Égalités / Politique

Il est temps que les candidats à la présidence de la République se positionnent sur le travail du sexe

Temps de lecture : 6 min

Yannick Jadot, gagnant de la primaire écologiste, a fait savoir qu'il était pour la dépénalisation. Les autres prétendants à l'Élysée sont attendus au tournant par les premières personnes concernées, mais pas que.

Yannick Jadot sur le plateau de LCI lors du débat du second tour de la primaire écologiste, le 22 septembre 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP
Yannick Jadot sur le plateau de LCI lors du débat du second tour de la primaire écologiste, le 22 septembre 2021. | Stéphane de Sakutin / AFP

Durant les semaines qui ont précédé la primaire des écologistes, la candidate écoféministe Sandrine Rousseau a été interpellée par les associations de concerné·es, les militant·es et leurs alliée·es pro-droit/pro-sexe et queer afin de se positionner sur la question du travail du sexe... en vain. Nous ne saurons jamais si les voix des travailleurs et travailleuses du sexe et de leurs soutiens ont pesé dans la victoire de Yannick Jadot, mais force est de reconnaître qu'ils ont réussi à mettre le sujet sur la table et surtout, à l'agenda politique des candidat·es à la présidentielle.

Aborder la question du travail du sexe et des droits des travailleurs et travailleuses du sexe (TDS) n'est aujourd'hui pas anodin. Cela survient cinq ans après le vote de la loi dite «contre la prostitution» dont le bilan est plus que négatif du point de vue des personnes concernées. Cette loi, adoptée le 13 avril 2016 pour lutter «contre le système prostitutionnel» se présente en quatre axes principaux:

  • lutter contre le proxénétisme et la traite des êtres humains,
  • accompagner les personnes se prostituant vers un parcours de sortie,
  • pénaliser les clients de la prostitution,
  • activer des mesures pour prévenir l'entrée dans la prostitution.

Dans un communiqué du 21 mars 2021, le Strass (Syndicat du travail sexuel) dénonce une invisibilisation mortifère du travail du sexe, repoussé aux marges de la société: «Exploitation des mineurs record, traite des êtres humains en hausse, violences multipliées, précarisation généralisée, santé sacrifiée, le travail sexuel n'a pas été aboli, il a juste été rendu plus dangereux à exercer dans des conditions dégradées jamais vues.»

Aujourd'hui, les travailleurs et travailleuses du sexe représentent entre 30.000 et 50.000 personnes en France. Déjà fragilisées par les lois successives, elles l'ont été encore davantage par la crise du Covid. Beaucoup se retrouvent aujourd'hui dans des situations extrêmement précaires qui nécessitent un changement de politique clair afin de faire valoir leurs droits.

S'abstenir, c'est vouloir abolir

Thierry Schaffauser, travailleur du sexe depuis ses 20 ans, cofondateur militant au sein du Strass, nous parle du gros travail de pédagogie qui est fait par l'association auprès des responsables politiques afin de porter le sujet, organiser des rencontres et les informer. Cette information est réellement faite par les concerné·es, ce qui sort du cadre habituel dans lequel ils n'ont que très rarement voix au chapitre. Il le sait, le sujet du travail du sexe intéresse et interpelle les politiques et le grand public, mais le débat est dominé par la voix des abolitionnistes. Pour lui, «ne pas prendre position aujourd'hui, c'est maintenir le statu quo entériné par la loi de 2016, c'est en somme se placer du côté des abolitionnistes. Ceux-ci exercent de grandes pressions au sein des partis et tendent à rendre impossible tout débat démocratique sur le travail du sexe.»

Eva Vocz, performeuse porno et ex-coordinatrice pour la Fédération Parapluie Rouge, fait partie des personnes qui ont interpellé Sandrine Rousseau et qui comptent bien porter les droits des travailleurs et travailleuses du sexe à l'agenda politique.

«Je voterai pour l'un des candidats qui prendra position en faveur de nos droits.»
Eva Vocz, performeuse porno et ex-coordinatrice pour la Fédération Parapluie Rouge

«Les droits des TDS ont régressé avec les gouvernements successifs: le délit de racolage passif sous Sarkozy, la pénalisation des clients sous Hollande, l'identification des consommateurs de porno sous Macron, l'inscription au FIJAIS [Fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes] des clients de TDS majeures dites vulnérables –enceintes, en situation de handicap sous Macron, le déséquilibre des soutiens aux associations en fonction de leurs opinions politiques sous Macron, la quasi-absence d'aides aux TDS pendant la crise sanitaire sous Macron, et j'en oublie certainement, relate-t-elle. Les élections présidentielles représentent à la fois l'espoir d'une rupture avec ce qu'il s'est fait précédemment et la crainte d'une dégradation des droits en continuation ou d'un statu quo meurtrier.»

Elle estime que la campagne est «le moment où on peut jauger si les candidats et candidates à la présidentielle peuvent ou non porter des positions courageuses en faveur des droits des TDS, car il est probable que ceux qui enterrent le sujet dès maintenant le fassent également une fois au pouvoir. Il est important d'ouvrir le débat par tous les moyens [...] À titre personnel, j'ai envie de ne pas avoir à m'abstenir de voter aux prochaines présidentielles. Je veux avoir le choix de la personne pour qui voter. Je veux voter pour plein de raisons, mais aussi pour améliorer nos vies. Je voterai pour l'un des candidats qui prendra position en faveur de nos droits.»

Si l'on n'est évidemment pas surpris que les personnes directement concernées souhaitent faire entendre leurs voix, on pourra trouver plus singulier le fait que, pour de nombreux citoyens, l'engagement des candidat·es pour les droits des TDS pèse sur la balance de leurs choix électoraux.

Au carrefour des luttes

Comme l'explique Morgan Jasienski, coresponsable d'Immigration EELV: «Les droits des TDS ne sont pas un sujet de niche, comme on pourrait le penser. Même si le sujet est délicat et qu'il suscite des réactions épidermiques, il n'en reste pas moins essentiel, d'autant qu'il se retrouve au carrefour de différentes luttes relatives aux droits humains: droits et protections des personnes LGBTQI et des migrants, féminisme, santé publique... Il faut sortir de cette posture du “cachez cette pute que je ne saurais voir” qui ne fera pas disparaître les problèmes.»

Ainsi donc, dès lors que l'on déroule le fil, la lutte pour les droits des TDS est intimement liée à toutes les luttes en faveur des droits humains, luttes où l'intersectionnalité prend tout son sens.

«Tout·e allié·e qui se veut cohérent·e avec des valeurs en faveur des droits humains doit voter pour un programme qui prend en considération les demandes des TDS.»
Elsa Gambin, journaliste indépendante

Elsa Gambin, journaliste indépendante et cocréatrice de T'es DéesSe, une newsletter sur l'actualité du travail du sexe, abonde en ce sens: «Je ne comprends pas que les politiques ne se positionnent pas clairement. Ce n'est pas un petit sujet. On parle de plusieurs milliers de personnes, de citoyennes et de citoyens. On a l'impression que les politiques considèrent qu'une partie de la population est constituée de sous-citoyen·nes qui ne méritent pas d'apparaître dans un programme politique... Mon incompréhension est d'autant plus grande que ce sont des personnes discriminées, précarisées, stigmatisées...»

Pour la journaliste, les choses sont claires: «La question centrale pour moi, c'est “est-ce qu'on va accepter encore longtemps que les politiques continuent à considérer les travailleur·euses du sexe comme indignes de leur attention et comme une sous-catégorie de citoyen·nes?” Un tel mépris de leurs revendications et de leurs compétences est indigne. Tout·e allié·e qui se veut cohérent·e avec des valeurs en faveur des droits humains doit voter pour un programme qui prend en considération les demandes pro-droits des TDS et l'abrogation de la loi de pénalisation du client.»

Tabou et immobilisme

Plus avant, on pourrait voir l'engagement des politiques en faveur des droits des TDS comme emblématique d'une posture résolument progressiste. «On est toujours dans ce vieux tabou qui consiste à penser que la sexualité n'est pas un sujet que l'on peut aborder en politique», déplore Elsa Gambin. Sauf que ce tabou fait des ravages au sein de la communauté des TDS, mais aussi en dehors. Une approche positive de la sexualité permettrait de mettre en place de vraies politiques de réduction des risques, de prévention des IST ou des grossesses non désirées, une éducation à la sexualité inclusive ou, entre autres exemples, une meilleure prise en compte des différentes identités de genre.

Reste qu'au-delà du tabou se joue une vraie scission au sein même des partis, entre partisan·es de l'abolition et pro-droits, ce qui peut parfois expliquer une certaine prudence –pour ne pas dire un manque de courage. «Oui, il faut du courage pour prendre position contre le vent dominant», témoigne Jean-Sébastien Herpin, soutien en Centre-Val de Loire de la candidature de Yannick Jadot. «Mais soit on botte en touche et on n'avance pas, soit on se positionne et on avance.»

L'avenir nous dira si Yannick Jadot reste le seul candidat à réellement prendre position sur les droits des TDS ou si les lignes peuvent bouger, notamment à gauche où, pour le moment, l'abolitionnisme demeure une posture par défaut.

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