Société / Culture

Ludique et conviviale, la «murder party» est plus fun qu'une partie de Cluedo

Temps de lecture : 5 min

Très prisé par les amateurs de mystère, le concept ne cesse de gagner en popularité.

Ces jeux d'enquête à échelle humaine connaissent une popularité croissante. | Piqsels
Ces jeux d'enquête à échelle humaine connaissent une popularité croissante. | Piqsels

Pour Marie Magnard, l'organisation de murder parties a d'abord été un hobby. Avant d'en faire son activité professionnelle, avec son associée Pauline Sontag, elle s'amusait à écrire des scénarios qu'elle proposait ensuite à son entourage: «Ça se passait dans le cadre de soirées déguisées, avec l'amusement comme seul objectif. Comme ça plaisait bien, j'ai renouvelé l'expérience plusieurs fois. Avec Pauline, on s'est dit qu'il y avait sans doute quelque chose à creuser.»

Ensemble, les deux amies lyonnaises ont fondé Madame Renard, une entreprise qui propose d'organiser une murder party à votre domicile ou dans le lieu privé de votre choix. Pour définir ce terme, qui n'a pas de traduction française officielle, on peut passer par la case Cluedo et imaginer une transposition grandeur nature du fameux jeu d'enquête dont le colonel Moutarde est le suspect le plus célèbre (et le docteur Leblanc, l'éternelle victime). Généralement, le résultat final s'avère plus divertissant que la triste adaptation télévisée du jeu de plateau (avec Marie-Ange Nardi et Christian Morin en maîtres du jeu) et que la version ciné pourtant écrite par John Landis.

Au programme: une situation de départ, des révélations en pagaille et une affaire criminelle à élucider. Chez Madame Renard, moyennant une cinquantaine d'euros par participant (idéalement sept à quinze personnes par session), les reines du crime que sont Marie Magnard et Pauline Sontag débarquent sur le lieu choisi, mettent en place accessoires et indices et orchestrent un jeu d'enquête à échelle humaine, où il est avant tout question de passer un bon moment ensemble.

«Nous organisons des murder parties aussi bien dans le cadre privé que lors de séminaires d'entreprise, explique Marie Magnard. Le but est que tout le monde se sente bien et ait envie de participer. Personne n'est obligé de rentrer dans un rôle ou de jouer la comédie: on peut juste être soi-même et participer à l'enquête. Étant nous-mêmes assez introverties, nous souhaitions que personne ne se sente mal à l'aise à l'idée de devoir se donner en spectacle.»

Les cheffes de Madame Renard l'assurent: même les réfractaires des premiers instants finissent par se prendre au jeu. «Nos murder parties se sont toujours bien déroulées. Il arrive que, dans un cadre pro, la mayonnaise prenne un tout petit peu moins si l'équipe qui participe ne se distingue pas par sa cohésion. Mais c'est vraiment le pire qui puisse se produire. Et ça n'empêche personne de passer un bon moment.»

Le jeu toujours plus populaire

Même si une certaine pandémie mondiale a mis des bâtons dans les roues des entrepreneuses, Marie Magnard et Pauline Sontag sont satisfaites de l'activité de leur société, lancée début 2019. «Ça avait vraiment bien démarré, explique cette dernière. On avait atteint un rythme de croisière très satisfaisant. Puis il y a eu le Covid-19. Mais on a repris un bon rythme depuis quelques temps.» «Plus généralement, l'industrie du jeu et du loisir se porte bien, poursuit Marie Magnard. Ça ne vaut pas que pour les escape games et les murder parties.»

Comme pour les autres entreprises qui proposent ce genre de prestation, il serait en fait un peu réducteur de comparer l'offre de Madame Renard à un simple Cluedo géant. L'entreprise propose une demi-douzaine de scénarios sur-mesure, qui multiplient les ambiances et qui naviguent entre les époques. Parmi les décors proposés: un chalet de montagne, une école de sorcellerie, un bal de village organisé en 1925 ou encore un univers post-apocalyptique. De quoi ravir tous les styles de clientèle. Et dans le cas où la clientèle aurait en tête une idée atypique ne figurant pas au catalogue, Madame Renard peut s'en charger et mettre au point un univers inédit. Ce qui a évidemment un coût.

Comme d'autres un peu partout en France, Pauline Sontag et Marie Magnard ont eu la bonne idée de moderniser un concept créé dans les années 1930, et mieux connu en anglais sous le nom de murder mystery game. Il se raconte que certains grands hôtels britanniques ont commencé à organiser des jeux criminels entre leurs murs dès cette époque, et que les romans d'Arthur Conan Doyle et d'Agatha Christie ont contribué à précipiter l'essor de ce type de divertissement, mais aucune preuve n'a visiblement été conservée.

Des supports multiples

En revanche, il ne fait aucun doute qu'un jeu collaboratif lancé en 1937 sous le nom Jury Box a beaucoup fait pour la popularisation des murder parties. Ce jeu Parker propose à ses adeptes de se mettre dans la peau des membres d'un jury d'affaire criminelle, et de tenter de faire la lumière sur l'un des six cas soumis à leur sagacité. À titre de comparaison, le Cluedo n'a été imaginé qu'en 1943 (et mis en vente en 1949).

L'un des six cas figurant dans le jeu Jury Box. | BoardGameGeek via Wikimedia Commons

Depuis, différents concepts ont émergé, qui n'ont toujours pas rencontré de succès. Des enquêtes clé en main (comme la série des Soirée enquête, développée en France jusqu'en 2007) et même un jeu vidéo permettant de créer sa propre murder party ont vu le jour. Dans certains groupes d'amis très portés sur le jeu, on a préféré imaginer ses propres intrigues et ses propres règles, à la manière de ce que Marie Magnard imaginait pour ses proches avant de lancer Madame Renard.

C'est le cas de Nelson, 43 ans, qui a vu naître au sein de son cercle amical une tradition sans doute unique: la murder party de la Saint-Sylvestre. «Ça fait près de vingt ans que je passe le cap du Nouvel An avec les mêmes personnes, à deux ou trois années près. Le 31 décembre 2002, un ami a débarqué avec un “jeu policier” qu'il avait essayé d'inventer. On l'a testé en buvant quelques verres. On a beaucoup ri. C'était perfectible, mais assez bien foutu: tout le monde avait une fiche personnage. Le créateur avait planqué quelques indices dans la maison où nous séjournions pour l'occasion... Ça nous a donné envie de recommencer.»

La tradition s'est alors mise en place: «Chaque année, quelqu'un se portait volontaire pour créer sa propre murder party de Nouvel An. Il y a eu des éditions catastrophiques –comme quoi, c'est un métier–, mais même les plus grosses “plantades” ont toujours donné lieu à de sacrés bons moments. Ça prouve que pour planifier ce genre d'activité, il faut des professionnels. Moi, par exemple, je peux faire un bon maître du jeu, mais je suis un piètre concepteur.»

Du côté de chez Madame Renard, Marie Magnard confirme: imaginer et orchestrer des murder parties, ça ne s'improvise pas. «Pauline et moi n'avons aucune formation. Nous nous sommes formées sur le tas, en nous lançant petit à petit. Dans notre ancienne vie, nous faisions du droit... En revanche, nous avons toujours aimé lire et écrire. C'est capital. Les discussions avec d'autres personnes exerçant dans ce domaine nous ont aussi beaucoup aidées à avancer...»

100% happy end

Les tenancières de Madame Renard le garantissent: aucune des sessions organisées ne s'est mal terminée. Ni pic de violence, ni crise d'angoisse. L'ambiance reste toujours bon enfant. On les croit bien volontiers. Le septième art, lui, est bien parti pour explorer d'autres pistes: après les films d'escape game, qui se sont multipliés récemment, il est fort probable que la murder party devienne à son tour un terrain de jeu idéal pour scénaristes voulant injecter du vrai sang dans le ludique.

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Le bien nommé Murder Party, un film français dans lequel Eddy Mitchell incarne un ponte du jeu de société assassiné en plein exercice de ses fonctions, sera d'ailleurs distribué en mars 2022. C'est l'architecte chargée de rénover le manoir de la victime, jouée par Alice Pol, qui finit par se mettre en quête de la personne qui s'est rendue coupable de ce forfait. Miou-Miou, Pascale Arbillot ou encore Gustave Kervern sont également à l'affiche de ce film sans doute trop vendu comme une version française d'À couteaux tirés, mais dont le casting fait tout de même bigrement envie.

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