Santé / Société

Le LSD, la nouvelle drogue de la productivité?

Temps de lecture : 5 min

Cadres, directeurs artistiques, chefs d'entreprise... ils sont aujourd'hui nombreux à vanter les bienfaits de cette drogue hallucinogène, pourtant interdite.

Cette drogue aurait tout d'un dopant miracle. | Sergey (Merlin L.) Katyshkin via Pexels

 
Cette drogue aurait tout d'un dopant miracle. | Sergey (Merlin L.) Katyshkin via Pexels  

Depuis quelques années, le LSD est devenu une drogue tendance chez les jeunes actifs. Cette mode, apparue au sein de la prestigieuse Silicon Valley aux États-Unis, est désormais une véritable routine pour certains travailleurs ambitieux.

Achetée sur le marché noir et consommée en doses de 6 à 25 micro-grammes, le LSD serait aujourd'hui à l'origine de réussites sociales, mais surtout professionnelles. Les témoignages ne manquent pas: augmentation de la productivité, amélioration de la concentration, créativité décuplée, humeur positive... cette drogue aurait tout d'un dopant miracle.

Culte de la performance

En avril 2021, Justin Zhu, grande personnalité de la Silicon Valley, dirigeant d'une plateforme marketing dont le chiffre d'affaires dépasse les 2 milliards de dollars, s'est retrouvé au cœur d'un scandale après avoir consommé une microdose de diéthyllysergamide au travail, drogue psychotrope plus connue sous l'abréviation de LSD. Immédiatement licencié, il s'est défendu en rappelant que la microconsommation de LSD permettait, selon ses dires, de mieux «performer».

Cette pratique n'est pas le seul fait de quelques cadres fortunés en manque de sensations fortes. Ils sont aujourd'hui nombreux à consommer le LSD au petit déjeuner sous forme de microdoses, soit environ 10% d'une dose normale. Responsables financiers, cadres de santé, chefs d'entreprise... tous disent mieux réussir leur vie professionnelle grâce à ce petit coup de pouce qui n'est pas sans risques.

«Je ne peux plus m'en passer: je suis plus productive, plus longtemps, et ma créativité est sans limites.»
Eva, 31 ans, directrice artistique

C'est le cas d'Eva*, 31 ans, directrice artistique au sein d'un grand groupe européen: «C'est au cours d'un séminaire de travail à San Francisco que j'ai découvert cette pratique. Là-bas, ça ne choquait personne. Depuis, quand je travaille sur de gros projets, je prends environ 10 à 15 microgrammes. Je vois bien les effets, mais je ne pense pas que ce soit visible par qui que ce soit. Je ne ressens pas le besoin d'en consommer souvent, mais je ne peux plus m'en passer au travail: je suis plus productive, plus longtemps, et ma créativité est sans limites. Je suis persuadée que mon évolution rapide est due à mes résultats, grandement améliorés par ma microconsommation.»

En plus des effets sur les performances au travail, le LSD aurait une véritable incidence sur l'humeur du consommateur, lui permettant, de ce fait, de mieux gérer ses relations avec les autres. Selon Eva, sa consommation est à l'origine de sa popularité au sein de son entreprise. «Les microdoses ont des résultats stupéfiants sur moi, raconte-t-elle. Avant, j'avais beaucoup de mal à m'exprimer et j'étais très stressée au travail. Depuis que je consomme, je suis enjouée et de bonne humeur, quoi qu'il arrive. Je me sens mieux et mes relations se sont vraiment améliorées. Je suis adorée de tous, et je crois que je le dois encore au LSD.»

Micodosage assumé

Si ce psychotrope a fait l'objet de plusieurs études scientifiques, notamment dans le cadre de la lutte contre la dépression et l'anxiété, pour le moment, il n'existe pas d'études permettant de confirmer que le LSD est réellement bénéfique pour traiter certains états psychologiques ou émotionnels chez les êtres humains. En revanche, sa popularité grandissante est très certainement due aux nombreuses célébrités qui ne cachent plus leur consommation et en font même la promotion. C'est le cas de la romancière Ayelet Waldman ou encore du psychologue James Fadiman, dont les livres respectifs sur le sujet ont largement contribué au renforcement de cette mode aux États-Unis.

Interrogée par l'AFP, Ayelet Waldman raconte avoir combattu une grave dépression grâce au microdosage de diéthyllysergamide. La romancière explique que ses doses ont non seulement guéri sa dépression, mais elles ont aussi changé sa manière d'écrire. Elle trouve également que son esprit est plus vif et que sa concentration est nettement meilleure. Elle lie, elle aussi, l'amélioration de ses conditions de travail à sa consommation quotidienne de LSD. Pour James Fadiman, auteur de l'ouvrage The Psychedelic Explorer's Guide: Safe, Therapeutic, and Sacred Journey, les doses extrêmement faibles de LSD améliorent son équilibre émotionnel et son endurance physique.

Malgré tout, le LSD reste une drogue dure interdite par la plupart des pays du monde et pour cause: sa consommation n'est pas sans risques sur la santé mentale. S'il a bien été prouvé que le LSD n'entraîne pas de dépendance physique, il peut en revanche avoir de graves répercussions sur le cerveau du consommateur. Pour certains, des troubles obsessionnels compulsifs, des paranoïas, des phobies, des psychoses, etc. Pour d'autres, des flash-back replongeant l'individu sous les effets de la drogue, même des années après sa consommation. Pourtant, malgré les lourdes séquelles possibles et les avertissements de la communauté médicale, rien ne semble freiner les travailleurs dans leur quête de réussite à travers la consommation microdosée de LSD.

Dépendance psychologique

Pour Christèle Albaret, psychosociologue et fondatrice d'une clinique de psychologie en ligne, la situation est complexe: «Cette course à la réussite au prix du quoi qu'il en coûte sur la santé est un phénomène inquiétant, né, sans aucun doute, du fonctionnement de notre société. Les entreprises doivent arrêter de se mentir sur les résultats attendus. Une personne n'est pas en mesure d'être constamment performante ou dans un effort permanent de surproductivité. Cette pression n'est pas supportable pour certains travailleurs et c'est ainsi qu'ils finissent par entrer dans le cercle vicieux de cette microconsommation régulière. Ils prennent une microdose car ils savent qu'ils sont meilleurs sous LSD, alors ils continuent, quotidiennement pour certains, afin d'obtenir les honneurs ou les primes, tout en étant dans le déni total des conséquences réelles d'une consommation de drogue dure.»

Pour cette professionnelle de santé, l'addiction existe bel et bien: «On dit souvent que le LSD ne rend pas dépendant. C'est faux. La dépendance psychologique existe. Les microdoses peuvent donner la croyance erronée que cette dose est une sorte de viagra de la performance, un peu comme un simple dopant, sans véritables risques. Pourtant, toute drogue entraîne la libération anormale de dopamine dans le cerveau et court-circuite donc le schéma naturel de récompense. Les conséquences sont désastreuses.»

«Toute drogue entraîne la libération anormale de dopamine dans le cerveau et court-circuite donc le schéma naturel de récompense.»
Christèle Albaret, psychosociologue

Les travailleurs en sont les premières victimes. «Si un salarié ne peut plus s'en passer, c'est parce qu'il ne sait plus si sa réussite lui appartient ou s'il la doit à sa microdose du matin. Il aime être dans la peau de cet avatar surperformant, il aime ce voile qui lui permet d'être, selon lui, meilleur aux yeux des autres, un peu comme un filtre Instagram. L'addiction existe donc bien et toute addiction est un fléau dont il est très difficile de sortir. À court terme, on constate des effets assez variés: détérioration de l'estime de soi, anxiété, stress, dépression parfois. On peut aussi trouver, à plus long terme, des dysfonctionnements familiaux et des problèmes de codépendances, affectives ou sexuelles. D'ailleurs, cette consommation est aussi la porte ouverte à d'autres produits addictifs. Les personnes sont nombreuses à perdre le contrôle.»

Contrairement aux États-Unis, la France semble encore assez épargnée par le phénomène. Reste à observer si, dans les années à venir, le LSD deviendra un véritable enjeu de santé publique.

* Les prénoms ont été changés

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