Culture

Pourquoi Marseille inspire les réalisateurs du monde entier

Temps de lecture : 6 min

On ne compte plus le nombre de films tournés dans la cité phocéenne ces dernières années. La deuxième ville de France, solaire et bouillonnante, est la nouvelle muse des cinéastes.

Vue générale du Vieux-Port de Marseille. | Ludovic Marin / AFP
Vue générale du Vieux-Port de Marseille. | Ludovic Marin / AFP

La scène prête à sourire. Dans Stillwater, le dernier film du réalisateur américain Tom McCarthy, le personnage de Bill Baker joué par un Matt Damon méconnaissable, volontairement amochi et bouffi, descend les iconiques escaliers de la gare Saint-Charles. Vêtu d'une chemise à carreaux typiquement américaine et d'une casquette de baseball, Bill emprunte le boulevard d'Athènes, parallèle à la gare marseillaise, et ramène le spectateur à une myriade de souvenirs de début d'été.

Le personnage joué par Matt Damon dans Stillwater descend les escaliers de la gare Saint-Charles. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube

Tom McCarthy n'est pas le seul à avoir choisi Marseille comme lieu privilégié de son intrigue. De Bonne Mère d'Hafsia Herzi en passant par Bac Nord ou, en remontant dans le temps, les films Chouf et Shéhérazade, qui viennent d'intégrer le catalogue Netflix, la cité portuaire est de plus en plus représentée dans le septième art. Début septembre, Emmanuel Macron a d'ailleurs fait savoir qu'il voulait faire de la ville la capitale méditerranéenne du cinéma. Il a annoncé vouloir créer des grands studios de la Méditerranée pour attirer davantage de professionnels d'un secteur en pleine expansion.

385 tournages en 2020

Selon la mairie de Marseille, la ville est la deuxième de France à accueillir le plus de tournage après Paris. En 2020, malgré la crise du Covid, près de 385 longs-métrages y ont été filmés. L'engouement des cinéastes pour la ville de Jul et Soprano n'est pas nouveau. De La Gloire de mon père, réalisé par Yves Robert et inspiré par le cycle Souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol, à la comédie Taxi écrite par Luc Besson, la ville méditerranéenne attire les caméras de nombreux réalisateurs.

Si la répétition galvaude le sens des mots, force est de constater que Marseille est une ville complexe, singulière et fascinante aux yeux de ceux qui en tombent amoureux. «Marseille est une ville très romanesque. Il s'y passe beaucoup de choses et les Marseillais aiment beaucoup raconter des histoires. Peu importe si elles sont vraies ou non, ce qui compte, c'est la qualité. Il faut que les récits captent le public», explique Jean-Bernard Marlin, réalisateur de Shéhérazade et natif de la ville.

Parmi les autres attraits de la cité phocéenne figurent sa nature luxuriante, son accès à la Méditerranée et son climat accueillant, qui en font un spot parfait pour les prises de vue: «Marseille est souvent montrée en panorama, parce qu'elle est constituée de collines et qu'elle a plein de points de vue, à commencer par celui sur le Vieux-Port depuis le parc du Pharo ou du fort Saint-Jean, qui est le plus présent dans les films. Ce spectacle incite à faire des plans dignes d'une carte postale», développe Katharina Bellan, docteure en études cinématographiques à l'Université d'Aix-Marseille et autrice du livre Traces de Marseille au cinéma – Histoire, mémoire et topographie d'une ville 1921-2011.

Une ville rebelle

D'après l'historienne, l'une des caractéristiques principales des films mis en scène à Marseille est la captation du mélange entre le versant cosmopolite et le côté prolétaire de la ville. Les films de Jean-Bernard Marlin se réfèrent à ses souvenirs d'enfance: «Lorsque j'étais plus jeune, il était impossible de trouver un job à Marseille sans piston. Il en fallait même pour travailler chez McDo. Nous passions nos étés dans la ville. Nous ne partions pas en vacances. Ces problématiques me mettaient en colère et elles habitent toujours mon cinéma aujourd'hui.»

Les productions récentes, à l'instar de Bonne Mère, ne dérogent pas à cette règle. Dans son dernier film, Hafsia Herzi dépeint le quotidien de Nora, mère de famille qui porte les siens à bout de bras dans les quartiers nord de Marseille. Chaque jour, Nora se rend à l'aéroport où elle fait le ménage dans les avions d'Air Corsica. L'œuvre documente le quotidien d'une famille, douce et unie, malgré les incompréhensions et les tensions causées par la précarité et les coups bas du quotidien. Si les lieux communs de la misère sociale, comme la drogue et la prostitution, sont bien présents, le film de la réalisatrice évite l'écueil d'une esthétisation de la pauvreté pour en livrer un portrait pudique et réaliste. Le long-métrage dépasse les caricatures et le voyeurisme. Hafsia Herzi s'inscrit dans une nouvelle génération d'artistes marseillais qui racontent la ville sans complaisance ni caricature.

Marseille inspire aussi une relation forte à l'illégalité et à l'enfermement. De Bonne Mère à Stillwater en passant par Shéhérazade, les personnages qui habitent la ville semblent rattrapés, contrariés et empêchés par le système judiciaire. Ce dernier pèse et va à l'encontre de leurs aspirations. Marseille n'est pas la ville la plus criminelle de France –elle n'apparaît qu'en quatrième position du classement des villes et départements les plus dangereux du pays. Mais le passage systématique par la case prison dans ces productions contribue à perpétuer l'image d'une cité qui s'inscrit dans la tradition de la contestation et de la rébellion.

Un bouillonnement culturel

Ces trois dernières années, la deuxième ville de France a inspiré de nombreuses déclarations d'amour. Décrite comme le «nouveau cool» dans beaucoup de médias, elle est également élue comme destination par de nouveaux habitants. Si cet engouement n'a pas été du goût de tout le monde, force est de constater qu'il a contribué à attirer de nombreux cinéastes. Katharina Bellan estime qu'il existe à Marseille «une culture de la vanne, de la tchatche, un parler marseillais que le cinéma se plaît à capter. Cela n'est pas récent, mais il est vrai que ça explose depuis quelque temps.»

Le fruit du travail d'une génération d'artistes marseillais participe également à la reconnaissance par le cinéma des talents qu'ont enfantés cette ville. D'IAM à Karim Dridi, le réalisateur de Chouf, qui anime des ateliers de théâtre dans les quartiers, les artistes s'investissent pour faire briller la cité méditerranéenne.

«Il devrait y avoir plus d'écoles et d'associations pour pérenniser l'effervescence actuelle.»
Jean-Bernard Marlin, réalisateur

En 2018, Ladj Ly, réalisateur du film Les Misérables, décide de l'ouverture d'une deuxième école de cinéma Kourtrajmé après avoir créé une première structure à Montfermeil. «L'idée était de monter la seconde école à Marseille, parce qu'on sait que cette ville a énormément de potentiel et accueille beaucoup de tournages», explique le réalisateur au site Made in Marseille.

Mais si le nombre de films réalisés dans une ville en dit long sur son attrait et sa photogénie, cet élément n'est pas réellement pertinent pour évaluer sa santé culturelle. Le réalisateur de Shéhérazade, tout cinéaste issu de Marseille qu'il soit, regrette le manque d'infrastructures: «Il n'existe pas assez d'initiatives pour valoriser la culture à Marseille. Ce qu'il se passe en ce moment est très ponctuel. Il devrait y avoir plus d'écoles et d'associations pour pérenniser l'effervescence actuelle.» Bien qu'elle intéresse cinéastes et artistes, la ville fait toujours face à un manque flagrant de politiques culturelles ambitieuses. Ainsi, la cité phocéenne n'apparaît pas dans le classement des meilleures formations en cinéma établi par Eduniversal pour l'année 2020-2021.

Une ville universelle

Le secret de cet engouement ne résiderait-il pas finalement dans l'idée que les particularités de Marseille évoquent des histoires universelles? L'un des aspects récurrents qu'exploitent les dernières œuvres réalisées dans la cité est sa capacité à favoriser le lien social.

Dans Stillwater, le personnage de Bill Baker, ouvrier bourru de l'Oklahoma, rencontre et développe une relation amoureuse avec Virginie, Marseillaise et comédienne dans une troupe de théâtre. Les deux apprennent à s'appréhender et à dépasser leurs a priori. Dans les yeux de Bill, Marseille, habituellement dépeinte comme une ville où règnent l'insécurité et la saleté, se révèle être une cité cosmopolite qui influence le monde. Au contact de Bill, Virginie apprend que même dans les États-Unis de Trump, tous les Américains ne sont pas racistes.

«Désormais, lorsqu'on parle de Marseille, l'enjeu est de dépasser les clichés et les visions binaires pour rentrer dans la complexité», affirme Katharina Bellan.

C'est également le souhait qu'émet Jean-Claude Izzo, célèbre auteur de polar marseillais, dans son ouvrage Marseille, publié en 2000: «J'aime croire, car j'ai été élevé ainsi, que Marseille, ma ville, n'est pas une fin en soi. Mais seulement une porte ouverte. Sur le monde, sur les autres.» Espérons que son vœu soit exaucé, loin des discours simplistes.

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