Société / Culture

Ce qui fait le charme de «La Casa de Papel», c'est que les héros sont des bras-cassés

Temps de lecture : 9 min

Ces braqueurs ne constituent pas vraiment l'élite de leur profession, mais ce sont justement leurs défauts qui font tout l'attrait de la série.

La bande de casseurs espagnols, dirigée par El Professor, revient pour une cinquième saison quelque peu différente des autres. | Capture d'écran AuCiné via YouTube
La bande de casseurs espagnols, dirigée par El Professor, revient pour une cinquième saison quelque peu différente des autres. | Capture d'écran AuCiné via YouTube

Si vous aimez les histoires de hold-ups, au moins en partie parce que vous avez le goût de la minutie –lorsque des personnages a priori marginaux s'avèrent être d'une discipline exemplaire et dotés de microspécialités incroyables dès lors qu'il s'agit de sortir du cadre de la loi– alors, La Casa de Papel n'est pas pour vous.

La série TV la plus prisée du monde, dont la cinquième et dernière saison est désormais disponible sur Netflix, est une série sur le désordre et le chaos: désordre physique, désordre émotionnel et désordre général. Narrant les aventures d'un groupe hétéroclite de hors-la-loi qui se font appeler par des noms de villes (Nairobi, Tokyo, Helsinki), La Casa de Papel n'aime pas les spécialistes et préfère les improvisateurs, qui sont aussi bien capables de faire des opérations chirurgicales impromptues que de manier des pistolets Browning et jeter des grenades. Ou gérer des otages. Ou poser des explosifs, mener à bien un accouchement, avoir des crises de panique…

Certes, il y a le Professeur (Álvaro Morte), le cerveau de la bande, avec ses plans qui tiennent compte de toutes les éventualités possibles, jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas. Et puis, oh, il y a bien des experts dans la bande: un hacker, une faussaire… Mais La Casa de Papel (dont les deux premières saisons ont été diffusées en Espagne à partir de 2017 avant que la série ne soit rachetée par Netflix) ne met pas vraiment en valeur leurs talents. Au contraire, elle les aime plutôt pour leurs faiblesses et leurs erreurs, qui sont aussi fréquentes que désastreuses.

Une équipe bancale

Au départ, cela peut avoir quelque chose de frustrant. Si, comme moi, vous commencez à regarder la série en vous attendant à ce qu'elle raconte avec précision tous les rouages d'un braquage parfait, il est certain que vous allez lui trouver plein de défauts. Les scènes d'action, par exemple, sont nombreuses et ridicules, avec de véritables déluges de balles qui, de manière caricaturale, restent presque toujours sans conséquences.

Il en est de même pour le style mélodramatique, qui débute avec une narratrice fataliste –Tokyo (Úrsula Corberó), en fuite et traumatisée à la suite de la mort de son petit ami lors d'un braquage ayant mal tourné– et se poursuit en alternant frénétiquement entre l'intrigue principale et des flashbacks étonnamment inefficaces. Pour le dire honnêtement, personne ne semble vraiment à la hauteur de ce qu'ils s'apprêtent à tenter: une prise d'otages dans la Fabrique nationale de la monnaie en retardant la police le plus longtemps possible afin de pouvoir imprimer le plus d'argent possible.

Les scènes d'action sont nombreuses et ridicules, avec de véritables déluges de balles qui restent presque toujours sans conséquences.

Le génial Professeur, qui a réuni toute l'équipe dans une vieille maison à la campagne afin de préparer le coup, est un intello nerveux et monastique. Il est l'exact opposé d'un type cool et l'équipe qu'il a recrutée ne semble pas vraiment brillante. Il y en a un qui ressemble à un adolescent, les deux Serbes parlent à peine au début et le père du duo père-fils s'inquiète clairement de la stupidité de son fils. Les gens fraternisent en dépit des instructions strictes du Professeur de ne pas le faire et, quelques heures seulement après le début du casse, une tête brûlée a déjà dérogé à une autre instruction du chef de bande, qui avait stipulé qu'il ne fallait pas attaquer les forces de l'ordre. Voilà pour le plan.

Étonnamment, c'est à partir de là que démarre le vrai plaisir de La Casa de Papel. Personne n'est vraiment bon dans le rôle que le genre lui dicte de jouer: ni la police, ni l'armée, ni les bandits. La force du plan du Professeur s'avère être son imperméabilité aux problèmes. Il ne désespère pas lorsque quelqu'un de l'équipe fait quelque chose de stupide, parce qu'il a pris la stupidité humaine en compte. Et lui aussi se plante.

Romances et délinquance

En voyant le Professeur entamer des pourparlers avec Raquel (Itziar Ituño), la négociatrice de la police, je m'attendais à un affrontement épique entre deux tacticiens de génie. Et c'est un peu ce qui se passe: il tente de la déstabiliser en lui posant des questions obscènes (avec lesquelles il est clairement mal à l'aise, mais il tente de se donner un genre mystérieux, façon Anonymous, avec une voix modifiée). Elle ne se laisse pas impressionner et relève ses longs cheveux en chignon à chaque fois qu'elle est sur le point de s'adresser à lui, affichant un visage professionnel dur qu'elle a bien du mal à incarner.

En effet, ces démonstrations de rigueur finissent vite par s'effilocher, car, puisque nous sommes en Espagne et non aux États-Unis, Raquel ne cesse d'interrompre son activité de négociatrice pour faire des pauses, seule, devant un café ou un verre, dans un bar où se rend aussi le Professeur. Sa mère commence à souffrir d'Alzheimer, son ancien mari était violent, il réclame la garde de leur fille et la pauvre Raquel tente d'être la superwoman que l'on attendrait –mais elle est fragile, seule et imprudente. Pour vous donner une idée de la bizarrerie de la série, elle finit par sortir avec le Professeur (parce qu'elle le trouve gentil) en plein milieu des négociations autour des otages. Quand j'ai vu ça, je me suis dit: mais c'est totalement anti-professionnel! Ce n'est pas comme ça que l'on est censé agir!

L'actrice espagnole Itziar Ituño incarne le personnage aux multiples facettes de Raquel. | Gabriel Bouys / AFP

Mais c'est justement ici que je voulais en venir. Mon agacement initial face au fait que la négociatrice de la police, une femme, donc, était parfois incroyablement nulle, s'est dissipée lorsque j'ai compris que, dans La Casa de Papel, aucun sexe n'a le monopole de la nullité. Et après un moment, j'ai fini par trouver absolument délicieuses ces manifestations d'incompétence totale. Ce sont les erreurs qui font que c'est une série qui va au-delà de la simple histoire de braquage. À mes yeux, c'est ce qui distingue La Casa de Papel des autres histoires du même type.

Le Professeur ne manipule pas seulement Raquel, il est aussi vraiment amoureux d'elle. Et il prend aussi vraiment de mauvaises décisions.

Pendant ce temps, les membres de son équipe sont coincés dans le bâtiment de la Fabrique de monnaie et ils prennent de leur côté leurs mauvaises décisions à eux. Il faut du temps pour imprimer tous les billets qu'ils désirent et les gens ont tendance à ne pas tout bien gérer quand ils fatiguent. Les membres de l'équipe commencent à s'énerver et deviennent imprévisibles. Ils se braquent les uns les autres tant ils sont sur les nerfs. Ils font des confessions douloureuses. Tombent amoureux. Se rebellent. Débattent du consentement. Les otages aussi ont leurs problèmes et l'équipe doit s'en occuper –ils vont jusqu'à demander une pilule abortive pour une secrétaire, Monica (Esther Acebo), qui voit la liaison qu'elle entretient avec son patron Arturo (Enrique Arce) se dégrader sous l'effet conjugué du braquage et de la découverte de sa grossesse.

Conquérir les cœurs et les esprits

Si vous trouvez que cette histoire de casse commence à ressembler à un scénario de telenovela, vous n'avez pas tout à fait tort: on apprend que certains personnages sont désespérément malades et d'autres sont hantés par les regrets de décisions passés. La série est mille fois plus intéressée par les émotions que par les prouesses techniques ou la violence. La Casa de Papel, c'est un peu Game of Thrones à l'envers.

Si Games of Thrones commence en tuant les personnages et leur faisant subir un sort désastreux pour ensuite entourer les survivants d'une carapace scénaristique et illogique vers la fin, La Casa de Papel passe d'une intrigue quasiment sans victime à un règlement de compte quasiment apocalyptique. Le début peut paraître stupide et les conséquences longues à venir… mais sachez qu'elles arrivent. Le stress post-traumatique aussi. Le premier casse est utopique, avec un plan tellement fiable infaillible qu'il peut résister à des obstacles allant des crises de panique aux snipers, en passant par les arrestations et les interrogatoires. Le deuxième braquage brise ce rêve. L'équilibre entre telenovela et action commence à pencher en faveur de cette dernière. Il y a de la torture dans ce monde plus sombre. Et l'armée s'en mêle. On s'amuse beaucoup moins.

Si la cinquième saison est si douloureuse à regarder, c'est parce que la série a été, au contraire, un vrai plaisir auparavant. Je n'ai pas encore parlé de l'apport le plus emblématique de la série à la culture pop internationale: les combinaisons rouges avec le masque de Salvador Dalí. C'est l'uniforme adopté par l'équipe et celui qu'elle force tous les otages à porter. L'idée –qui est un peu dérivée d'Inside Man– est que les casseurs doivent être visuellement indissociables des otages aux yeux des forces de l'ordre. Il y a un effet de confusion qui n'est pas uniquement tactique, mais aussi politique.

Dans la première saison, le Professeur explique qu'il s'agit de conquérir les cœurs et les esprits. Il ne faut pas verser de sang, car ils risqueraient alors de perdre le public dont ils veulent (et vont) capter l'imagination: ils sont le peuple et ils ne volent personne, pas même les banques avides d'argent et renflouées par le public. Ils ne font qu'imprimer des billets neufs! C'est un crime sans victime. Et ça marche. Les gens aiment l'équipe de casseurs et ils commencent à se rassembler autour de la fabrique de monnaie, habillés comme eux par solidarité. Durant un temps, au moins, leur présence limite ce que les forces de l'ordre peuvent faire.

Ce qui est amusant, c'est que cela a dépassé le cadre de la série: dérivé des masques de V pour Vendetta, d'Anonymous et de notre fascination pour les Robin des Bois, le sympathique concept de départ de La Casa de Papel a réussi à fédérer réellement l'hostilité d'une partie du public envers un système financier trop égoïste. Le chant antifasciste «Bella Ciao», que nos voleurs entonnent lors de leur dernière soirée ensemble avant que tout ne commence, est devenu un hymne de protestation autour du monde entier grâce à la série et l'on a pu apercevoir des tenues de La Casa de Papel, avec le masque de Dali, lors de manifestations dans de nombreux pays, allant du Chili au Liban, en passant par Porto Rico et l'Irak.

Le sympathique concept de départ de la série a réussi à fédérer réellement l'hostilité d'une partie du public envers un système financier trop égoïste.

Je ne vais pas parler du second casse (qui se déroule sur les saisons 3 à 5), car l'intrigue n'est toujours pas terminée. Mais il est intéressant de noter qu'il est lancé parce que l'une des membres de l'équipe ne supporte plus sa vie luxueuse et sans danger sur une île. Parce qu'elle veut s'amuser. C'est une série qui est pour le plaisir, pour les gens, et même les moments les plus sombres sont ponctués de flashbacks rappelant des moments plus joyeux, à l'époque où le groupe se retrouvait pour prendre un verre, chanter et manigancer.

Si les casses sont efficaces, le scénario ne l'est pas: le plaisir que prend la série avec le groupe nuit aux besoins de l'intrigue. Même les personnages qui sont morts ne disparaissent pas vraiment: la série les aime tellement que l'on a droit à toute une prequel dans la cinquième saison, qui reste encore à rattacher à l'histoire principale (seule la première moitié de la saison 5 est disponible sur Netflix ; les cinq derniers épisodes arriveront le 3 décembre).

Héros humains

Je n'irais pas vraiment qualifier La Casa de Papel de «grande série», précisément parce que je pense qu'elle s'oppose de façon plaisante, bête et excessive à la tyrannie de l'excellence. Au lieu de cela, j'ai plutôt envie de défendre ses défauts et ceux de ses personnages. Le message implicite «Nous sommes les 99%» qui font apprécier le groupe (et peut-être la série) au public fonctionne précisément parce qu'il s'agit de voleurs qui n'ont absolument rien d'exceptionnel.

En général, les histoires de hold-ups parlent de voleurs d'élite. Ce n'est pas le cas de La Casa de Papel. La série se délecte de la médiocrité et, à de nombreuses reprises, la pardonne généreusement. Bien sûr, il y a des disputes, mais personne ne reproche réellement aux autres leurs erreurs, même si elles ont parfois des conséquences désastreuses. Si les histoires de casses traditionnelles reposent sur une théorie humiliante, et même presque punitive, de la super-compétence humaine, cette série se focalise au contraire sur la tolérance.

Les acteurs, qui ne s'attendaient sans doute pas à devenir des célébrités de cette envergure, se retrouvent eux aussi coincés, mais dans le rôle d'icônes étranges que la série a fait d'eux. Le refus de La Casa de Papel d'en faire des durs à cuire super cool leur offre la possibilité d'émouvoir le public avec leurs peurs, leurs indisciplines, leurs joies et leurs peines. Ce genre, qui s'intéresse généralement à la façon dont des experts vont exploiter les failles humaines (c'est le principe des escroqueries, après tout), devient ici plein de compassion pour les faiblesses et les erreurs de chacun.

Si le capitalisme exige avant tout de la population qu'elle soit productive et compétente, La Casa de Papel est un plaidoyer anarchiste qui présente un monde dans lequel même les voleurs ont le droit à une pause.

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