Société / Culture

Le survêtement, ce transfuge de classe

Temps de lecture : 5 min

Cent ans après sa création, le jogging est partout. Peu à peu, il s'est extirpé de son milieu d'origine pour investir les podiums des maisons de mode.

Le sportswear se porte désormais comme l'emblème d'une coolitude, le symbole d'une mode qui ne dit pas son nom. | EVG Culture via Pexels
Le sportswear se porte désormais comme l'emblème d'une coolitude, le symbole d'une mode qui ne dit pas son nom. | EVG Culture via Pexels

À l'inverse d'une grande majorité des vêtements que l'on a l'habitude de recenser dans le vestiaire masculin, dont l'évolution est traditionnellement liée au look militaire (le t-shirt blanc, la parka, les bombers, le chino, le cardigan, etc.), le survêtement appartient à une autre classe. Depuis sa création en 1921, il répond à d'autres ambitions, vise d'autres mondes, d'autres personnes: le sport et ses icônes, censées être les meilleures représentantes de ce nouvel habit. Le jogging se démarque par sa capacité à garder les muscles au chaud tout en favorisant les mouvements amples.

Dans les faits, du moins. En réalité, la tendance évolue sans cesse, et il faudra une quinzaine d'années à peine pour que le survêtement, sous l'impulsion du Coq Sportif, ne soit plus réservé uniquement aux athlètes: à partir de 1939, le grand public est également ciblé, et devient rapidement un consommateur de ce que l'on appelle alors le «costume du dimanche».

Street culture

Au cours des années 1990, force est de constater que le temps a projeté le survêtement ailleurs: il a quitté les terrains de sport pour rejoindre le cadre bétonné des grands ensembles, ces gigantesques tours construites en périphérie des grandes villes. Il est porté avec fierté par une jeunesse que l'on qualifie alors, au mieux de «hip-hop», au pire de «racailles».

Le partenariat entamé par Adidas et le groupe de rap Run-DMC en 1986, popularisé par un morceau devenu iconique («My Adidas»), semble avoir tout changé. Dès lors, le survêtement plaît aux breakers, aux jeunes des banlieues, à ceux qui vivent en marge du système dominant. Le porter, c'est afficher son ancrage géographique, un attachement à certains codes culturels et assumer le fait d'avoir claqué parfois quelques centaines de francs pour pouvoir l'acquérir.

C'est aussi mettre à mal, en quelque sorte, le regard insistant des gens et les stéréotypes qui font rimer à tort survêtement et mauvais comportement. Des clichés tenaces, dont vont souffrir tous les fans de rap des années 1990 et 2000, jusqu'à ce qu'une nouvelle génération de photographes, de stylistes, de designers et de journalistes ayant grandi avec cette culture émerge et ne décide de renverser totalement les codes. À titre d'exemple, des rappeurs tels que Ärsenik, pourtant auréolés d'un succès fou au croisement des années 1990-2000 (Quelques gouttes suffisent..., leur premier album, sorti en 1998, est certifié double disque d'or), n'ont jamais réussi à développer un partenariat avec Lacoste, là où Roméo Elvis et Moha La Squale ont fini par en être les égéries dans la seconde moitié des années 2010.

«Ces derniers temps, Lacoste a également développé une collaboration avec le photographe Bleu Mode, très branché sur le streetwear, précise Jonathan Bloch, directeur junior au sein de Radical-PR, agence parisienne spécialisée dans la mode. Sur une des photos, on voit qu'il a tenu à recréer la pochette mythique du premier album d'Ärsenik. Tout un symbole auquel il convient d'ajouter le partenariat de la marque avec l'enseigne Walk In Paris, dont la vidéo promotionnelle ressemble à la scène d'intro de La Haine. On sent que Lacoste souhaite créer des liens avec l'univers urbain.»

Le jogging: un lifestyle?

Vivre en 2021, c'est constater en effet que les survêtements ne sont plus réservés aux sportifs, aux cours d'écoles et aux milieux populaires. À l'instar du rap, qui a définitivement quitté les banlieues pour investir toutes les classes sociales, toutes les villes, petites ou grandes, le sportswear se porte désormais comme l'emblème d'une coolitude, le symbole d'une mode qui ne dit pas son nom, sans que l'on puisse lui reprocher d'avoir déserté un camp pour un autre.

«C'est là toute l'intelligence de Nike ou Adidas, poursuit Jonathan Bloch. Deux marques qui, contrairement à Fila ou Sergio Tacchini, n'ont pas délaissé leur activité d'origine: le sport. Ainsi, elles ont créé différentes gammes de produits, quitte à utiliser les vêtements sportifs comme un indicateur de tendance afin de les décliner ensuite dans le lifestyle, et donc de potentiellement toucher tout le monde.»

Pour certains, les plus favorisés, le jogging est parfois le reflet d'un fantasme, celui d'une banlieue qu'ils ne peuvent s'empêcher d'imaginer à l'écoute des derniers morceaux des rappeurs sur le sujet: «Survet claquette» de Jul, «Survet Bayern» de Zuukou Mayzie, «Mon survet» de Jok'Air ou encore «Quechua» de Stavo. Pour d'autres, c'est un signe d'appartenance, le signe de ralliement à une culture, à un mode de vie.

Que ce soit dans le dernier clip de Ninho, dans un reportage stéréotypé de CNews sur les banlieues, ou sur les podiums de la Fashion Week, tout le monde a sa propre idée du jogging, et c'est sans doute ce qui fait son charme, son pouvoir de fascination. Sa faculté à muter aussi, selon le regard de différents stylistes, bien décidés à tourner le dos aux prêches de Karl Lagerfeld, qui voyait dans le survêtement «un signe de défaite», et à l'intégrer dans les collections de marques prestigieuses. Ainsi de Balanciaga qui lance une collection de streetwear en partenariat avec Fortnite, du recrutement du créateur d'Off-White, Virgil Abloh, par Louis Vuitton, de la collaboration entre Maison Margiela et Reebok, ou encore de Nigo, sans doute le premier designer à imaginer des sneakers que l'on collectionnerait comme des objets d'art, nommé récemment directeur artistique de Kenzo.

À cela, il convient d'ajouter les nombreux partenariats entrepris par les marques de streetwear avec différents artistes: Dinos et Adidas, Alonzo et Puma, Nike et Lil Nas X, etc.

«La popularisation de cette tenue symbolise non seulement une tendance, mais également un changement au sein de notre société.»
Jonathan Bloch, directeur junior au sein d'une agence de mode

Alors, simple aspiration? Vulgaire appropriation? Ou sincère dévouement à un vêtement devenu aussi essentiel qu'omniprésent? Jonathan Bloch y voit une quatrième possibilité, une autre piste de réflexion qui relierait la mode à la rue. «Le mariage entre ces deux univers est désormais officiel, dans le sens où la rue s'est appropriée le look sportif, et où le monde de la mode a toujours porté une attention particulière à la rue.» De là à parler d'un transfuge de classe? Le Parisien préfère tempérer: «Pour moi, c'est davantage une démocratisation. Tout simplement parce que ceux qui en portaient avant que la mode ne se réapproprie le survêtement en porteront toujours.»

Le confort avant tout

Depuis le premier confinement, on se rend toutefois compte que le survêtement n'est plus simplement dans cet entre-deux, à la fois signe de coolitude et d'une promesse de fidélité à une culture: il est devenu un must de la tenue de maison, l'accessoire indispensable afin d'être parfaitement à l'aise, dans une tenue à la fois ample et douce, confortable et bien taillée. Jonathan Bloch détaille: «Lors des derniers confinements, un nouveau terme est même apparu: le “chillwear”. C'est un peu une façon de montrer que notre look du dimanche matin, celui que l'on arbore pour aller chercher le pain, peut être réutilisé à d'autres moments de la journée, dans d'autres contextes. Du coup, des marques comme Decathlon ou Citadium investissent beaucoup dans ce secteur avec des vêtements hyper conforts, et accessibles financièrement.»

Phénomène de mode ou non, le jogging a également réussi à briser certains stéréotypes de genre. Désormais, il suffit de se balader en ville pour voir des femmes porter fièrement un survêtement, assumer le côté confort du streetwear, peut-être encouragées par une nouvelle génération d'artistes qui, d'Angèle à Lous and The Yakuzas, sur scène ou dans leurs clips, refusent de croire que leur féminité peut être contrariée par le port d'un survêtement.

Et Jonathan Bloch de conclure: «Ces dernières années, les femmes ont heureusement réussi à se réapproprier leur corps, leur image. Le jogging, longtemps réservé aux hommes, entre dans ce processus. À présent, une femme peut le porter avec fierté, y compris en soirée. C'est une évolution des mœurs que l'on ne peut pas louper et qui prouve à quel point la popularisation de cette tenue symbolise, non seulement une tendance, mais également un changement au sein de notre société.»

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