Politique

Les primaires sont devenues un repoussoir pour les partis politiques

Temps de lecture : 5 min

En vogue lors de l'élection présidentielle de 2017, ce mode de désignation du candidat au sein des formations politiques n'a plus la cote.

Les récents congrès de LR et du PS ont opté pour un entérinement des primaires ouvertes. Xavier Bertrand. | Philippe Huguen / AFP - Anne Hidalgo. | Elliott Verdier / AFP - montage Slate.fr
Les récents congrès de LR et du PS ont opté pour un entérinement des primaires ouvertes. Xavier Bertrand. | Philippe Huguen / AFP - Anne Hidalgo. | Elliott Verdier / AFP - montage Slate.fr

À voir le peu d'engouement suscité par les primaires, la présidentielle de 2017 paraît bien lointaine. «On en a soupé des primaires!», a fini par lâcher Xavier Bertrand, invité jeudi 30 septembre sur le plateau de «20h22», le nouveau rendez-vous politique de France 2. L'ancien membre de Les Républicains (LR) candidat à la présidentielle de 2022 ne cache pas son aversion pour ce mode de désignation, auquel il ne compte pas participer. À gauche aussi, Anne Hidalgo (PS) ne semble pas vouloir laisser des plumes dans une éventuelle primaire ouverte, c'est-à-dire ouverte à tous et pas seulement aux adhérents du parti, même si Olivier Faure a garanti au micro de France Info mardi 5 octobre «un vote des militants le 14 octobre».

En face, Stéphane Le Foll, candidat à une investiture socialiste, déplore le manque de débat sur le sujet et le peu d'enthousiame que suscite l'idée d'une primaire ouverte. L'ancien ministre de François Hollande, qui milite pour la tenue d'un tel scrutin, ne manque pas une occasion de souligner son agacement.

Rémi Lefebvre, professeur en sciences politiques à l'université de Lille et auteur du livre Les primaires: de l'engouement au désenchantement?, est le premier étonné par la rapidité de ce désamour. «C'est fascinant de voir comment quelque chose qui était perçu comme une démocratisation est devenue un repoussoir absolu, souligne-t-il. Ça s'explique par plein de phénomènes, dont l'échec de Benoit Hamon et François Fillon à la dernière présidentielle, deux candidats qui étaient issus de primaires.» Une époque pas si lointaine où la droite et le centre avaient rassemblé plus de 4 millions d'électeurs et la gauche, près de 2 millions.

Le camp écologiste est l'exception qui confirme la règle. À l'issue d'une primaire ouverte rassemblant 122.000 votants, Yannick Jadot vient de remporter l'investiture chez les Verts. Immédiatement après sa victoire, il félicite les siens pour la bonne tenue du processus: «Nous avons montré qu'il était possible de débattre des vrais sujets.»

Les incertitudes sur le ralliement de Sandrine Rousseau à Yannick Jadot, comme sur celles autour de Jean-Marc Governatori, qui avait annoncé ne pas vouloir se rallier à la professeure d'économie si elle l'emportait, ont vite été balayées. Malgré les différences de fond entre les projets présentés par les cinq candidats, le camp écologiste semble plutôt uni. «Que certains candidats ne se rangent pas derrière la candidature du gagnant, c'est l'un des risques, souligne Rémi Lefebvre. En dépit de la mobilisation à gauche en 2017, les primaires se sont mal passées à partir du moment où Manuel Valls a annoncé qu'il allait voter pour Emmanuel Macron.» La suite est connue: un Parti socialiste au plus bas, récoltant un peu plus de 6% des suffrages exprimés. Mais est-ce vraiment la faute des primaires?

L'image d'une «machine à perdre»

En l'espace de cinq ans, les primaires sont donc passées d'un outil perçu comme mobilisateur à une «machine à perdre» vilipendée par tous les bords politiques. À droite, beaucoup ont même estimé que l'échec de François Fillon était imputable à ce dispositif. «Je suis opposé aux primaires, c'est une machine à perdre et à se rétrécir, on doit parler à tous ceux que l'on compte représenter, car on n'est pas des chefs de secte, avait taclé le député LR Aurélien Pradié lors d'une conférence de presse le 20 septembre dernier. Il faut pouvoir parler à tous les Français.»

Un îlot de promotion des primaires subsiste néanmoins avec «La primaire populaire». Cette initiative citoyenne vise à promouvoir une primaire rassemblant les personnalités de gauche les plus plébiscitées sur la plateforme. Mais même ici, l'enthousiasme n'est pas total: «Chez nous, je ne dirais pas non plus qu'il y a un engouement énorme, indique Samuel Grzybowsky, porte-parole du mouvement. On ne fait pas une primaire pour faire une primaire. Le 8 décembre dernier, on a rendu un rapport avec quatre scénarios permettant à la gauche de l'emporter, l'un d'entre eux était les primaires. Les partis nous ont dit que c'était leur scénario préféré. On les a pris au mot et on a créé cette association. Les gens qui adhèrent à cette idée en connaissent la limite.»

«Les primaires, c'est une machine à perdre et à se rétrécir, on doit parler à tous ceux que l'on veut représenter.»
Aurélien Pradié, député LR

Sur le site de «La primaire populaire», les électeurs ont jusqu'à la mi-octobre pour faire émerger dix candidatures, qui seront départagées ensuite par une primaire. La plateforme réunit pour l'instant 127.000 personnes, mais espère en rassembler 300.000 pour pouvoir infléchir les partis non-convaincus par l'initiative.

Samuel Grzybowsky paraphrase Churchill et voit dans l'exercice le pire moyen pour faire émerger une candidature commune à gauche «à l'exclusion de tous les autres». «Mais dire que les primaires sont une “machine à perdre”, c'est hypocrite, poursuit-il. En novembre 2012, la droite a connu, sans ce système, une guerre fratricide pour savoir qui prendrait sa tête entre Jean-François Copé et François Fillon. Puis, cinq ans plus tard, il y a eu la victoire de Fillon et les affaires qui ont suivi. C'est facile et c'est abusif de mettre la responsabilité sur ce mode de désignation.» Si l'union de la gauche paraît toujours une réalité lointaine, le porte-parole et les siens estiment qu'un succès de leur «primaire populaire» pourrait renverser le rapport de force et changer la donne.

Les primaires ouvertes, scrutins des partis forts

Les avantages des primaires ne sont plus si reluisants pour la très grande majorité des partis politiques. Économiquement, une primaire ouverte peut pourtant renflouer les caisses d'un parti, même si Rémi Lefebvre tient à rappeler que ce n'est le cas que si elle rassemble suffisamment de monde, ou si l'on opte pour une solution uniquement numérique comme les écologistes.

La médiatisation entraînée par une primaire est elle aussi sujette à caution pour le professeur en sciences politiques: «L'effet de propulsion des primaires s'est vu avec François Hollande ou même Benoit Hamon. Après sa victoire, Hamon a explosé dans les sondages, il est passé au-dessus de Mélenchon. Mais c'est un effet éphémère. On le voit avec Yannick Jadot: sa montée dans les sondages est intéressante, mais sans être incroyable non plus.»

«Quand un parti devient déclassé comme le PS et LR, le risque des primaires est trop grand.»
Rémi Lefebvre, professeur en sciences politiques

La fin brutale de cet intérêt pour les primaires est aussi à chercher dans la recomposition du paysage politique français. L'élection d'Emmanuel Macron a marqué la fin d'une alternance classique entre le grand parti de la droite et celui de la gauche. Cet éclatement politique laisse place à des partis comme La France insoumise (LFI), le Rassemblement national (RN) et La République en marche (LREM), davantage centrés autour d'une figure bien définie.

Dernier coup de boutoir: les récents congrès de LR et du PS ont opté pour un entérinement des primaires ouvertes. Un rejet qui en dit long. «Les primaires, c'est une technique de partis forts, pleins d'ambitions pour gagner l'élection présidentielle et où la concurrence est importante, décrypte Rémi Lefebvre. Pour réguler ces différends, on met en place une primaire. Mais quand on devient déclassé comme le PS et LR, le risque est trop grand.» Et, si l'on en croit les derniers sondages, le risque est tout aussi grand de ne voir aucun de ces deux ex-piliers de la Ve République au second tour de la prochaine présidentielle.

Newsletters

L'Algérie veut-elle la défaite d'Emmanuel Macron?

L'Algérie veut-elle la défaite d'Emmanuel Macron?

L'escalade des tensions entre les deux pays et la rude précampagne électorale française mettent le président sortant dans une posture délicate.

La semaine imaginaire de Jean-Michel Blanquer

La semaine imaginaire de Jean-Michel Blanquer

Chaque samedi, Louison se met dans la peau d'une personnalité qui a fait l'actu et imagine son journal de bord.

Historia

Historia

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio