Santé / Société

La pénurie de patchs hormonaux complique la vie des personnes trans

Temps de lecture : 6 min

Le laboratoire Sandoz-Novartis a annoncé l'arrêt de la commercialisation des dispositifs transdermiques Vivelledot. Ces molécules indispensables au processus de transition assurent aussi les fonctions métaboliques optimales du corps.

La société pharmaceutique Novartis International à Cambridge (Massachusetts) le 18 mars 2017. | Dominick Reuter / AFP
La société pharmaceutique Novartis International à Cambridge (Massachusetts) le 18 mars 2017. | Dominick Reuter / AFP

Le 3 septembre, le laboratoire Sandoz-Novartis a annoncé aux médecins l'arrêt de la commercialisation des dispositifs transdermiques Vivelledot. Contacté par nos soins, le laboratoire explique cette décision par des «problèmes récurrents d'approvisionnement» (d'autres voies évoquent un trop faible nombre de ventes) et explique que le médicament «restera en pharmacie jusqu'à épuisement du stock».

Selon leur autorisation de mise sur le marché (AMM), ces patchs contenant de l'œstradiol sont prescrits notamment comme traitement hormonal substitutif de la ménopause. Ils le sont aussi, hors AMM, lors des traitements durant un protocole de fécondation in vitro (FIV) ainsi qu'aux personnes trans dans le cadre d'un traitement de transition. Ces dernières ont d'ores et déjà pâti de ruptures de stocks successives mettant en échec la continuité nécessaire de leur médication. À présent, elles se trouvent prises au dépourvu, et ce d'autant plus que, mal informées par le laboratoire, elles n'ont souvent pas pu anticiper de nouveaux problèmes d'approvisionnement.

Cet exemple est révélateur du manque de transparence et de prise en compte de ces patient·es, dès lors qu'il s'agit de traitements utilisés dans le but de modifier les taux d'hormones sexuelles pour changer leur apparence. Ces molécules assurent aussi les fonctions métaboliques optimales du corps. Ces difficultés concernent également les personnes trans qui utilisent des produits contenant de la testostérone.

Une importance vitale

Le laboratoire Sandoz-Novartis se dit «désolé» du trouble que l'arrêt de commercialisation des patchs peut causer. Il affirme ne pas cautionner leur utilisation hors AMM et semble, tout comme l'agence nationale du médicament (ANSM) méconnaitre ces usages. La militante translesboféministe et coautrice sur le site Wiki Trans, Jill-Maud Royer, explique: «Les labos comme l'ANSM ne considèrent pas que ces traitements puissent être vitaux pour les personnes trans. Or, toute rupture de stock induit des retards dans la transition et peut mettre les personnes concernées dans un réel danger physique.»

On aurait tort d'interpréter cette logique de rentabilité conjuguée à de manifestes lacunes comme une volonté transphobe de nuire de la part du labo. Mais le problème existe bel et bien: contrairement à ce que certains peuvent penser, il ne s'agit pas de simples cosmétiques.

«Toute rupture de stock induit des retards dans la transition et peut mettre les personnes concernées dans un réel danger physique.»
Jill-Maud Royer, militante translesboféministe et autrice

À quoi servent donc ces traitements? Corinne Hamel, médecin généraliste et autrice du site Medigen, dont la vocation consiste à offrir des ressources documentaires sur les données cliniques auprès des professionnels de santé, apporte des éléments de réponse: «Les traitements proposés comportent deux volets. D'une part, les anti-androgènes qui visent à casser les effets de la testostérone sur les récepteurs cibles responsables de la masculinisation. Et, d'autre part, une supplémentation en œstradiol.»

Cette hormone agit sur de nombreux aspects: «Elle participe de l'expression des caractères sexuels secondaires. Mais elle intervient aussi dans les mécanismes de répartition des graisses, dans le métabolisme phosphocalcique et dans le métabolisme osseux.» Ces traitements sont prescrits jusqu'à 70 ans au moins –voire à vie. Ils jouent un rôle fondamental pour permettre aux personnes trans d'être «bien dans leur genre» et en bonne santé. Cela est d'autant plus vrai pour les personnes trans qui ont subi une orchidectomie et qui ne produisent plus d'hormones, ce qui les expose à des problèmes métaboliques majeurs.

Avantages et inconvénients des modes d'administration

En France, l'œstradiol est disponible sous plusieurs formes. L'une est appellée «per os», c'est-à-dire qu'elle se décline en comprimés. Efficaces et faciles à utiliser, ils présentent néanmoins des inconvénients majeurs. Leur forme galénique les rend propres à être métabolisés par le foie. Or, l'effet de premier passage hépatique est puissant. À moyen et long terme, cela risque de causer des maladies cardio-vasculaires et de favoriser le cancer du sein.

L'autre mode d'administration disponible en France se fait par voie transdermique. Cette alternative est à la fois moins risquée et plus économique. Elle se présente sous forme de gel à appliquer sur la peau une à deux fois par jour. Mais, de l'avis des personnes concernées, cette méthode se montre très contraignante. Qui plus est, l'absorption du produit varie en fonction des types de peau. Ce qui expose ses utilisatrices à des fluctuations hormonales aléatoires voire à des taux trop faibles d'assimilation.

Les patchs –aussi appelés «dispositifs transdermiques»–, constituent un autre moyen d'administrer de l'estradiol. Ils ont l'avantage d'être simples à appliquer –il suffit de les coller sur la peau. Ils libèrent progressivement la dose d'hormones désirée pendant un laps de temps défini. Ils peuvent parfois causer des irritations. Le taux d'hormones libéré peut aussi varier à l'occasion d un bain ou d'une activité physique. Mais cette option est celle qui est privilégiée actuellement en France par rapport aux injections d'œstradiol –un mode d'administration dont on ne dispose pas dans le pays.

Le meilleur patch sur le marché

Le Vivellodot était l'un des patchs distribués en pharmacie pour les différents atouts qu'il présente par rapport à ses concurrents. Mika, enseignante, militante associative et autrice sur Wiki Trans, regrette l'arrêt de sa production: «Vivelledot était un patch compact dont le dosage en œstradiol par cm² de peau couverte était assez fort. En général, les endocrinologues prescrivent des posologies comprises entre 100 et 200µg/24h. Il présentait l'avantage d'être plus discret et donc plus esthétiques que les autres (timbre transparent de 10 cm² pour un dosage de 100 µg/24h contre 36 cm² pour Dermestril, par exemple).» Elle vante ses qualités d'usage: «Ce patch se décollait facilement, surtout en cas d'exercice physique.» La jeune femme regrette les ruptures de stock «chroniques» quel que soit le laboratoire. Elle signale: «Théoriquement, les pharmaciens n'ont aucune obligation de substituer un produit manquant par un autre, même s'ils le font souvent de bonne grâce.»

Plusieurs personnes trans ont témoigné des difficultés rencontrées depuis l'été 2021 pour s'approvisionner en Vivelledot et, plus globalement, en patchs à l'estradiol. Des pénuries souvent source de stress et qui obligent parfois les personnes concernées à changer de traitement, avec le risque d'effets délétères. C'est le cas de Madelyne: «J'ai galéré pendant tout l'été. Les pharmacies ne savaient pas que la production avait cessé. À plusieurs reprises, J'ai dû faire le tour de toutes les établissements de Bordeaux pour faire leurs fonds de tiroirs. Parfois, je ne trouvais pas le bon dosage.» Elle a dû se rabattre sur un autre produit: «Dès que le retrait a été acté, on a utilisé le gel. Je ne sais pas s'il est aussi efficace. Honnêtement, c'est anxiogène de changer du tout au tout.»

«Cet arrêt de commercialisation m'a énormément affectée, parce que je suis allergique à la colle des autres marques. »
Madelyne

Madelyne s'estime chanceuse d'avoir pu trouver une autre solution. Ce n'est pas le cas de Charlotte: «Cet arrêt de commercialisation m'a énormément affectée, parce que je suis allergique à la colle des autres marques. Avec mon mode de vie, le gel est beaucoup trop contraignant. J'ai fini par me rabattre sur l'étranger où l'on peut acheter de l'œstradiol en solution injectable…» Un recours au marché noir à la fois coûteux et risqué: «Deux fioles, qui durent environ neuf mois chacune, coûtent près de 130 euros. Non remboursés. Sur le plan de la sécurité, on a moins de garanties que si le produit était fabriqué par un laboratoire reconnu. On peut aussi pâtir de difficultés d'approvisionnement liés à des blocages à la douane.»

Afin d'éviter les pénuries, mais aussi pour sécuriser les soins des personnes trans, ils est crucial que les médicaments utilisés comme traitements hormonaux reçoivent une AMM, pour permettre un contrôle particulier par l'ANSM. Pour ce faire, il faut que les laboratoires se préoccupent de ce type de clientèle. Il faudrait aussi qu'ils les incluent à leurs essais cliniques –ou mieux, qu'ils réalisent des essais dédiés. Avec de nécessaires principes éthiques. On devine à quel point un contre-placebo pourrait être délétère pour les personnes qui y participent à titre de membres du groupe témoin.

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