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Affaire Huawei: des otages, trois libérations et des relations toujours tendues entre la Chine et les États-Unis

Temps de lecture : 8 min

Après trois ans de résidence surveillée au Canada, la fille du fondateur de la société chinoise de télécoms est libérée. Dans la foulée, le gouvernement chinois a accepté le renvoi de deux Canadiens emprisonnés à Pékin depuis 2018.

La femme d'affaires du géant chinois de téléphonie à Vancouver, le 24 septembre 2021. | Don MacKinnon / AFP
La femme d'affaires du géant chinois de téléphonie à Vancouver, le 24 septembre 2021. | Don MacKinnon / AFP

Il serait hasardeux d'affirmer que le retour en Chine de Meng Wanzhou va contribuer à améliorer véritablement les relations des États-Unis et du Canada avec la Chine. Celle qui, à 49 ans, est directrice financière de la société de téléphonie Huawei –et qui est la fille de Ren Zhengfei, le fondateur et le PDG de cette vaste entreprise chinoise– était assignée à résidence à Vancouver par les autorités canadiennes depuis le 1er décembre 2018.

Elle a pu quitter le Canada dans la soirée du vendredi 24 septembre 2021. Aussitôt, deux Canadiens, qui avaient été emprisonnés à Pékin à la suite de l'arrestation de Meng Wanzhou, ont pu rentrer à Ottawa. Ce qui peut apparaître comme un échange de bons procédés ne parvient pas à masquer que, pendant trois ans, des considérations de justice, de diplomatie et d'économie n'ont cessé de s'entrecroiser des deux côtés du Pacifique à propos de cette Chinoise et de ces deux Canadiens.

Libérations transpacifiques

Un avion affrété par Air China à la demande du gouvernement chinois va ramener Meng Wanzhou à Shenzhen, au sud de la Chine, où se trouve le siège de Huawei. L'appareil prend soin de ne pas passer trop près de l'Alaska, territoire américain. À l'arrivée à l'aéroport de Shenzhen, 150 personnes –des membres de sa famille et des responsables de la municipalité– l'attendent sur le tarmac, une foule considérable est massée dans l'aérogare et l'applaudit, tandis que de nombreuses caméras filment l'événement.

À travers tout le pays, les programmes de télévision ont été modifiés pour permettre de diffuser cette arrivée en direct. Habillée d'une robe rouge, Meng Wanzhou déclare: «Ces trois dernières années, ma vie a été bouleversée.» Et d'ajouter: «Sous la direction du Parti communiste chinois, mon pays devient plus fort et prospère jour après jour. Sans une patrie forte, je ne serais pas libre aujourd'hui.»

Meng Wanzhou prononce un bref discours à l'aéroport international de Shenzhen Bao'an dans la ville de Shenzhen, dans le sud de la Chine, le 25 septembre 2021. | CCTV / AFP

Une dépêche de l'agence officielle Xinhua indique que le retour de cette «citoyenne chinoise» est «le résultat de la puissante direction du Comité central du Parti, le résultat des efforts inlassables du gouvernement chinois, le résultat du ferme soutien de l'ensemble du peuple chinois, et une victoire majeure pour le peuple chinois».

Quelques heures après l'envol de l'avion qui ramène la directrice financière de Huawei en Chine, Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, intervient à la télévision pour annoncer la libération de l'ancien diplomate Michael Kovrig et du consultant Michael Spavor. «Les deux Michael rentrent à la maison», dit-il. Et il poursuit: «Ces deux hommes ont vécu pendant plus de 1.000 jours une épreuve incroyablement difficile. Ils ont fait preuve de force, de persévérance et de grâce et ils sont une inspiration pour nous tous.»

Quand les États-Unis s'en mêlent

En décembre 2018, ces deux Canadiens ont été arrêtés en Chine pour «atteinte à la sécurité de l'État». Ils vont être détenus à l'isolement dans des prisons séparées sous éclairage et surveillance continus et avec six à huit heures d'interrogatoires quotidiens. Le consul du Canada n'a pu leur rendre visite qu'à trois reprises en près de trois ans. Leurs conditions de détention n'ont rien de comparable avec la villa que possède Meng Wanzhou à Vancouver et dans laquelle elle a été assignée à résidence. Elle pouvait même parfois sortir sous surveillance de la police canadienne.

La spécialité de Michael Spavor est la Corée du Nord. Il vivait à Dandong, du côté chinois de la frontière sino-coréenne, lorsqu'il a été arrêté. En mars, il passe en jugement à huis clos devant un tribunal de Dandong, qui le condamne en août à onze ans de prison pour espionnage, tout en évoquant une possibilité d'expulsion. Il serait notamment accusé d'avoir pris des photos d'avions militaires chinois. Quant à Michael Kovrig, la justice chinoise n'a pas organisé de procès contre lui. En tout cas, et contrairement à ce qu'a affirmé Pékin pendant trois ans, ces deux hommes ont manifestement été emprisonnés par la Chine afin de servir de monnaie d'échange face à Meng Wanzhou. Ils ont été libérés dès qu'elle a pu prendre l'avion pour rentrer chez elle.

L'origine de toute cette affaire se situe en 2018, lorsque Donald Trump lance une politique destinée à limiter la puissance grandissante des entreprises chinoises. Parmi elles, la société de téléphonie Huawei inquiète particulièrement l'administration républicaine: elle s'empare de marchés de plus en plus nombreux dans le monde et elle est leader de la technologie de la 5G.

Le président américain décide alors de fermer la porte des États-Unis aux produits Huawei et fait pression sur les pays européens, avec un succès limité, pour qu'ils en fassent autant. L'entreprise de télécoms est présentée par l'administration américaine comme un groupe d'espionnage capable de s'emparer de la souveraineté des États. En tout cas, Donald Trump interdit la vente de technologies américaines à Huawei, en particulier du logiciel Android, ce qui va handicaper ses ventes de smartphones

«Diplomatie des otages»

Mais au-delà de toutes ces mesures, les Américains découvrent que Huawei a commis une erreur cinq ans plus tôt, en 2013, en se rendant à Téhéran pour vendre un système de téléphonie. Les États-Unis imposent une interdiction de vente de matériels technologiques à l'Iran et tout ce qui concerne les téléphones en fait partie. Les services de renseignements américains indiquent que c'est Meng Wanzhou qui a mené cette négociation sino-iranienne. Elle est donc en infraction avec l'embargo international mis en place par les États-Unis.

De plus, elle est soupçonnée d'avoir commis, à l'occasion de ce contrat, une «fraude bancaire» en cachant à la banque HSBC, à Hongkong, que Huawei avait passé cet accord commercial avec l'Iran. Elle aurait même menti à la banque, en affirmant que, certes, Huawei avait des activités en Iran mais qu'elles se déroulaient «dans le respect le plus strict des lois, de la réglementation et des sanctions en vigueur».

Des protestataires en faveur de Meng Wanzhou à l'extérieur de son audience de mise en liberté sous caution, le 11 décembre 2018, dans la province canadienne de Colombie-Britannique. | Jason Redmond / AFP

Dès lors, l'administration américaine décide d'arrêter Meng Wanzhou. Le 1er décembre 2018, elle est à Vancouver et se rend à l'aéroport s'apprêtant à partir vers le Mexique, lorsqu'elle est arrêtée par la police canadienne. Les autorités américaines demandent alors à Ottawa de l'extrader vers les États-Unis. Ce que le gouvernement canadien va bien se garder de faire. Meng Wanzhou est assignée à résidence dans sa villa en attendant que la demande d'extradition américaine soit examinée par la justice canadienne. Elle choisit de bons avocats qui vont s'employer à retarder les procédures possibles.

Pékin prend très mal le sort réservé à la fille du dirigeant de l'un des fleurons de l'industrie téléphonique chinoise et, le 9 décembre 2018, Michael Kovrig et Michael Spavor sont emprisonnés. Jusqu'à l'été 2021, une «diplomatie des otages» se met en place dont les acteurs sont les gouvernements canadien, chinois et américain.

L'arrestation de deux citoyens canadiens va naturellement envenimer les relations d'Ottawa avec Pékin. De plus, Hua Chunying, l'une des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, va régulièrement déclarer que Meng Wanzhou «n'a rien fait en violation des lois canadiennes» et que son assignation à résidence représente «un cas d'école de coercition et de violation des droits de l'homme».

Aveux en demi-teinte

La situation va se dénouer à la suite d'un jugement du tribunal de Brooklyn aux États-Unis. Dans une audience à distance et sous une procédure simplifiée, Meng Wanzhou –contrairement à ce qu'elle disait jusque-là– reconnaît qu'elle a fait «de fausses déclarations» et «dissimulé la vérité» à la banque HSBC sur les «activités de Huawei en Iran». Ces aveux n'ont naturellement pas été reproduits en Chine, ni dans la presse, ni sur internet. Au contraire, l'agence Xinhua écrit le 25 septembre 2021 que Meng Wanzhou a été «libérée après avoir plaidé non coupable». Mais les propos que la directrice financière de Huawei a tenus, en répondant à des juges américains, permettent à la justice américaine d'annuler la demande d'extradition qu'elle avait présentée au Canada.

À partir de ce moment-là, le Canada peut la laisser repartir vers son pays. Les poursuites, notamment pour fraude bancaire, sont suspendues et disparaîtront le 1er décembre 2022, à condition, bien sûr, qu'il n'y ait pas de récidive de la part de Meng Wanzhou. Celle-ci, en quittant le tribunal de Vancouver a remercié la justice canadienne en des termes soignés: «Je tiens à saluer le professionnalisme de la Cour et l'engagement du gouvernement canadien à respecter l'État de droit. Je transmets aussi ma reconnaissance à la population canadienne pour sa tolérance.»

Ce dénouement n'a pas vraiment rapproché les points de vue entre Américains et Chinois. Antony Blinken, le secrétaire d'État américain, préfère ignorer la libération de Meng Wanzhou en indiquant dans un communiqué: «Le gouvernement américain se joint à la communauté internationale pour saluer la décision des autorités de la République populaire de Chine de libérer les citoyens canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig après plus de deux ans et demi de détention arbitraire. Nous sommes heureux qu'ils rentrent chez eux au Canada.»

«Je tiens à saluer le professionnalisme de la Cour et l'engagement du gouvernement canadien à respecter l'État de droit.»
Meng Wanzhou, directrice financière de la société de téléphonie Huawei

Du point de vue de l'action justicière, le parquet de Brooklyn est satisfait que Meng Wanzhou ait dit qu'en 2015, elle avait menti à la Banque HSBC. Elle n'avait, jusqu'en septembre 2021, jamais avoué que Huawei avait organisé une plateforme de vente de téléphone en Iran. Et les juges américains semblent considérer qu'ils pourront utiliser cette déposition de Meng Wanzhou dans la suite de la procédure où ils ont l'intention de poursuivre précisément Huawei.

Du côté des dirigeants chinois, on évite de proclamer qu'on se félicite d'avoir emprisonné deux Canadiens. Mais pour Pékin, ces arrestations ont contribué à mettre fin à l'assignation à résidence de Meng Wanzhou. Pour autant, en Chine, la libération des deux Michael n'a nulle part été évoquée. Le 27 septembre 2021, c'est un point de vue beaucoup plus large qui est développé par Hua Chunying sur l'ensemble de l'affaire. Lors d'un point de presse au ministère des Affaires étrangères, elle déclare: «La Chine a, dès le début, souligné que l'affaire de Meng Wanzhou est un incident politique de bout en bout, qui a été créé par le gouvernement américain à partir de rien d'autre que des tentatives de supprimer les entreprises de haute technologie chinoises, et de contrecarrer les progrès de la Chine en matière de science et de technologie.»

Sous cet angle, la société Huawei est sans doute gênée par l'interdiction qui lui est faite d'exporter sa technologie 5G aux États-Unis et dans plusieurs pays européens. Mais, rien que cet été, l'entreprise chinoise a passé une série de marchés importants à travers le monde. En Afrique, elle s'est engagée à soutenir l'énergie verte en fournissant des outils numériques. Au Pakistan, dans la province du Pendjab, elle va aider à développer la plus grande ville intelligente du monde. Et en Chine même, dans la province du Guizhou au sud-ouest du pays, Huawei vient d'inaugurer un immense centre de méga données.

Tout cela fait régulièrement des titres dans la presse chinoise. Tandis que les remous qu'a provoqué le séjour forcé de Meng Wanzhou pendant près de trois ans au Canada vont quitter peu à peu l'actualité. Mais il est clair que le retour dans son pays de la fille du fondateur de Huawei ne suffira pas à améliorer profondément la relation entre la Chine et les États-Unis.

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