fragmentation dans notre société: si l'Église catholique est aujourd'hui en première ligne, les institutions publiques et privées ne pourront faire l'économie d'un retour sur elles-mêmes et devront aussi répondre de leurs actes ou de leur abstention.»

Alors qu'il a été très présent dans les médias ces derniers jours, il a été assez peu interrogé sur cet aspect.

Le risque actuel serait de considérer que, parce que le fonctionnement de l'Église présente des particularités, les violences sexuelles sont circonscrites à ce milieu. Ce qu'il faudrait, dans un monde pas trop pourri, c'est que ce rapport soit un point de départ pas uniquement pour les catholiques, mais pour l'ensemble de la société. On attend que l'Éducation nationale, par exemple, mène également un travail de documentation et de réflexion sur ce sujet à l'échelle de plusieurs décennies.

Il faut que l'ensemble de notre société, ainsi que chacune de ses institutions, prenne sa part dans ce travail.

C'est ce à quoi aspire également Édouard Durand (juge des enfants) avec la Ciivise (commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), qui a lancé un vaste appel à témoignages. Je sais que cet appel a suscité des réserves, mais on a appris que la gestion des appels serait confiée au Collectif féministe contre le viol et à l'association SOS Crise, en espérant qu'elles disposeront des moyens nécessaires. (Ceci étant, sur tout le site de la Ciivise, on insiste sur les conséquences psychologiques qui pourraient avoir lieu en décidant à parler.)

Il faut donc que l'ensemble de notre société, ainsi que chacune de ses institutions, prenne sa part dans ce travail.

Reconnaissance des victimes

Mais la Ciase n'a pas servi qu'à titre collectif. D'après les témoignages des victimes, cela les a aidées. Même sans procédure judiciaire, elles ont pu être reconnues comme victimes, ce qui était très important. Une réparation s'est faite pour certains dans ce processus: être entendu, savoir que sa voix compte, être cru. Puis que cette parole trouve un écho aussi fort. La justice n'est pas là pour réparer les victimes. Mais on voit ici une autre manière de faire qui peut ouvrir les esprits pour inventer autre chose et sortir de l'alternative: se lancer dans des poursuites judiciaires ou se taire.

Autre point crucial: la méthode de comptage. L'enquête a commencé avec un appel à témoignages. Deux mille sept cents victimes y ont répondu. C'est peu en proportion du chiffre total. Cela fait 1,25% des victimes qui ont pris contact. Il est important de se rendre compte que beaucoup de victimes ne parlent pas. Parce qu'elles n'en ont pas envie, parce qu'elles veulent passer à autre chose, parce qu'elles ont peur que leur témoignage déclenche une enquête judiciaire ou simplement parce qu'elles n'ont pas identifié la nature de ce qu'elles ont vécu (particulièrement en cas d'agression sexuelle sans pénétration).

C'est le même constat qui vient d'être fait à l'école CentraleSupélec. Son directeur a déclaré au Monde: «Je n'ai eu aucun signalement de violences sexistes ou sexuelles au cours de l'année. Nous pensions que les choses étaient sous contrôle à travers notre cellule contre ces violences et le harcèlement et grâce à l'action des associations étudiantes engagées sur ces questions.» Or, une enquête interne menée auprès des premières et deuxièmes années révèle que concernant l'année scolaire passée: 51 femmes et 23 hommes déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel, 46 femmes et 25 hommes d'une agression sexuelle et 20 femmes et 8 hommes d'un viol. (Dans 9 cas sur 10, l'auteur est un étudiant et l'agression a été commise dans le cadre associatif ou au sein de la résidence universitaire.)

Il importe de se rendre compte que beaucoup de victimes ne parlent pas.

Concernant l'Église, c'est la même méthode d'enquête qui a permis d'obtenir des chiffres fiables. Après l'appel à témoignages, une évaluation fondée sur les archives (de l'Église, de la presse, de la justice) a eu lieu. Elle dénombrait 4.800 victimes. Ce n'est que l'enquête en population générale qui a donné le vrai chiffre (qui correspond à ce qu'on trouve dans d'autres pays).

Conclusion: l'écrasante majorité des victimes ne viennent pas se signaler. Rien ne remonte donc. Comment dès lors faire émerger le réel? Pour savoir ce qu'il se passe, il faut aller leur demander. (Et évidemment, le faire à l'aide de questionnaires mis au point par des professionnels, et en mettant à disposition des aides si besoin.) Si personne ne dit que ça ne va pas, cela ne signifie pas que tout va bien. Il faut aller poser la question aux gens.

Mettre les moyens

Ce qui implique autre chose: ça coûte de l'argent. «Le coût complet des travaux de la Ciase, en additionnant le coût financier pour ses mandants et la valorisation du bénévolat de tous ceux qui ont œuvré pour la commission peut donc être évalué à 3,8 millions d'euros.» (Tous les membres de la commission étaient bénévoles.) D'ailleurs, toujours dans l'optique d'élargir la démarche à d'autres institutions, Jean-Marc Sauvé suggère: «Il est par ailleurs souhaitable que l'État crée un fonds d'indemnisation des victimes de violences sexuelles dans le prolongement des travaux de la Ciivise.»

Pour finir, faisons un point lexique, parce que les mots, ça compte. À l'occasion de la remise du rapport de la Ciase, on a vu, lu et entendu du «abus sexuel» partout. Je pense toujours que ce n'est pas l'expression adéquate. Mais à leur décharge, si les journalistes l'ont employée, c'est parce qu'ils reprenaient les termes du rapport. L'Inserm (qui était chargé de l'enquête en population générale), l'explique ainsi (via Lénaïg Bredoux de Mediapart, qui n'emploie pas non plus ce terme): il s'agirait de définir le contexte d'abus de pouvoir. L'«abus sexuel» servirait à définir le contexte relationnel dans lequel les violences sexuelles ont été commises.

Sauf que dans ce cas, le terme «abus sexuel» ne me paraît toujours pas le bon (et naît d'un anglicisme). Il s'agit d'une personne qui abuse de son autorité pour violer ou agresser. D'ailleurs, la Ciase le formule bien: «La typologie des “abus” recensés fait apparaître six configurations: l'“abus paroissial” commis par le curé ou le vicaire regardés comme des notables du village, l'“abus scolaire” commis par le prêtre ou le religieux enseignant ou maître d'internat, l'“abus familial” commis par un membre ou un proche de la famille, l'“abus éducatif” commis dans le cadre d'un patronage ou d'un mouvement de jeunesse.» Je garde cette impression que «abus sexuel» évite de dire viols ou violences, et suggère qu'il y aurait des pratiques sexuelles acceptables (s'agissant ici de mineurs) du moment que l'on n'abuse pas.

Pour rappel, les personnes qui se sentent attirées par les enfants peuvent contacter le 08 06 23 10 63 pour obtenir de l'aide.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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