Santé / Société

En France, malgré la loi, se faire ligaturer les trompes est un parcours du combattant

Temps de lecture : 6 min

Les femmes peinent à trouver un chirurgien prêt à réaliser cet acte chirurgical.

En 2016, la proportion de femmes ayant eu recours à la ligature des trompes ne représentait que 4,5%. | Alex Green via Pexels
En 2016, la proportion de femmes ayant eu recours à la ligature des trompes ne représentait que 4,5%. | Alex Green via Pexels

«Après trois ans de démarches, dix gynécologues qui m'ont envoyée balader malgré deux interventions volontaires de grossesse (IVG) sous contraceptifs et une fausse-couche sous stérilet, j'ai fini par abandonner l'idée de la ligature des trompes», se résigne Julie, 31 ans, mère de quatre enfants, épuisée. Son cas n'est pas isolé. Tant d'autres femmes témoignent, chaque année en France, des difficultés auxquelles elles se heurtent en cherchant à accéder à la stérilisation définitive.

La ligature des trompes de Fallope est pourtant légale depuis 2001. Elle s'étend à toutes les femmes majeures, qu'elles soient nullipares ou multipares, et, surtout, quelles que soient leurs motivations. Leur seule obligation est de respecter un délai de réflexion de quatre mois entre la demande signée et la prise du rendez-vous destiné à réaliser l'acte chirurgical.

La plupart des médecins la refusent

L'esprit de cette loi contient les conditions de son caractère restrictif. Car, si elle autorise toute femme à accéder à l'opération, elle n'oblige pas les médecins à accepter de la pratiquer. Comme c'est le cas pour l'avortement, il existe une clause dite «de conscience» –article L. 2123-1– précisant qu'«un médecin n'est jamais tenu de pratiquer une ligature des trompes à visée contraceptive». Mais il est également mentionné que, s'il s'oppose à la demande de sa patiente, il est dans l'obligation d'assurer la continuité des soins, en l'orientant vers un confrère susceptible de procéder à l'acte, et en transmettant à ce dernier les données relatives à la patiente. Un dernier point qui, dans les faits, n'est presque jamais respecté.

En France, de très nombreux gynécologues et chirurgiens refusent systématiquement de pratiquer cet acte chirurgical, malgré une demande grandissante des femmes. Pourtant, pour beaucoup de femmes, la stérilisation définitive apparaît comme la solution ultime, voire comme une délivrance. Difficulté à trouver un moyen de contraception qui leur convienne, absence de désir d'enfant, lassitude de porter seule la charge contraceptive: les raisons qui peuvent motiver leur choix sont multiples.

Les derniers chiffres officiels datent de 2016, et font état de seulement 4,5% de femmes ayant eu recours à la ligature des trompes. Des chiffres qui contrastent avec ceux établis chez nos voisins anglos-saxons, qui étaient, d'après une étude de 2013, de 8% au Royaume-Uni, là où ils s'élèvaient à 11% au Canada et à plus de 22% aux États-Unis.

Prétextes

La liste des arguments avancés par les médecins refusant l'intervention est longue. «L'un d'entre eux m'a certifié qu'il fallait avoir au moins 37 ans et quatre enfants –je n'en avais que trois à l'époque. Un autre m'a littéralement grondée, comme si j'étais une enfant qui faisait un caprice. Enfin, un troisième m'a asséné que je ne pouvais pas prendre une décision aussi importante en étant enceinte [de son quatrième enfant, qu'elle a eu malgré le port d'un anneau contraceptif, ndlr], donc trop émotive», énumère Julie. La jeune femme de 31 ans, aide à domicile, est considérée comme hyper fertile. Elle a testé huit pilules, trois stérilets et un implant, qui ne l'ont pas empêchée de tomber enceinte à trois reprises et de subir deux IVG, vécues comme traumatiques par cette jeune maman.

Camille, 33 ans et mère de deux enfants, s'est quant à elle entendue dire: «Je vois à longueur de journée des femmes qui ont des problèmes de fertilité. Il n'est pas question que je vous stérilise.» Ou encore: «Si vos deux enfants venaient à mourir, ne pensez-vous pas que vous auriez envie d'en avoir d'autres?» La jeune femme est ressortie en pleurs de sa consultation, en colère contre un corps médical qui n'a pas fait preuve d'empathie.

«Si l'on suit votre raisonnement, pourquoi ne pas carrément vous suicider, puisqu'on est trop nombreux pour la planète?»
Un obstétricien

Enfin, un obstétricien de la région de Mulhouse à rétorqué à Lilly, 28 ans et sans enfants, et qui ne souhaite pas en avoir par souci écologique: «Si l'on suit votre raisonnement, pourquoi ne pas carrément vous suicider, puisqu'on est trop nombreux pour la planète?»

Ce genre de témoignages foisonnent sur les forums et les réseaux sociaux. Manque d'écoute, de bienveillance, moqueries, culpabilisation et infantilisation sont trop souvent le lot de ces femmes qui ne souhaitent pas ou plus procréer.

Libérer les femmes du devoir de maternité

Pour le Dr Sami Haddad –l'un des rares gynécologues obstétriciens à pratiquer la ligature des trompes à toute femme qui le souhaite–, le problème vient du système patriarcal profondément ancré en France, qui ferait de la procréation la fonction essentielle des femmes. «Nous pratiquons une médecine paternaliste, qui nous vient de nos études et de notre formatage», explique le spécialiste qui se considère lui-même comme un patriarche repenti. Il estime qu il n'y a pas à discuter une loi qui remonte à vingt ans: «Le débat éthique a déjà eu lieu. À présent, nous sommes tenus de respecter la volonté de ces femmes.»

L'obstétricien a été suspendu de ses fonctions à l'Hôpital de Périgueux en juillet 2020 au motif d'une agression physique envers un de ses confrères, qu'il conteste vigoureusement et qui masque, selon lui, une opposition totale de sa direction à ses prises de position sur la contraception définitive.

«Le débat éthique a déjà eu lieu. À présent, nous sommes tenus de respecter la volonté de ces femmes.»
Dr Sami Haddad, gynécologue obstétricien

Le Dr Sami Haddad est toujours suspendu à ce jour et fait l'objet d'une pétition de soutien, demandant la préservation de l'accès à tous à la stérilisation volontaire, qui a récolté plus de 13.000 signatures et près de 700 commentaires de sympathie et de soutien.

Cette pétition a beaucoup circulé sur les quelques groupes Facebook réunissant de nombreuses femmes en quête d'une ligature des trompes de Fallope. L'un deux, Stérilisation Volontaire (Ligature, Essure, Vasectomie), très actif, compte 20.000 membres qui partagent leur parcours, mésaventures et déboires. On y trouve aussi un fichier recensant les noms de tous les spécialistes qui acceptent de pratiquer la stérilisation en France. D'après le précieux sésame, ils sont actuellement 297 –parmi près de 5.500 praticiens en activité–, ce qui représente moins de 5,5% d'entre eux.

«Le choix d'une femme doit rester son choix»

C'est le caractère irréversible de l'opération qui est toujours évoqué par les médecins réfractaires, assorti des risques de regrets. «C'est une question qui ne devrait même pas être soulevée, s'indigne le Dr Haddad. Nous sommes tous amenés à faire des choix dans la vie, et à parfois les regretter. Le choix d'une femme reste son choix, aucun médecin ne devrait pouvoir le faire à sa place.» Le chirurgien précise par ailleurs que la stérilisation est parfois réversible grâce à la reperméabilisation tubaire –un peu moins d'une chance sur deux de réussite– et que, le cas échéant, une femme ligaturée peut toujours avoir recours à la fécondation in vitro (FIV) avec de très grandes chances de réussite. Deux informations, pourtant essentielles, qui peinent à circuler parmi les nombreux praticiens refusant l'intervention.

Dans les faits, les regrets seraient rares. Sur plusieurs dizaines de milliers de femmes stérilisées entre 2006 et 2009 (chiffres du programme de médicalisation des systèmes d'information, PMSI), seules 0,5% d'entre elles auraient cherché à obtenir une grossesse par FIV ou reperméabilisation tubaire.[1]

«Ne pas vouloir d'enfant quand on est une femme, cela veut forcément dire qu'on est folles ou instables psychologiquement.»
Lilly, 28 ans, sans enfants

Parmi les rares chirurgiens ouverts à la stérilisation définitive, bon nombre exigent le certificat d'un psychologue avant de programmer l'intervention. Les raisons officielles? Une femme qui fait une croix sur sa maternité doit être consciente de tout ce que cela implique, être en pleine possession de ses moyens pour juger et ne doit pas être sous le coup d'un choc psychologique.

Lilly en a fait les frais: «Ne pas vouloir d'enfant quand on est une femme, cela veut forcément dire qu'on est folles ou instables psychologiquement», déplore-t-elle. La jeune femme, qui s'est heurtée plusieurs fois à ce type de remarques de la part de gynécologues opposés à l'opération, a finalement trouvé celui qui a accepté de la faire moyennant une attestation psychologique. Pour Johanna Rozenblum, psychologue clinicienne à Paris, la démarche interroge: «Je trouve ça très bien que le médecin suggère à sa patiente de questionner sa demande auprès d'un psychologue, mais de là à remettre entre ses mains le pouvoir d'autoriser ou non sa patiente à se faire opérer, je trouve que ça pose vraiment question.»

Le moindre recours à la vasectomie

Il serait difficile de clore le sujet sans évoquer la vasectomie, opération qui consiste à sectionner les canaux déférents pour empêcher le passage des spermatozoïdes. En 2018, 9.240 hommes ont eu recours à cette intervention, soit cinq fois plus qu'en 2010, mais encore beaucoup moins qu'en Angleterre, aux États-Unis ou au Canada. Une pratique encore très marginale, puisque, en France, cinq fois plus de femmes sont stérilisées que leurs partenaires masculins, alors que la vasectomie est à la fois plus simple, plus rapide, plus facilement réversible et moins invasive que la ligature des trompes.

Si les hommes qui font ce choix s'exposent eux aussi à des risques de refus, il reste bien plus simple pour eux d'accéder à leur demande. «Après mes trois années à essuyer des refus et me voyant à bout de forces, mon conjoint a décidé d'assumer la charge contraceptive en demandant une vasectomie: il lui a suffi d'un seul rendez-vous avec un urologue pour obtenir un rendez-vous!», conclut Julie dépitée.

1 — P. Panel, «Pourquoi si peu de stérilisations en France?», session progrès en gynécologie. Congrès Infogyn, 6 octobre 2012, Tarbes. Retourner à l'article

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