Égalités / Médias

Coffin, Rousseau, Diallo... Des féministes face au discrédit misogyne permanent

Temps de lecture : 4 min

On construit aux femmes engagées une image médiatique de folles furieuses, on déforme leurs propos, on les traîne dans la boue. Même les hommes les plus odieux ne sont pas traités comme ça.

Alice Coffin, Sandrine Rousseau et Rokhaya Diallo. | Joel Saget / AFP (Montage Slate.fr)
Alice Coffin, Sandrine Rousseau et Rokhaya Diallo. | Joel Saget / AFP (Montage Slate.fr)

La fin de la primaire écolo a été rude. Rien que d'assister, en simple spectatrice, aux attaques permanentes contre Sandrine Rousseau, m'a épuisée. Je n'ose même pas imaginer dans quel état devaient être son équipe et elle-même. Je me demande si on a vraiment bien mesuré la différence de traitement médiatique entre Sandrine Rousseau et Yannick Jadot.

Elle a été diabolisée. Présentée comme une hystérique. Une femme folle qui veut tout brûler. Qui délire complètement. Qui raconte n'importe quoi. Irrationnelle. Une sorcière. Et, en comparaison, Yannick Jadot est passé pour le type calme et fiable. Peut-être mou, peut-être opportuniste, mais rationnel. Qui aurait cru que nous en serions encore là?

Dans le fond, qu'est-ce qui est reproché à Sandrine Rousseau? Pas de tenir un discours sur l'écologie, c'est également le cas de Yannick Jadot. D'être radicale au sens d'anticapitaliste? Mais prenons Jean-Luc Mélenchon. Il aura fallu qu'il craque vraiment ses nerfs devant les caméras pour qu'on se moque de lui. Avant, on lui prêtait tout de même une certaine puissance de tribun, une grande culture, une intelligence politique, etc. Le fait d'être anticapitaliste ne suffit donc pas à vous discréditer.

Un discrédit permanent

Vous allez me dire que c'est peut-être simplement parce qu'elle serait nulle. Mais en quoi serait-elle plus mauvaise que les autres? Elle ne maîtriserait pas les sujets? Elle est dans un parti écolo depuis douze ans. On dit souvent que les gens de gauche, et en particulier les écolos, n'ont aucune connaissance de l'économie et que cela les discrédite. Mais précisément, Sandrine Rousseau est économiste (même si elle est rarement présentée comme telle). Elle a soutenu une thèse qui s'intitulait «Économie et environnement, une analyse régulationniste de la rente environnementale». Un beau sujet, sacrément d'actualité, non?

Alors, pourquoi a-t-elle été présentée comme une foldingue? Parce qu'elle est une femme et une féministe. C'est sa radicalité en tant que féministe qui pose problème. Cela s'inscrit dans l'entreprise actuelle de discrédit permanent à l'encontre des féministes –et des militants antiracistes. On peut être en désaccord avec Sandrine Rousseau, après tout, rien ne vous empêche de croire que c'est en construisant plus d'outils technologiques polluants que l'on va sauver notre environnement. Mais on n'a même pas pu entendre le fond de ses idées, ses propositions. Tout a été parasité, comme flouté. Comme si des gens se mettaient exprès à hurler dès qu'elle parlait pour qu'on ne l'entende pas.

Et ce n'est pas la seule. Alice Coffin se prend des seaux de merde dès qu'elle parle. Rokhaya Diallo est traînée dans la boue.

Réagir aux attaques

Évidemment, le fait que l'une soit lesbienne et l'autre noire accentue la violence du traitement dont elles sont victimes. Dans quelle société vivons-nous pour traiter ces femmes ainsi? Pour que Sandrine Rousseau, qui veut mettre fin aux violences sexuelles, soit comparée à Éric Zemmour qui veut virer les musulmans de France? Et même pire puisque la folle, c'est celle qui propose que nous vivions dans une société égalitaire, et que le type qui veut bouter hors de France cinq millions de musulmans est perçu comme un individu intelligent et rationnel. C'est odieux. Quel est l'état du débat public quand on en est là?

Lisez et écoutez Alice Coffin. Lisez-la pour de vrai et vous verrez qu'elle ne dit rien d'extravagant. (Comme Laurent Ruquier l'a lui-même découvert.)
Écoutez, lisez Rokhaya Diallo et admirez son calme et sa pédagogie.
Peut-être que vous ne serez pas d'accord avec elles. Mais vous verrez qu'elles n'ont rien à voir avec l'image que l'on cherche à leur coller.

Dès qu'il s'agit d'une femme, a fortiori d'une féministe, méfiez-vous de l'écho ambiant et déformant.

Elles sont calmes, rationnelles et elles maîtrisent leurs sujets. Les féministes sont victimes de ce qu'il faut bien appeler des fake news. On leur construit une image médiatique de folles furieuses, avec des idées qui ne sont pas les leurs. On déforme leurs propos, on les tronque, on les manipule, quand on ne les invente pas carrément.

Elles perdent énormément d'énergie à réagir aux attaques, à démentir les rumeurs, au lieu de faire avancer positivement les choses. Les hommes, même les plus odieux, ne sont pas traités comme ça. On leur attribue toujours de l'intelligence, y compris quand on les critique. (Et j'en remets ici une couche, que ce soit Mélenchon ou Zemmour, présentés comme intelligents.) Mais les femmes? Quand est-ce qu'une femme est présentée comme particulièrement intelligente? Comme vraiment brillante? Laquelle? Aucune.

Propos recontextualisés

Pas une femme politique ou une intellectuelle à qui on prête une intelligence hors du commun. Je suis suffisamment vieille pour me rappeler la présidentielle de 2007, dont le second tour opposait Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy. Je me souviens à l'époque d'avoir été horrifiée par la misogynie avec laquelle les médias (et les politiques) traitaient Ségolène Royal –que je ne portais pourtant pas particulièrement dans mon cœur.

En voyant le traitement médiatique qu'a subi Sandrine Rousseau, je me dis que nous ne sommes pas sur le chemin de l'amélioration. Dès qu'il s'agit d'une femme, a fortiori d'une féministe, méfiez-vous de l'écho ambiant et déformant. Allez chercher les propos recontextualisés, pris dans leur longueur. Demandez-vous s'il n'y a pas une pointe de misogynie et de diabolisation dans la manière de les présenter.

«On devrait se méfier de tout ce qu'on a écrit sur les femmes.» C'est ce que j'écrivais dans Honoré et moi (oui, je me cite puisque personne d'autre ne le fait). Je parlais de la mère de Balzac. Mais finalement, ce constat peut aussi bien s'appliquer à Laure Sallambier Balzac qu'à Alice Coffin.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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