Société

«Je ressens une attirance très forte pour l'un de mes collaborateurs»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anna, qui en pince pour l'un de ses collègues.

«Non seulement c'est totalement nul et non avenu du point de vue professionnel, mais, en plus, je respecte sa vie privée.» | Ketut Subiyanto via Pexels
«Non seulement c'est totalement nul et non avenu du point de vue professionnel, mais, en plus, je respecte sa vie privée.» | Ketut Subiyanto via Pexels

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai 37 ans et ma vie sentimentale est tumultueuse depuis ses débuts. Je n'ai eu que peu de moments de sérénité et de bonheur dans mes relations, qui ont pourtant parfois duré de nombreuses années. J'ai désormais compris et reconnu ma responsabilité dans cet état de fait (des choix inadaptés, accepter d'être malheureuse et/ou me contenter de peu ou de situations inacceptables et douloureuses). J'ai appris à être bien avec moi-même et que tout nouveau partenaire dans ma vie serait une plus-value à ce bonheur que je me suis créé. Je continue d'espérer une rencontre suivie d'une histoire épanouissante et heureuse.

J'ai récemment pris un poste à responsabilité managériale dans une nouvelle entreprise. J'évolue dans un milieu masculin. Je développe peu à peu l'étoffe de la manageuse que j'incarne et/ou souhaite incarner, un équilibre entre l'empathie, l'équité, l'esprit de synthèse et la fermeté. Ce n'est pas toujours simple à trouver et je me demande parfois ce que je vaux, si je suis à la hauteur... Mais là n'est pas la raison pour laquelle je t'écris (quoique). Dans l'ensemble, mon équipe proche et même l'ensemble des collaborateurs avec lesquels je travaille sont très agréables. Ce sont des personnes que j'estime, avec lesquelles je prends plaisir à accomplir mes tâches et dont j'ai beaucoup à apprendre. J'espère que je leur apporte autant qu'ils ne le font pour moi.

Mais je ressens une attirance très forte pour l'un de mes collaborateurs et cela me dérange énormément.

C'est arrivé assez vite après ma prise de poste. À l'époque, j'étais en couple. Ce que j'ai ressenti m'a foudroyée. J'ai préféré l'écarter en me disant que ça allait passer, parce que ça devait être lié à l'émulation et à la nouveauté de ce poste galvanisant. Le problème, c'est que cela continue et s'intensifie. Cette personne m'attire physiquement, mais, et surtout, pour elle-même, dans son ensemble. Sa façon d'être, de raisonner, de s'exprimer... Je suis sensible et entière. Parfois, à son contact, j'ai des moments d'égarement de l'ordre du quart de seconde. Je peux m'émouvoir d'un rien. De son rire ou de la vision fugace de la base de son cou s'il se penche. Bref, cela devient intenable, car ce qui était un petit feu quand je croisais son regard ne s'éteint pas. Au contraire.

Bien sûr, ça me met face à de nombreux problèmes: ce n'est pas correct de ma part, en tant que n+1. J'ai peur que cette attraction finisse par se voir. Qu'il s'en rende compte, mais que d'autres collaborateurs le détectent également. Je veux aussi me garder d'agir en toute iniquité et de faire du favoritisme, mais je crains que ça finisse par arriver, même si c'est inconscient. Enfin, comment vivre cela au quotidien sans que cela ne me bouffe? Non seulement, c'est totalement nul et non avenu du point de vue professionnel et pour nos carrières, mais, en plus, je respecte sa vie privée qui a l'air de le rendre heureux.

Je me dis que le jour où je ferai une nouvelle rencontre, cette situation rentrera dans l'ordre. Mais je ne maîtrise pas l'agenda et j'aimerais trouver le moyen de calmer ces émotions sans que cela ne tienne à un événement extérieur, qui n'est pas garanti. Je me dis aussi que c'est peut-être le double interdit (milieu professionnel + homme marié) qui alimente cette attirance. Mais, encore une fois, ce constat ne me permet pas de contrôler davantage cette situation.

Qu'est-ce que cela t'évoque? Vois-tu des choses évidentes sur lesquelles je devrais agir pour calmer mes ardeurs et contenir cette attirance pour la ranger dans une case et qu'elle ne s'exprime plus?

Anna

Chère Anna,

Il y a des attirances qu'on ne maîtrise pas. Ça va être un moment de notre histoire qui va résonner avec cette personne. Ça peut être aussi être des mécanismes plus profonds encore qui nous poussent irrémédiablement vers cette seule personne, qui nous est interdite. Et plus l'interdiction est forte, plus elle vient nous obséder, s'imposer à notre esprit, prendre toute la place. Sans nul doute que s'il y avait eu un baiser, ou même une heure de sexe entre deux portes, toute cette tension serait déjà un peu redescendue… mais ce n'est pas le cas, et on traîne notre boulet comme ça pendant des semaines, des mois, des années.

Je ne suis pas de celles qui refusent les sentiments et le sexe sur le lieu de travail. Les statistiques même vont à l'inverse du «no zob in job»: dans une étude de 2018, PageGroup fait ressortir que 26% des salariés ont déjà envisagé une relation amoureuse avec une personne du travail, que 62% d'entre eux ont sauté le pas et que 38% sont encore en couple avec leur collègue. On rencontre des gens dans notre vie professionnelle, c'est comme ça. Et celle-ci prend de plus en plus de place dans nos vies. Ce sont des gens avec lesquelles on partage parfois une vision du monde, des opinions politiques ou encore des modes de pensées et des manières de fonctionner face à un problème. Évidemment que l'attirance vient prendre une place considérable dans ces rencontres. Ça, il va falloir vivre avec. Ce n'est pas malsain d'avoir des vues sur ce collègue, ni étrange. C'est très naturel et nos modes de vie vont dans ce sens.

Ce qui peut poser problème, c'est si l'attirance n'est pas réciproque ou l'histoire impossible, quelle que soit la raison. Là, c'est à vous d'agir. Et pour sortir cette histoire de votre système, je crois qu'il est important de parler ou d'écrire, de ne pas laisser la tension sexuelle et les fantasmes romantiques grandir en vous. Crevez l'abcès. Soit vous pouvez trouver une amie qui vous servirait de confidente, soit vous pouvez envisager d'en parler en thérapie, ce qui serait en plus un bon moyen de peut-être mettre le doigt sur les mécanismes qui vont ont fait aller vers cette personne en particulier. Soit vous pouvez consigner de votre côté vos sentiments et les garder pour plus tard afin de les juger plus froidement. Rien ne vous empêche de fantasmer. Ce qui vous pèse aujourd'hui, c'est l'interdit et le non-dit. Cette histoire prend de la place, parce qu'elle semble insoluble et les sentiments et désirs que vous nourrissez paraissent plus absolus encore parce que vous ne pouvez pas les tester. Embrassez votre ressenti, éprouvez ce que vous avez à éprouver et vous verrez que vous aborderez le problème avec plus de légèreté.

Si l'histoire est impossible, rien ne vous oblige à en faire un sacerdoce. Restez libre d'aimer et de désirer en regardant en face vos désirs et vos envies. Ne mettez pas de tabou là où ils n'a pas lieu d'être. Cette histoire à sens unique, vivez-là à sens unique jusqu'à l'essorer. Épuisez-là autant que vous pouvez en vous donnant du plaisir avec, en en parlant des heures, en faisant le récit de votre quotidien.

Le but est de sortir du fantasme et des travers de la romantisation de la situation en l'ancrant dans le réel. Vous verrez alors que les orgasmes que vous vous offrirez, les heures de conversation et les fous rires que vous partagerez avec vos amies sur cette histoire, la meilleure connaissance de vous-même que vous pourrez acquérir en choisissant la thérapie, auront plus de valeur et plus de sens pour vous que ce que vous pourriez tirer de cette histoire en réalité. C'est un constat qu'on fait avec le recul, mais vous verrez que vous y viendrez. Ne subissez pas la romance, écrivez votre propre histoire. Vous n'avez pas vraiment besoin de cet homme pour ça.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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