Société

Le rapport Sauvé, le Tchernobyl du catholicisme romain

Temps de lecture : 4 min

Certains prêtres condamnés ont embrassé le ministère, car les structures ecclésiales leur permettaient d'assouvir impunément leurs déviances.

Un enfant de chœur tient une bougie lors d'une messe à Brest, le 27 mars 2021. | Fred Tanneau / AFP
Un enfant de chœur tient une bougie lors d'une messe à Brest, le 27 mars 2021. | Fred Tanneau / AFP

Les chiffres sont vertigineux. Selon la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase), présidée par Jean-Marc Sauvé, en soixante-dix ans, plus de 3.000 clercs, religieux et laïcs en mission ecclésiale ont agressé sexuellement plus de 216.000 personnes avec la complicité de l'Église.

Lors d'un point d'étape en mars 2021, le président Sauvé évoquait «au moins dix mille victimes en soixante-dix ans», 62% concernant des hommes, 87% des mineurs (dont 30% de 6-10 ans et 35% de 11-15 ans). Le rapport de la Ciase évoque aujourd'hui 80% de garçons agressés.

Créée et financée par la Conférence des évêques de France (CEF) et par la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) en novembre 2018, la Ciase est composée de vingt-deux membres, juristes, psychologues, historiens, théologiens, etc. Ils ont pu auditionner victimes et experts pendant deux ans et demi et étudier les archives de nombreux diocèses de France.

«Indifférence cruelle»

Ce mardi 5 octobre, la Commission Sauvé a donc remis au président de la Conférence des évêques de France et archevêque de Reims, Éric de Moulins-Beaufort, et à la présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, la dominicaine Véronique Margron, un rapport accablant de 485 pages, de 2.500 annexes, et d'une quarantaine de recommandations. Au total, les agressions sexuelles au sein de l'Église représentent «4% du total des victimes dans la société française».

Nourrie de recherches en sciences sociales, «l'une de ses spécificités», la Ciase met en lumière le caractère systémique de ces agressions perpétrées dans l'Église par des prêtres et des religieux abusant de leur autorité. Ces agressions portent aussi la marque de l'inceste, aggravant davantage encore le traumatisme subi par les victimes, ces criminels étant appelés «pères» ou «frères».

Jean-Marc Sauvé s'adresse à la presse lors de la publication du rapport de la Ciase le 5 octobre 2021 à Paris. | Thomas Coex / AFP / POOL

Par ailleurs, la Commission Sauvé démontre aussi la complicité de la hiérarchie catholique et son «indifférence cruelle», selon les mots de son président, pour couvrir ces agressions, ceci afin d'éviter le scandale, au moins jusqu'au début des années 2000 et les premières mesures adoptées par la CEF.

Avec la bénédiction de la Curie romaine, les évêques ont déplacé des prêtres d'une paroisse à l'autre, d'un diocèse à l'autre. Ainsi, en 2001, l'évêque salésien de Bayeux-Lisieux (1988-2010), Pierre Pican, était-il félicité par un cardinal de Curie parce qu'il avait protégé un prêtre agresseur. Pierre Pican, qui n'a jamais demandé pardon, avait été condamné en septembre 2001 à trois mois de prison avec sursis pour ne pas avoir signalé à la justice les crimes pédocriminels de l'un de ses prêtres.

Il faut noter que certains procureurs ont pu conseiller aux évêques le déplacement du clerc déviant afin d'éviter les poursuites et enterrer l'affaire. Ces agressions ont ainsi pu être commises avec la connivence de la justice, mais aussi de proches de victimes, souvent incrédules, ainsi que des communautés qui n'ont pas vu ou voulu voir. Il demeure encore aujourd'hui, malgré les révélations et ce rapport, un déni de la réalité chez certains fidèles.

Impunité

C'est que l'Église catholique inspirait alors la confiance et il était inimaginable pour beaucoup qu'il pût s'y perpétrer des faits d'une gravité inouïe, d'une violence telle que certains membres de la Ciase, en premier lieu le président Sauvé, durent se faire suivre psychologiquement pour mener à bien leur mission.

De fait, si «effet tsunami» il y a, c'est aussi parce que le rapport Sauvé montre l'ampleur des agressions sexuelles dans l'Église au regard de la société (écoles, clubs sportifs, familles, etc.). Et dans l'Église catholique, on agressait davantage qu'ailleurs.

La Ciase pointe, au-delà des chiffres, un fonctionnement ecclésial obsolète, des structures défaillantes, l'indigence de la justice ecclésiastique, lesquels ont accentué ces dérives dramatiques. L'Église catholique ne peut plus se gérer à partir de son clergé, ce que le pape François souhaite par ailleurs. Sa dénonciation du cléricalisme est à comprendre dans ce sens-là. L'entre-soi ecclésiastique a favorisé les agressions de toute sorte et il serait bon pour l'Église de repenser son organisation en y intégrant davantage de laïcs, hommes et femmes. Le pape argentin a commencé ce travail: depuis 2013, il nomme des laïcs à des hautes responsabilités au sein de la Curie.

Également, une profonde réflexion autour du ministère presbytéral devrait être entamée. La sacralisation d'hommes célibataires, en période de pénurie de prêtres, a facilité ces agressions. Les supérieurs de séminaires et les évêques furent moins sourcilleux et c'est ainsi que bien des prédateurs purent être ordonnés prêtres.

Le système juridique ecclésial ne donne aucune place aux victimes, lesquelles ne sont même pas informées de la tenue du procès.

Cette sacralisation a, en outre, empêché la libération de la parole puisque le prêtre, dans l'Église, est considéré comme un «autre Christ», intouchable finalement et inattaquable. Certains prêtres condamnés ont embrassé le ministère, car les structures ecclésiales leur permettaient d'assouvir impunément leurs déviances.

Enfin, le droit de l'Église, même si François a réformé certains articles du Code de droit canonique (CIC), ne semble pas à la hauteur des situations vécues. Ainsi, le système juridique ecclésial ne donne aucune place aux victimes, lesquelles ne sont même pas informées de la tenue du procès. Sans compter la longueur des délais, les dossiers étant, de surcroît, en partie traités par la Congrégation pour la doctrine de la Foi (ex-Saint-Office), accablée par tant d'affaires.

Dans n'importe quelle autre institution, les dirigeants, après pareil rapport, remettraient leur démission. Nous n'en prenons pas le chemin et cela renforce le sentiment chez beaucoup de victimes de l'impunité et de l'irresponsabilité du clergé. Pour le président de la CEF, le rapport Sauvé est une «épreuve de vérité». Le pape François, lui, incite l'Église en France à entreprendre «la voie de la rédemption». L'autre épreuve de vérité sera le versement aux victimes d'une «contribution financière», termes préférés par le clergé à «indemnisation qui induit la réparation d'un traumatisme subi». Le rapport Sauvé évoque, lui, le bon terme: «Ce n'est pas un don, mais un dû.» On peut néanmoins imaginer que d'autres rapports dans d'autres pays suivront. D'où l'urgence pour l'Église de se réformer profondément si elle ne veut pas être emportée par les agressions en tout genre, lesquelles apparaissent de plus en plus comme le Tchernobyl du catholicisme romain.

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