Monde

Pourquoi les Argentins renient-ils Che Guevara?

Temps de lecture : 6 min

Le guérillero occupe une place très limitée dans le storytelling national.

L'entraîneur de l'équipe nationale de football d'Argentine et ancienne star du football Diego Armando Maradona salue le jeune artiste qui a peint et lui a offert un portrait du révolutionnaire Che Guevara lors de la pose de la première pierre de l'école indienne de football à Maheshtala, dans la banlieue de Calcultta, le 6 décembre 2008. | Deshakalyan Chowdhury / AFP
L'entraîneur de l'équipe nationale de football d'Argentine et ancienne star du football Diego Armando Maradona salue le jeune artiste qui a peint et lui a offert un portrait du révolutionnaire Che Guevara lors de la pose de la première pierre de l'école indienne de football à Maheshtala, dans la banlieue de Calcultta, le 6 décembre 2008. | Deshakalyan Chowdhury / AFP

À Buenos Aires (Argentine).

Il se fait bien discret, au milieu des idoles nationales vendues sur tous les supports possibles, dans les kiosques à souvenirs de la rue Florida. Il faut scruter très attentivement les étals de souvenirs du microcentro de Buenos Aires pour voir poindre le bout du béret de Che Guevara, réduit au rang de petit autocollant, noyé dans une foule de noms de groupes de rock nationaux. Loin derrière Maradona, Gardel ou même la vache argentine (dont les posters présentant les morceaux traditionnels des grillades gauchas se vendent par milliers), le guérillero occupe une place très limitée dans le storytelling national servi aux touristes.

Côté monuments, l'absence est d'autant plus notable. Le visiteur aura beau déambuler aux quatre coins de la capitale argentine, il ne tombera pas sur la moindre statue du Che, surnom tiré d'une interjection argotique servant aux Argentins à s'interpeller de manière familière. L'image d'Ernesto Guevara de la Serna, protagoniste du portrait photo le plus reproduit au monde, celui du Cubain Alberto Korda, est tout sauf omniprésente dans son Argentine natale.

Portrait de Che Guevara par Alberto Korda. | WikiImages via Pixabay

Ce constat suffit-il pour affirmer que le Che n'est pas prophète en son pays? Des personnes qui en revendiquent l'héritage, comme l'écrivain Pacho O'Donnell, questionnent parfois cette relation distante. Froide. Auteur de plusieurs ouvrages sur le guérillero, O'Donnell regrette, dans un récent article paru dans le quotidien Página 12, intitulé «Quand l'Argentine revendiquera-t-elle le Che?»: «Notre Argentine n'a pas revendiqué dans sa juste mesure l'un de ses enfants les plus célèbres au niveau planétaire.»

Pas besoin d'être guévariste (pro-Guevara) pour réaliser que Buenos Aires ne compte pas la moindre rue, place ni avenue faisant référence au comandante. En 2008, l'agence Reuters s'en étonne déjà à l'occasion de la présentation de la première statue du Che dans le pays, à Rosario, sa ville natale: «Guevara est un leader national à Cuba, mais la reconnaissance en Argentine a mis du temps.»

Une idéologie radicale qui alimente les critiques

Évaluer la pénétration de ce mythe dans la société argentine reste une tâche difficile. Faut-il la confronter à l'adhésion générée par cette figure politique au sein de la société cubaine? Une rapide étude comparée montre que l'intérêt numérique de l'île caribéenne semble supérieur à celui du pays du bout du monde. Mais l'auteur de ces lignes refuse de se jeter à l'eau, n'étant pas plus spécialiste de l'internet cubain que de Google Trends.

L'explication ne semble pas se cacher dans ces statistiques. Ni dans la comparaison des mensurations de la statue de Rosario et de l'immense sculpture murale le représentant, sur la place de la Révolution de La Havane.

Place de la Révolution dans la capitale cubaine. | MCYeah via Pixabay

«À Cuba, le Che fait partie du patrimoine national et constitue un mythe fondateur, analyse Daniela Slipak, sociologue et chercheuse au Conicet (l'équivalent du CNRS en Argentine). Ce n'est pas le cas en Argentine, où il a eu une influence dans les années 1960-70, mais n'alimente plus les recours symboliques de la politique actuelle. La revendication du Che, ici, est de l'ordre du mythe diffus et vague de l'homme nouveau luttant contre le statu quo. Son nom est surtout mentionné dans des cercles académiques, intellectuels et militants. Pas tant dans l'espace public. En Argentine, l'icône politique de référence, c'est Perón!»

Si l'image du Che est assimilée à son action guerrière qui peut alimenter les reproches, Perón semble, lui, immunisé de la critique historique. Ses fréquentations fascistes et nazies fascinent et font couler de l'encre à l'étranger mais laissent de marbre les Argentins, malgré quelques investigations remarquables, comme celle du journaliste Uki Goñi.

Un autre héros argentin adulé des masses portait le tatouage du Che sur l'épaule droite. Mort le 25 novembre 2020, Maradona aimait s'exprimer en dehors des terrains. Son amitié avec Fidel Castro, fièrement exhibée, va dans le sens de cet acte de dévotion envers son compatriote guérillero. Cet acte politique nous amène à penser que finalement, c'est peut-être en Argentine que le symbole du Che s'est le moins éloigné de son parcours de vie.

Bien plus qu'un flocage sur le t-shirt d'un adolescent, Guevara est une proposition idéologique marquée et radicale. L'image popifiée évoquant une vague idée de liberté, romantique, presque dépolitisée, serait-elle l'apanage des sociétés de l'ancien bloc occidental? Le Che y est en tout cas devenu si peu polémique que même Barack Obama s'était rendu, lors de son second mandat, sur la place de la Révolution, pour poser devant le guerrier au béret.

Une ubiquité quasi christique

Retour à la rue Florida. Dans cette artère touristique de La City de Buenos Aires, l'arrivée prochaine des voyageurs internationaux, privés d'entrée sur le territoire depuis le début de la pandémie, est attendue de pied ferme. La présence de ce public justifiera de nouveau les ventes de tours touristiques à la criée. Tous les classiques du tourisme national s'offriront aux badauds et, encore une fois, le Che sera le grand absent.

Il existe pourtant une route touristique reliant les sites foulés par le guérillero, avant son départ pour la Sierra Maestra. Nous l'apprenons de la bouche d'Ana Laura López, guide au musée qui lui est dédié à Alta Gracia, une petite ville de la province de Córdoba (centre du pays), où la famille Guevara a résidé durant plus d'une dizaine d'années: «La ruta del Che relie Caraguatay, dans la province de Misiones (nord-est) à San Martín de los Andes, en Patagonie, en passant par Rosario, Buenos Aires et Alta Gracia.»

Le musée, qui a célébré ses 20 ans en juillet, a depuis son inauguration reçu la validation et le soutien des enfants du Che et de Fidel Castro en personne. Il revendique 1,2 million de visiteurs, dont 90% seraient argentins et ce «malgré le manque de soutien de la région de Córdoba, qui refuse de l'intégrer au patrimoine culturel», selon la guide.

Le Museo Casa del Che Guevara, à Alta Gracia. | Rcidte via Wikimedia Common

Le 9 octobre, date anniversaire de la mort du plus célèbre des guérilleros, est un jour comme un autre en Argentine. Cinquante-quatre ans après sa disparition, 2021 ne marque pas un nombre rond. Mais les hommages officiels n'avaient pas été plus nombreux lors des 50 ans de sa mort, en 2017. «Je crois qu'il n'y a jamais de mention officielle du Che, confirme Vera Carnovale, historienne et chercheuse au Conicet. En 2017, il y a eu de nombreuses publications dans la presse. Je n'ai pas souvenir de références faites à lui dans les meetings non plus... La présence du Che Guevara est plutôt de l'ordre du non tangible, sans matérialisation dans un rituel politique.»

Ce nomade insaisissable, qui a quitté son pays pour faire la révolution, serait présent partout sans qu'on ne le voie. Une ubiquité quasi christique expliquée dans un texte de Claudia Gilman, professeure de littérature contemporaine à l'Université de Buenos Aires. «Dans la topologie infinie, dans l'espace et le temps, le Che est de nulle part et de partout, il n'appartient à personne car il peut être de tous. C'est peut-être là que réside le facteur crucial de son actuelle mondanité. Son déplacement spatial et temporel est simultané à la globalisation», écrit Gilman.

Pour Vera Carnovale, si ses compatriotes ne s'en saisissent pas, c'est aussi car «lui-même s'échappait du nationalisme» pour tendre «vers une autre orientation identitaire: l'anti-impérialisme et le tiers-mondisme». Pour la chercheuse affiliée au Centre de documentation et de recherche de la culture des gauches, le Che reste «une référence présente, y compris pour la droite, qui lui fait refaire surface régulièrement».

À Rosario, le collectif Alternativa a éveillé l'intérêt de la presse en proposant de faire retirer à Ernesto Guevara le titre de citoyen d'honneur de la ville. Près de la capitale argentine, une partie de la famille du Che préférerait ne pas y être associée. Ses cousins, pas très branchés révolution cubaine, évoluent dans le monde du rugby, conservateur et généralement issu des classes aisées, partout en Argentine et particulièrement en province de Buenos Aires.

À l'école argentine, enfin, nous avons pu vérifier que la Révolution cubaine figure bien au programme des cours d'histoire du secondaire. Cependant, les différentes sources consultées s'accordent à dire que l'enseignement de ce chapitre de l'histoire contemporaine dépend fortement du professeur. Certains, soucieux que les élèves se souviennent du Che, n'hésitent pas à prendre rendez-vous avec la guide du musée d'Alta Gracia... D'autres tourneront plus vite la page.

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