Politique

Ces énarques séduits par l'extrême droite

Temps de lecture : 4 min

La conseillère d'Éric Zemmour, Sarah Knafo, fait partie de ces anciens étudiants de l'École nationale d'administration, de plus en plus nombreux, à militer tout à droite de l'échiquier politique.

L'École nationale d'administration (ENA), le 14 janvier 2013, à Strasbourg. | Patrick Hertzog / AFP
L'École nationale d'administration (ENA), le 14 janvier 2013, à Strasbourg. | Patrick Hertzog / AFP

Jeudi 23 septembre, Éric Zemmour est en une de Paris Match, sa conseillère Sarah Knafo dans les bras. Comme la rédaction de l'hebdomadaire devait s'y attendre, et l'espérer, l'image fait beaucoup jaser. Les interrogations fusent dans la presse: qui est-elle et quelle relation entretiennent-ils? Pour d'autres, c'est davantage le timing, le contenu en lui-même ou une éventuelle entente entre Éric Zemmour et Paris Match pour publier ces photos qui pose question.

L'essentiel pourrait se trouver moins dans la vie intime du pas-encore-candidat, que dans le CV de Sarah Knafo. La jeune conseillère, auditrice à la Cour des comptes, est fraîchement diplômée de l'ENA. Un détail qui sonne comme un aveu d'échec supplémentaire pour les tenants du front républicain. L'école de l'élite républicaine fournit de nombreux cadres à l'extrême droite, ce qui peut paraître paradoxal. Le nom de Sarah Knafo vient grossir les rangs d'une longue liste d'énarques militant aux côtés de Florian Philippot, Christophe Bay et autres Jean Messiha. Une liste qui s'allonge de plus en plus vite?

«Pas incompatible»

Pour un camarade de promotion de Sarah Knafo, la conseillère d'Éric Zemmour faisait partie des rares étudiants à avoir un engagement assez public. Il assure que le gros de sa promotion n'avait pas d'appartenance politique aussi assumée. La majorité se situait selon lui entre le centre-droit et le centre-gauche. «Il n'y a pas de normalisation [de l'extrême droite] en interne, mais il y a peut-être une banalisation quand même, analyse-t-il. Ça se voit de plus en plus à l'ENA, comme en dehors, c'est aussi un reflet de ce qui se passe dans le pays. Mais ça se voit davantage, car dès qu'il y a des énarques visibles politiquement, ils sont très visibles, puisqu'on est beaucoup à passer près des cercles de décision.»

Estelle Delaine, autrice d'une thèse sur la sociologie politique des nationalistes, vient également tempérer et rappeler qu'une carrière à l'extrême droite de l'échiquier politique après une formation à l'ENA, ce n'est pas si nouveau. «Ces formations peuvent avoir permis une politisation plus affirmée à un moment de leur scolarité à l'ENA ou même lorsque ces personnes ont exercé leur fonction, complète la chercheuse. Par exemple, c'est là que Florian Philippot a rencontré Jean-Yves Le Gallou [un ancien membre du FN]. Le militantisme élitaire ne s'analyse pas forcément avec les mêmes outils que d'autres militantismes: c'est-à-dire qu'il peut être feutré, élégant, s'accompagner de compétences oratoires ou spécialisées et cela ne modère pas du tout les propos.»

Selon elle, que l'ENA fournisse également des personnalités militant à l'opposé du front républicain n'est peut-être pas si paradoxal: «Le contenu des formations dans une grande école ou même l'exercice d'un métier politique de haut niveau n'est pas incompatible avec des savoir-faire et des savoir-être d'élite d'extrême droite. Ils partagent le même intérêt pour des discussions sur l'actualité politique, sur l'histoire, etc.»

Le peuple contre les élites, vraiment?

À l'extrême droite, Jean-Marie Le Pen est un peu une exception dans son rapport aux élites. Le fondateur du Front national a longtemps milité contre l'ENA, proposant même sa suppression dans son programme en 2007. «Sa base électorale, c'était les petits commerçants et artisans. C'est un fils de marin pêcheur, alors il se présente comme le candidat des petites gens. Ça, c'est en rupture avec le monde de l'ENA et de la finance», explique Benjamin Tainturier, doctorant à Sciences Po, spécialisé dans l'extrême droite et la guerre de l'information.

Derrière le discours de Marine Le Pen, taxé de populisme, se cache une tradition d'extrême droite bien ancrée: le peuple contre les élites. En quête de respectabilité et de dédiabolisation, elle n'a pourtant cessé de recruter certains de ses cadres auprès de l'ENA, une institution qu'Emmanuel Macron a promis de faire disparaître. Face à cette réforme, Marine Le Pen est venue au secours de l'institution, déclarant que les Français préféraient «un changement d'état d'esprit du fonctionnement de l'État plutôt que le changement des écoles de formation».

«C'est une fausse idée de croire que l'extrême droite ne fraye qu'avec les classes populaires.»
Benjamin Tainturier, doctorant

Sa nièce Marion Maréchal avait même signé une tribune dans l'hebdomadaire Le Point en avril dernier pour dénoncer une mesure qu'elle juge démagogique et contre l'héritage du général de Gaulle. Rien de bien singulier pour Benjamin Tainturier: «Il ne faut pas oublier que les grands industriels, libéraux ou étatistes, ont aussi un rapport très fort avec l'extrême droite. C'est une fausse idée de croire qu'elle ne fraye qu'avec les classes populaires et pas avec une certaine élite, qu'elle voit comme un levier pour la France.» Pour parachever la normalisation de Marine Le Pen et séduire encore davantage au sein des élites administratives, Les Horaces, un cercle d'influence composé de hauts fonctionnaires et de dirigeants d'entreprise, avait été monté par des proches de la candidate en 2016.

Cette tentation d'extrême droite d'une partie des élites scolaires vient de loin. «Dans les années 1930, de nombreux polytechniciens cherchent une “troisième voie” et certains regardaient ce qui se faisait en Allemagne et en Italie», poursuit le chercheur. Dans les années 1980, le néolibéralisme perce dans la société française et notamment au sein des clubs, des cercles dans lesquels une certaine élite politique et économique se retrouve. Le club de l'Horloge rassemble ainsi des ultra-libéraux proches de la mouvance Occident, dissoute en 1968. Ses fondateurs, Yvan Blot, Jean-Yves Le Gallou ainsi que Henry de Lesquen ont tous été diplômés de l'ENA et sont proches de l'extrême droite.

Face à l'avalanche d'énarques s'engageant au sein de l'extrême droite, Benjamin Tainturier s'interroge: «Quand on voit cela, on peut se demander si l'extrême gauche ne serait pas le vrai lieu de la subversion. Ça pose question en tout cas.»

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