Sports / Culture

«Nadia», le destin fantastique d'une réfugiée afghane devenue star du football féminin

Temps de lecture : 8 min

Rencontre avec Anissa Bonnefont, réalisatrice du documentaire sur le parcours de la footballeuse internationale Nadia Nadim.

L'attaquante du Paris Saint-Germain, Nadia Nadim, célèbre son but contre l'Olympique lyonnais en Trophée des championnes, le 21 septembre 2019 à Guingamp (Côtes-d'Armor). | Fred Tanneau / AFP
L'attaquante du Paris Saint-Germain, Nadia Nadim, célèbre son but contre l'Olympique lyonnais en Trophée des championnes, le 21 septembre 2019 à Guingamp (Côtes-d'Armor). | Fred Tanneau / AFP

Quand le soleil de l'enfance est obscurci par le bruit des balles, que reste-t-il de ses souvenirs? Des fragments de mémoire condamnés à la brume du temps qui passe? Pour la petite fille qu'était Nadia Nadim, les parties de football avec son père dans le jardin familial sont des moments qui ont réussi à traverser l'horreur de la guerre et de l'exil. Anissa Bonnefont (réalisatrice du très salué Wonder Boy) signe avec ce nouveau documentaire, Nadia, un portrait poétique et profondément lumineux de l'ancienne attaquante du Paris-Saint-Germain, d'origine afghane.

Nadia a 8 ans lorsque son père, le colonel Nadim, est assassiné par les talibans. Sa mère, Hamida, âgée à l'époque d'une vingtaine d'années, se retrouve brutalement seule avec ses cinq jeunes filles. Elle décide de fuir le pays. Débute alors un périple aussi dangereux qu'incertain qui conduira la famille jusqu'au Danemark.

Près de vingt ans plus tard, Nadia Nadim, devenue footballeuse internationale, souhaite retourner en Afghanistan. Construit autour du témoignage de Nadia sur ses souvenirs douloureux, s'entremêlant à sa vie de femme et de sportive de haut niveau, ce documentaire narre le fantastique destin d'une jeune femme singulière. Un portrait sobre et subtil.

Nous avons rencontré Anissa Bonnefont quelques jours avant la première diffusion de son documentaire, l'occasion de revenir ensemble plus en détails sur la fabrication de ce deuxième film.

Anissa Bonnefont. | Baptiste Antignani

À l'origine, un espoir

«Dès ma première rencontre avec Nadia, je suis tombée amoureuse. J'ai vu la force de cette femme, le rayon de soleil qu'elle était malgré les histoires tragiques qu'elle me racontait... Nadia a fait de ses blessures sa force, toutes ses cicatrices sont aujourd'hui son moteur. J'aime les histoires de personnes capables de s'assumer pleinement, d'être totalement en phase avec qui elles sont. Ce sont des modèles extraordinaires pour notre société et pour les plus jeunes en particulier. Nadia m'a énormément émue. Nous en sommes vite venues à parler de ses désirs, de ce qu'elle voulait faire de son avenir. Je lui ai demandé si elle était déjà revenue en Afghanistan, elle m'a répondu que non. Je lui ai demandé si elle en avait envie, elle m'a dit qu'elle en rêvait.»

Naît alors l'espoir d'un premier retour sur les terres de son enfance afin de faire rejaillir des souvenirs perdus. Un voyage en forme de quête de soi, motivé par une petite boîte en métal.

«Quand elles ont fui, Nadia, sa mère et ses sœurs sont parties avec des petits sacs à dos et de quoi survivre, mais aucun souvenir. Sa mère avait confié à sa tante une valise et une petite boîte. Dans la valise, les costumes de général de son mari et dans la boîte, ses quarante-huit médailles de soldat. En les donnant à sa tante, elle lui a promis de revenir un jour les chercher. Elle était certaine que tout cela était provisoire, que c'était peut-être l'histoire d'un an... Les talibans ont commencé à faire des descentes chez les gens pour assassiner les opposants au régime. La tante a eu peur, a brûlé la valise de costumes et enterré la boîte de médailles dans son jardin. Quand Nadia m'a raconté cette histoire, j'ai eu l'impression d'avoir une aventure extraordinaire à vivre, une sublime chasse aux trésors. Je pensais qu'on allait partir à Kaboul pour déterrer les médailles de son père enterrées il y a plus de vingt ans. Cela aurait pu être un beau moyen pour Nadia de faire son deuil, car elle n'a pas pu dire au revoir à son père. Elles ont dû fuir et n'ont jamais fait la paix avec cette histoire... J'ai eu envie de faire le film pour ça.»

Peu à peu, un lien fort se tisse entre les deux femmes. L'envie commune de partir sur les traces du passé de Nadia grandit mais se confronte une nouvelle fois à la triste réalité de la guerre afghane.

«Pour Nadia, tout cela était dur à gérer émotionnellement, c'était très fatigant. Cela m'inquiétait beaucoup aussi, car ce voyage était le cœur de mon film. Au bout d'un moment, Nadia a fait partie intégrante de ma vie. C'est devenu une aventure commune, son besoin est devenu mon besoin. J'étais obnubilée par l'idée de repartir sur les traces de son enfance. Encore aujourd'hui, je pourrais en pleurer. Je ne cessais de me répéter: imagine qu'elle retrouve les médailles de son père... Le sujet m'habitait complètement. La déception a été immense. Je me sentais responsable de ne pas pouvoir l'emmener, mais on n'avait pas le choix: partir, c'était mettre nos vies en danger. Elle est une cible pour eux [les talibans, ndla], notre voyage a été reporté à de nombreuses reprises et nous avons dû nous faire à l'idée qu'il était impossible de partir pour le moment.»

Survivre déraciné et déshumanisé

Nous plongeons au cœur du quotidien de footballeuse internationale de Nadia. Les entraînements intensifs, les matchs, les déplacements, la vie de groupe, la joie dans les vestiaires... Sa personnalité solaire crève l'écran. Dès que son emploi du temps le lui permet, elle repart au Danemark pour être auprès de sa famille et se consacrer à ses études: il ne lui manque plus qu'un semestre pour devenir chirurgienne réparatrice.

Comme une métaphore de son chemin de résilience, Nadia souhaite désormais réparer des corps et des visages déconstruits par la guerre. Elle aimerait rejoindre le service de chirurgie d'un hôpital afghan.

«Ne pas pouvoir partir à Kaboul a été difficile pour Nadia. C'est une période où elle a voulu se rapprocher de gens déracinés comme elle, aller à la rencontre de destins semblables au sien. Il y a eu un moment très violent l'hiver dernier, place de la République à Paris. De nombreux migrants dormaient dans des tentes et les forces de l'ordre les ont violemment dégagés comme des rats d'égout. Ça nous a beaucoup choquées. Nadia s'identifie totalement à eux. Quand elle est arrivée au Danemark, elle était avec sa mère et ses sœurs, dans la rue comme eux, elles n'avaient rien. Les passeurs les ont fait sortir d'un camion après un très long voyage: elles se sont alors retrouvées livrées à elles-mêmes dans un pays qu'elles ne connaissaient pas et dont elles ne parlaient pas la langue.»

En partageant le récit de Nadia, le documentaire questionne l'accueil réservé aux réfugiés politiques en France et nous interroge collectivement sur les enjeux de l'avenir. La réalisatrice nous livre plus en détails son regard sur cette situation.

«Je pense que l'on devrait réellement réfléchir à comment accueillir. Les migrations, qu'elles soient politiques aujourd'hui ou demain climatiques, sont inévitables. C'est notre nouveau monde. C'est une question capitale qu'il faut collectivement se poser. Ces gens ont des compétences parfois extraordinaires. Si demain nous étions attaqués chez nous, nous voudrions évidemment sauver notre peau: je ne me poserais pas de question, j'ai deux enfants, je m'enfuirais. Je suis réalisatrice et je gagne ma vie. Pour ces gens-là, c'est la même chose: il y a des docteurs, des avocats, certainement plein d'autres Nadim. Il faut comprendre comment mettre à profit leurs savoirs. C'est ce que fait par exemple l'association Singa, qui propose d'accueillir chez soi des réfugiés selon des intérêts communs. Cela leur permet de s'intégrer en mobilisant leur savoir-faire. Je trouve ça brillant! Pour moi, c'est l'une des clés du problème: on voit les migrants comme des parasites, il faut les humaniser. J'espère qu'à travers le portrait de Nadia, les choses pourront évoluer en ce sens.»

Des portraits de femmes fortes

Sublimé par la photographie de Thomas Brémond, le documentaire signe également de beaux portraits de femmes fortes et singulières, dans l'ombre d'un père et mari qui n'est jamais rentré à la maison.

«Nadia a commencé à jouer au foot avec son père dans leur jardin. Ils devaient se cacher: en Afghanistan, les filles ne jouent pas au foot. Son père était un homme rude, il a eu cinq filles mais les a éduquées comme des garçons. Sachant la violence du pays, il leur apprenait à se défendre, il fallait qu'elles se fassent respecter. La mère de Nadia aussi a une force incroyable: se retrouver seule à 20 ans avec cinq filles, commencer un périple dangereux pour fuir la guerre, avec en plus le deuil de son mari... Sa puissance de caractère est extraordinaire! Elle a donné à ses cinq filles une grande liberté dans leur quête identitaire: la religion n'interfère pas, je trouve ça tellement fort et moderne. On amalgame beaucoup l'islam à quelque chose de très intégriste; là, on voit que cette religion peut être vécue très librement. Elles font la prière, sont pratiquantes, mais ont leur propre appropriation de la féminité. C'est un vrai portrait de femmes fortes, généreuses et très humaines.»

Les accélérations passionnées de Nadia Nadim sur le gazon se muent en une provocation merveilleuse, en un crachat réjouissant, en une sublime revanche sur les esprits malades des talibans. La vieille rengaine selon laquelle le foot, c'est beaucoup d'argent pour taper dans un ballon, n'a jamais été aussi fausse.

«Je ne savais pas au début du documentaire comment filmer le foot. Il fallait pour moi que cela contribue à la narration du film et raconte Nadia sur le terrain. Petit à petit, j'ai compris que c'était important. Ces femmes sont toutes incroyables. Contrairement aux hommes, elles ne gagnent pas très bien leur vie, vivent dans des petits appartements, alors qu'elles travaillent autant. Elles s'entraînent comme des guerrières. Tu as parfois l'impression que c'est une colo de vacances alors qu'en fait, c'est une vie très engageante. La différence d'apport financier entre le football masculin et féminin peut être justifiée d'un point de vue business mais pas d'un point de vue moral. Le déséquilibre est gigantesque.»

La quête des origines

Après Wonder Boy consacré à la recherche de la génitrice d'Olivier Rousteing, Anissa Bonnefont s'interroge une nouvelle fois à travers Nadia sur les origines, plus particulièrement sur la terre natale, cette petite parcelle du monde qui nous a vu naître. La réalisatrice se confie sur son attachement à ce thème fondateur.

Anissa Bonnefont. | Baptiste Antignani

«La problématique des origines me touche profondément. J'ai été abandonnée par mon père biologique quand j'avais 3 ans. J'ai pendant longtemps rejeté mes origines parce que je rejetais mon père. Il venait de Kabylie. Puis, j'ai appris à les chérir parce que j'ai appris petit à petit à m'aimer, à aimer mon histoire, une histoire qui fait que je suis la personne que je suis, avec mes sensibilités, mes failles... Je réalise que l'on a tous un thème fondateur dans nos vies et que l'on ne peut pas s'en échapper. “Les origines” est une thématique si large, une quête absolument universelle. Les origines, c'est aussi la terre. Je ne suis jamais allée sur cette terre d'Algérie. Ce n'est pas anodin si Nadia, dans sa quête du soi, m'a touchée. Un jour j'irai, un jour très proche. Mes films me font avancer et grandir, c'est une chance folle!»

Anissa Bonnefont nous rappelle à travers Nadia la force du cinéma documentaire, vecteur puissant d'idées et d'inspirations. Filmer la réalité dans l'espoir de la rendre meilleure.

«Le documentaire offre pour moi une possibilité immense d'amener de la lumière sur certain sujets nécessaires à travers l'accessibilité de l'image. Un documentaire peut avoir un véritable impact sur notre réalité. On donne des clés de compréhension, on peut ouvrir des portes dans les esprits et le cœur des gens.»

Nadia

Réalisé par Anissa Bonnefont

Coécrit par Édith Chapin

Produit par Myriam Weil

Une coproduction Fédération Entertainment / Echo Studio

Diffusion mercredi 6 octobre à 21h10 sur Canal+

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