Monde

Thaïlande: la voie de la radicalisation

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 20.05.2010 à 9 h 43

Après la reddition des Rouges, la Thaïlande ne sourit plus.

A regarder un diaporama Grand Format de 26 photos sur les «Rouges».

La Thaïlande a perdu, pour quelque temps, son image de pays du «sourire». A la suite d'un assaut de l'armée, la reddition du camp retranché des Rouges, au cœur de Bangkok, a provoqué des bouffées de rage dans la capitale et dans plusieurs chefs-lieux de province. Après plus de deux mois de manifestations anti-gouvernementales, dont le bilan est près d'une centaine de morts et près de deux mille blessés, en grande majorité civils, le «succès» revendiqué par les clans au pouvoir semble d'une portée limitée. Ouverte depuis quatre ans, la fracture continue de s'élargir. Aucune sortie de crise ne se dessine et les Thaïlandais, quel que soit leur camp, affichent grise mine.

Qu'on en juge. Face à la poussée de dizaines de blindés et de milliers de fantassins armés dans la matinée du mercredi 19 mai, la direction des Rouges a demandé aux manifestants de se disperser et, «pour le moment», de rentrer chez eux. La plupart des leaders rouges se sont rendus à la police. Si la dispersion a eu lieu, de nombreux militants, la rage au ventre, se sont vengés en mettant le feu à pas moins de 35 immeubles ou en pillant ce qui se trouvait sur leur passage.

Des voyous ont également profité de l'absence de protection de cibles pourtant évidentes. CentralWorld, l'un des plus importants et plus luxueux centres commerciaux de la région (un demi-million de m2), a été réduit en cendres. Incendies et pillages ont également affecté, à Bangkok, le rez-de-chaussée de la Bourse, un cinéma, dix-sept agences bancaires, huit superettes.

Les secours, notamment ceux des pompiers, ont été parfois ralentis par des tireurs embusqués. Quelques dizaines de ces tireurs professionnels, visiblement chargés d'entretenir le chaos, se trouveraient encore dans la capitale. Dans le Nord et le Nord-Est peuplés du royaume, des militants rouges s'en sont pris à quelques bâtiments symboles du pouvoir. Les autorités ont donc décrété, à Bangkok et dans vingt-trois provinces, un couvre-feu nocturne jusqu'au 22 mai. Toutefois, à plus long terme, maintenir le couvercle sur une marmite qui bout ne sera possible qu'en apaisant le feu: non par la force, mais par le dialogue.

Le dysfonctionnement du système n'est pas nouveau. A plusieurs reprises, depuis l'abolition de la monarchie absolue en 1932, des coups d'Etat ont mis fin à des régimes élus. La dernière intervention de ce genre remonte seulement à septembre 2006, lors du limogeage de Thaksin Shinawatra, le parrain controversé des Rouges, qui avait bénéficié d'un raz-de-marée électoral dix-huit mois auparavant. Le coup n'avait provoqué aucune effusion de sang et les militaires avaient rendus le pouvoir aux civils lors des élections de décembre 2007, emportées une nouvelle fois par les partisans de Thaksin.

Le débat est alors redescendu dans la rue. Les «Jaunes», ultraroyalistes, ont en 2008 occupé le siège du gouvernement et deux aéroports internationaux, paralysant le pays pendant des semaines, jusqu'à l'éviction des gouvernements pro-Thaksin, lequel s'était entre-temps exilé pour éviter la prison, une condamnation à deux ans pour corruption. Des militaires sont intervenus pour forcer la formation d'une nouvelle majorité parlementaire, dont est issu le gouvernement actuel du Premier ministre Abhisit Vejjajiva. La vague rouge, celle des partisans de Thaksin, a alors succédé à la vague jaune. Le pouvoir est retourné dans la rue et les manifestations des Rouges, du 12 mars au 19 mai, n'en sont que la dernière expression. Comme celui des Jaunes, le mouvement des Rouges est une formation extraparlementaire.

Le risque, aujourd'hui, est qu'une partie de ce mouvement, guidé par l'amertume ou répondant aux vœux de ses inspirateurs, choisisse la clandestinité et la lutte armée. Il se bat sur les thèmes de l'injustice sociale et de l'illégitimité du gouvernement. Il reproche à ce dernier d'être la marionnette d'intérêts bien ancrés, ceux de l'aristocratie, du commandement militaire, des intérêts privés qui leur sont liés. Il affirme défendre des classes défavorisées et s'est montré plus habile que ses adversaires à faire passer son message, y compris à l'étranger, même si les exactions des deux dernières semaines devraient lui porter préjudice.

Mais le seul moyen d'éviter la dérive autoritaire en cours — et d'apaiser suffisamment les esprits pour éviter l'effondrement de l'économie — est encore le dialogue. Mais avec qui? Thaksin, qui prêche la négociation tout en misant sur le chaos, paraît pour l'instant hors du champ: le gouvernement refuse de l'inclure dans une amnistie et de lui rendre ses biens confisqués par la justice. Une possibilité serait la réintégration de douzaines d'hommes politiques de l'opposition condamnés à l'inéligibilité. Une telle opération pourrait, toutefois, demander du temps et devrait s'accompagner de mesures sociales assez radicales pour apaiser le militant rouge. Dans l'intervalle, la tenue d'élections paraît hypothétique et la trêve, si elle se confirme, se conclura, une fois de plus, par un nouveau rebondissement de la crise.

Jean-Claude Pomonti

Photo: Arrestation de moines bouddhistes, à Bangkok, le 19 mai, par l'armée. Damir Sagolj/REUTERS

Jean-Claude Pomonti
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