Culture

Daniel Craig 007, l'heure du bilan

Temps de lecture : 7 min

Avec «Mourir peut attendre», c'est une véritable icône culturelle qui tire sa révérence.

Le défi le plus grand de Mourir peut attendre est d'accepter l'héritage de Skyfall et de Spectre. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube
Le défi le plus grand de Mourir peut attendre est d'accepter l'héritage de Skyfall et de Spectre. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube

C'était un jour un peu couvert comme tant d'autres au mois d'octobre 2005, à Londres. Un homme entouré par des marines longe la Tamise à bord d'un jet boat. Cet homme venu annoncer qu'il allait incarner James Bond, c'est Craig. Daniel Craig. Et voilà qu'on parle de lui, encore, seize ans quasiment jour pour jour après l'avoir découvert. Aujourd'hui, il essaye de mettre tout le monde d'accord. C'est son grand final.

À l'époque, rien ne va pour les fans. Ce jour-là, il fait carrément la tête et répond un peu mal. Quand on lui demande quel est son type de James Bond girl, il passe à la question suivante. Il n'est déjà pas ce genre de Bond-là. Peut-être était-ce ce gilet de sauvetage qu'il est contraint de porter sur son bateau. Il y a cette légère ressemblance avec un hypothétique jeune Vladimir Poutine. Et le pire, vraiment le pire, c'est qu'il est blond. Une campagne ultraviolente de haine a commencé dès qu'on a vu sa chevelure. «James Blond» est devenu son surnom. On était juste avant l'ère Twitter, mais le déluge d'insultes était bien présent.

Barbara Broccoli, Daniel Craig et Michael G. Wilson posent sur la Tamise à Londres le 14 octobre 2005. | Carl de Souza / AFP

Pourtant, si l'on se fie à tradition de la franchise, la décision de EON Productions tient complètement la route: pour un nouveau Bond, l'idéal c'est de prendre un acteur avec une petite carrière, à la rigueur une série télé connue. Mais, en tout cas, pas une superstar qui fasse oublier la franchise.

«Casino Royale» plébiscité

Quand Casino Royale sort en 2006, Daniel Craig fait taire ses détracteurs et offre une vision inédite du personnage de 007. L'ère Craig commence par un retour en force en s'inspirant de ce qui a fait la réussite de celui qui a ringardisé la période Brosnan, à savoir Jason Bourne.

Dès l'intro, dans une violence en noir et blanc inédite, Bond apparaît complètement bestial. Adaptant le meilleur livre de Ian Fleming, monté de manière plus cut, puisant dans le parkour, 007 devient la véritable machine à tuer qu'il était dans les romans. Réalisé par Martin Campbell, déjà responsable de l'emblématique GoldenEye, le film offre une occasion en or à son comédien, celle de débuter. Craig se regarde dans le miroir, redresse son costume, il hésite et se scrute, comme s'il se voyait pour la première fois. Il a tout du nouvel arrivant qui apprend quelle est sa place dans ce monde en tant qu'espion.

Le carton mondial de «Casino Royale» a relancé la franchise pour cinquante ans, selon Roger Moore.

C'est assez flagrant quand on le voit à l'écran. Craig offre une sorte de fatalité presque morbide à sa version de Bond, avec tout juste un sourire au coin des lèvres. On se demande presque, avec le recul, si toute la réussite de Daniel Craig dans ce rôle repose justement sur sa non-envie de l'incarner. Michael B. Wilson et Barbara Broccoli se sont mis en quatre pour le convaincre alors qu'il traînait des pieds.

Ses multiples déclarations contradictoires après les différents épisodes laissent à penser qu'il est un peu comme ça dans la vie. Entre le grincheux et l'acteur rogue. À la sortie de Spectre (2015), il disait avoir autant envie de replonger dans le rôle de 007 que de s'ouvrir les veines. Quelles qu'en soient les raisons (généralement causées par la fatigue ou les blessures accumulées sur le tournage), il se donne toujours à fond, lui qui, jusque-là, se promenait de film en film à l'abri des coups dans des seconds rôles de films parfois artsy. Le carton mondial de Casino Royale «a relancé la franchise pour cinquante ans», dira le toujours beau joueur Roger Moore.

Le cas Quantum of Solace (2008) avait commencé par ternir sa carrière de Bond, pourtant commencée à la dynamite. Si Mark Forster est clairement moins inspiré que Martin Campbell à la réalisation, le film souffre d'un problème irréversible: il a été produit pendant la grève des scénaristes qui a paralysé Hollywood pendant plusieurs mois. Menacés d'arrêter complètement la production, Mark Forster et Daniel Craig prennent sur eux et écrivent des pans entiers de dialogues et de scènes. Ils sont les seuls à avoir légalement le droit de retoucher à cet embryon de script, terminé juste avant la grève, qu'ils ont sur les bras.

À cela s'ajoute un tournage chaotique, doublé d'un montage au couteau réalisé dans la foulée. Personne ne sort grandi de cet opus qui a du mal à se fondre dans le costume trop grand laissé par Casino Royale. Le temps est cependant un peu clément avec ce film et l'intrigue politique n'a pas vraiment à rougir. Certes, le plan du super-vilain Mathieu Amalric de «doubler le prix de l'eau» dans sa région sud-américaine fait sourire, mais ne serait-ce pas simplement le moment le plus realpolitik de la série à ce jour?

La «Marvelisation» de 007

Skyfall (2012) marque le jackpot de la série, avec le plus grand blockbuster de la saga, qui comptabilise plus d'1,1 milliard de recettes. Pourtant, EON Productions n'avait pas choisi la simplicité ni la garantie du succès facile. Du temps d'Albert «Cubby» Broccoli, l'entreprise Bond était une structure très familiale où un monteur pouvait devenir réalisateur. Mais, pour la première fois, Michael G. Wilson et Barbara Broccoli font appel à un véritable auteur multi-récompensé et déjà bien célèbre, Sam Mendes. Loin d'être un yesman, il s'investit dans le film et produit un long-métrage étonnement noir, brillamment mis en images par le génial Roger Deakins.

L'exigence des deux hommes a produit sans doute le plus beau film de la saga depuis des décennies, introduit par un thème tout ce qu'il y a de plus mémorable d'Adele. Quant à l'histoire et son ambiance, elles sont grandement influencées par The Dark Knight, proposant de grandes similarités thématiques avec Batman. Replongé dans ses origines, Bond doit se confronter aux monstres de son passé dans une poursuite qui le balade de la Chine à l'Écosse, jusque sur les terres de sa famille. Tout en gravité, face à l'un des méchants les plus charismatiques (qui peut résister à Javier Bardem teint en blond?), c'est un héros brisé qui ose l'émotion face à la perte des siens et de son passé. Le carton est planétaire. EON Productions n'en tirera pas les bonnes conclusions, ce qui va se voir par la suite.

Spectre n'est pas seulement marqué par la figure grimaçante de Daniel Craig (qui joue une grande partie du film avec une jambe cassée). C'est un épisode qui porte en lui un peu de l'ADN d'un nouveau style de blockbusters poussé par Marvel et sa maison mère, Disney. Les films se suivent et introduisent les suivants par petites touches, reprenant des éléments vus dans les précédents et créant ainsi une sorte de continuité comme on en trouve dans les comic books. On peut leur reprocher beaucoup de choses, à commencer par manquer d'âme, mais cette manière de concevoir les blockbusters hollywoodiens va influencer jusqu'à l'espion le moins anonyme du monde.

Reliés de manière artificielle comme s'il s'agissait d'Avengers: Endgame, tous les événements des trois précédents films ramènent toute l'intrigue à Ernst Blofeld. Un peu dur à avaler? N'oublions pas que la Némésis incarné par Christopher Waltz se trouve être aussi le demi-frère de James Bond lui-même. On nage en plein micmac qui essaye de faire plaisir aux fans, avec de nombreux clins d'œil et des redites, mais qui n'arrive pas à convaincre sur les choses les plus essentielles: ce 007 brutal et perdu abandonnerait-il la reine et son poste pour une virée romantique avec Madeleine Swann, incarnée par Léa Seydoux?

007: l'ascension de Bond

Le défi le plus grand de Mourir peut attendre est d'accepter l'héritage de Skyfall et de Spectre. C'est une tâche assez difficile. On l'a vu il n'y a pas si longtemps, les nouveaux Star Wars se sont accordés un droit d'inventaire, l'épisode IX annulant ce que le VIII avait précédemment accompli, reniant du même coup tout ce que le VII avait mis en place.

À cet égard, le dernier film avec 007 incarné par Daniel Craig rompt avec la tradition de la saga qui veut que chaque épisode soit compréhensible sans avoir à se référer aux autres. Une grande partie de cette ultime aventure est littéralement consacrée à remettre les pièces en place. Ici, pas de droit d'inventaire. Tout est accepté.

Daniel Craig est un paradoxe à lui tout seul, car il est sans doute le meilleur acteur de tous, mais pas toujours avec les meilleurs films.

On peut reconnaître au moins à Craig et aux auteurs de s'être donné du mal à écrire une conclusion cohérente par rapport à l'évolution du personnage à travers cinq films, tout en slalomant à travers les errances du passé. On y trouvera des failles gigantesques concernant la logique et la temporalité de ces films, sans même parler de la traditionnelle absurdité quant à la logique entrepreneuriale des organisations terroristes telles que Spectre.

Aidé par une nouvelle génération d'auteurs et d'autrices, à commencer par Phœbe Waller-Bridge, Craig livre un épilogue paradoxal, un film qui fait de son mieux. Pas forcément un bon Bond, mais une fin qui convient à cette épopée. Comme prévu, Spectre et Mourir peut attendre forment une sorte de reboot étrange de Au Service de Sa Majesté, tout en rendant de nombreux hommages au temps passé que les fans adorent repérer dans le film.

Quand Sean Connery termine sa carrière d'espion, il en a carrément ras-le-bol. Pour son ultime Bond, Roger Moore avait déjà l'air si vieux qu'il avait besoin d'un cascadeur pour couper son steak. Quant à Pierce Brosnan, il n'a jamais été aussi émouvant que quand il avoue sa déception «de ne pas en avoir fait assez et mieux».

Daniel Craig est un paradoxe à lui tout seul, car il est sans doute le meilleur acteur de tous, mais pas toujours avec les meilleurs films. En donnant à son personnage l'occasion d'explorer des sentiments comme la peine, la dépression et l'amour, EON Productions réussit à donner un arc inédit au héros. Celui de notre génération. Désormais, la question du futur de la franchise est plus que jamais dans tous les esprits. James Bond incarne mieux que personne toute la puissance du soft power anglais, imposant ses gimmicks au monde entier. Il reflète son époque et s'adapte. Et comme il est de coutume de le lire à la fin de tous les films, «James Bond will return».

Mourir peut attendre

De Cary Joji Fukunaga

Avec Daniel Craig, Rami Malek, Léa Seydoux

Séances

Durée le 2h43

Sortie 6 octobre 2021

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