Culture

Huit albums pour apprendre à aimer Miles Davis

Temps de lecture : 6 min

Trente ans après sa mort, le jazzman continue d'effrayer par son audace. Mais ces albums abordables vous feront cheminer en douceur dans l'œuvre la plus sinueuse du jazz d'après-guerre.

Le trompettiste de jazz américain Miles Davis lors d'un concert du Festival de Jazz de Paris, à la Salle Pleyel, le 3 novembre 1969. | Éleonore Bakhtadze / AFP
Le trompettiste de jazz américain Miles Davis lors d'un concert du Festival de Jazz de Paris, à la Salle Pleyel, le 3 novembre 1969. | Éleonore Bakhtadze / AFP

À première vue, le jazz peut effrayer. La discographie de Miles Davis encore plus. Pléthorique, hétérogène au possible, souvent complexe. Il est pourtant tout à fait possible de s'y plonger et de la comprendre sans se faire trop mal. Pour cela, il faut savoir par où commencer. D'abord, deux périodes sont les plus propices à une introduction à sa musique: la fin des années 1950 et les années 1980. Il est sage de s'y attarder dans un premier temps pour ensuite s'engouffrer dans l'esprit fou et génial du plus grand jazzman de l'histoire.

Mais que les choses soient claires: cette liste n'a aucunement vocation à répertorier et encore moins à classer les meilleurs albums du trompettiste. Il s'agit de condenser ceux qui font office de portes d'entrée vers son œuvre et ses différentes périodes. Au risque de délaisser certains de ses chefs-d'œuvre comme Bitches Brew, On The Corner, A Tribute To Jack Johnson, E.S.P. ou encore Milestones. Mais pour une fois, l'important n'est pas là.

1. «Kind Of Blue» (1959)

Voici l'album de jazz le plus vendu de tous les temps. Et ça n'est pas un hasard. Kind Of Blue est considéré par beaucoup comme la pièce maîtresse de la discographie de Miles Davis. Mais il est également l'un de ses plus accessibles. À la fin des années 1950, avec la complicité de son saxophoniste ténor d'alors, l'immense John Coltrane, le trompettiste développe un attrait pour ce que l'on appelle le jazz modal. Pour faire simple, cela signifie que les suites d'accords sont moins complexes, plus régulières, et que les instrumentistes peuvent se laisser aller à des improvisations sans trop se soucier des mises en place ou des structures de plus en plus difficiles à retenir. Autrement dit, si la base de la composition est épurée, ses mélodies deviennent prédominantes. «Pourquoi jouer tant de notes alors qu'il suffit de jouer les plus belles?», disait Miles Davis.

Lorsqu'on donne à des monstres sacrés la possibilité de s'exprimer avec une liberté presque totale, le résultat est d'une profondeur et d'une suavité folles. Le premier morceau de l'album, «So What», illustre à lui seul cette démarche, avec cette ligne de contrebasse puis ces deux accords de piano répétés à l'envi et qui forment l'un des thèmes les plus fameux du genre. Pour ceux qui souhaiteraient pousser l'expérience au-delà de l'écoute, le livre Kind Of Blue – Le making-of du chef d'œuvre de Miles Davis (Le Mot et le Reste, 2017), est indispensable.

2. «Tutu» (1986)

Chez Miles Davis, il y a donc deux portes d'entrée majeures: sa période allant de 1955 à 1960 et qui caractérise donc son entrée dans le jazz modal. Mais également la dernière décennie de sa carrière. Pas parce qu'elle serait meilleure que les autres, mais parce que le musicien y a utilisé beaucoup d'éléments ou de motifs qui parlaient au grand public de l'époque. D'une certaine manière, son but à cette période était surtout d'explorer de nouveaux sons, de nouveaux formats, et de faire entrer dans son jazz des éléments purement rock, funk et synthétiques.

Cette démarche a conquis un public très large, notamment via l'album Tutu, sorti en 1986. Majoritairement composé et produit par le jeune bassiste Marcus Miller, il est empreint de sonorités à la fois mystérieuses et industrielles. C'est en grande partie sur les batteries, les percussions et les boîtes à rythmes que repose sa structure (comme en témoigne le titre «Tomaas»), Miles Davis ayant enregistré ses parties de trompette seul dans le studio, après tout le monde, chose qu'il n'avait presque jamais faite auparavant.

3. «Ascenseur pour l'échafaud» (1957)

Retour au jazz modal. La bande-originale du film Ascenseur pour l'échafaud (réalisé par Louis Malle) a été enregistrée par Miles Davis et ses musiciens en même temps qu'ils visionnaient les images pour la première fois, en réaction directe aux scènes. Brumeuse, énigmatique, cette musique symbolise à elle seule l'habillage sonore des films noirs de l'époque. On y retrouve les structures simples, les tempos plus lents, les mélodies déliées et pleines de réverbération.

Parfois peuplé de morceaux très courts, comme «Évasion de Julien», il est certes centré autour de la trompette, mais surtout de la contrebasse, instrument qui sied parfaitement aux ambiances et aux pas feutrés tournés par le réalisateur. Le générique du film, figurant en introduction du disque, est un classique populaire, le genre de morceau qu'on a l'impression d'avoir déjà entendu même si ça n'est pas le cas.

4. «Relaxin' With The Miles Davis Quintet» (période hard bop, 1957)

Un an seulement avant l'enregistrement de la bande-originale d'Ascenseur pour l'échafaud, Miles Davis est dans un tout autre univers musical. Il vient de signer au sein de la plus grande maison de disques du moment, Columbia. Problème, il est encore sous contrat avec Prestige Record, à qui il doit encore cinq albums. Qu'à cela ne tienne, en deux jours (le 11 mai et le 26 octobre 1956), il convoque ses musiciens pour deux séances de studio marathon. De quoi en tirer les cinq disques restants dont la tétralogie Cookin', Relaxin', Steamin' et Workin'.

Pour l'histoire, cette série fait partie, avec d'autres disques, des bases du mouvement hard bob, qui succède au be-bop et se caractérise par un tempo plus lent et plus tourné vers l'héritage du swing et du blues. Relaxin' est un modèle du genre, composé de la douce balade «You're My Everything», du classique «It Could Happen To You» ou de l'énergique «I Could Write A Book».

5. «The Man With The Horn» (1981)

Autre disque majeur de sa dernière période, The Man With The Horn est un superbe exemple de jazz fusion tout à fait abordable et funky. On y retrouve Marcus Miller à la basse, certainement le musicien le plus mis en avant sur ce disque. À la différence de Tutu, qui sortira cinq ans plus tard, on trouve ici des influences rock encore plus prononcées, notamment grâce au guitariste Mike Stern, qui signe des solos déments comme sur «Fat Time».

Le titre éponyme est un bel exemple de l'ouverture d'esprit de Miles Davis à ce moment de sa vie: il utilise des effets wah-wah sur sa trompette et invite le claviériste Randy Hall à chanter, fait plutôt rare dans la discographie du leader. Cette ambiance tranche totalement avec ce qui était alors le dernier album en date du leader, On The Corner, sorti neuf ans plus tôt, l'un des plus difficiles à aborder, mais aussi l'un des meilleurs (patience, vous y viendrez).

6. «In A Silent Way» (1969)

«Joue comme si tu ne savais pas jouer!» Voici ce qu'aurait dit Miles Davis à son nouveau guitariste John McLaughlin avant de commencer l'enregistrement de «In A Silent Way», le second morceau de l'album du même nom. Alors, le musicien a joué un accord basique au possible, un mi majeur, et a commencé à improviser sur cette base. Puis, les choses se complexifient progressivement tout en gardant à l'esprit cette volonté de simplicité et de dépouillement.

Nous sommes en 1969, Miles Davis entame sa période jazz fusion, celle qui enfantera le chef d'œuvre Bitches Brew un an plus tard, celle qui marquera tout le reste de sa carrière, jusqu'à sa mort en 1991. Si le premier morceau, «Shhh/Peaceful», est un petit peu plus difficile d'accès, il n'en reste pas moins une magnifique preuve de la capacité du trompettiste à poser des ambiances singulières et très visuelles.

7. «Porgy and Bess» (1958)

Changement total de registre. Composé en 1935 par George Gershwin, l'opéra Porgy and Bess a été réinterprété de nombreuses fois. Le morceau «Summertime» est l'un des airs les plus connus de l'histoire de la musique américaine. Oui, rien que ça. Plusieurs versions jazz existent, mais celle de Miles Davis et Gil Evans reste certainement la plus notable.

Les deux acolytes, alors en train de prendre le contre-pied des structures d'accords hyper complexes du mouvement be-bop, veulent simplifier l'approche du jazz (coucou le jazz modal). Leur nouvelle exploration de Porgy and Bess remplace les paroles des chanteurs par des instruments à vent interprétant les mélodies, donnant à la trompette de Miles Davis un aspect parlé et concentré sur la justesse de chaque note.

8. «Dig» (1951)

Après tout cela, il ne reste qu'à revenir aux sources, au be-bop, à la première période de Miles Davis. Il serait tentant de foncer vers Birth Of The Cool, enregistré en 1949 (mais seulement publié en 1957), mais Dig, moins connu, semble plus approprié pour ceux qui découvrent son œuvre. Le be-bop ayant révolutionné l'approche du jazz tout en le complexifiant, la seconde période du mouvement tend déjà à le rendre moins excentrique et expérimental. Dig fait partie de cette vague.

Les tempos sont moins effrénés à l'image de «Bluing» (mais pas de «Conception», avouons-le), et le disque se pare d'une ballade magnifique avec une version du standard «My Old Flame», sur lequel le grand saxophoniste Sonny Rollins offre un solo à pleurer.

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