Politique / Culture

«Promenades», la mise au point de Nicolas Sarkozy sur sa culture «beauf»

Temps de lecture : 11 min

L'ancien président clame dans son nouveau livre son amour de la peinture et de la littérature. Et en profite pour faire le bilan de sa politique culturelle. Intrigant.

Nicolas Sarkozy, à Calais, le 22 septembre. | François Lo Presti / AFP
Nicolas Sarkozy, à Calais, le 22 septembre. | François Lo Presti / AFP

La couverture est bleue marine et le livre magnifiquement édité. Il s'intitule simplement Promenades (éd. Herscher). Il est signé Nicolas Sarkozy. C'est un objet culturel non identifié: un livre dans lequel l'ancien président de la République (2007-2012) révèle sa passion secrète pour l'art et répond à ses critiques. Sur papier glacé.

L'image d'abord. À 29 euros, un prix élevé, on peut qualifier cet ouvrage de «beau livre». Il contient plus de 200 pages d'iconographie splendide, de tableaux, de manuscrits autographes. Parmi lesquels, la sublime Pietá de Michel-Ange (une sculpture que Sarkozy dit vénérer); Autoportrait de Picasso (période bleue, bien sûr); une sculpture de Camille Claudel; In Memory of George Dyer de Francis Bacon (œuvre iconique gay); des pages autographes magnifiques de Balzac ou Zola; d'inestimables Modigliani, Brueghel ou Bernard Buffet. Et tant d'autres.

Parfois, ses choix intriguent. Pourquoi l'ancien président de la République française s'évertue-t-il systématiquement à présenter des œuvres issues des collections étrangères quand leurs tableaux existent aussi dans les musées français? La Sainte Anne de Léonard de Vinci est à Londres mais cinq des principaux chef-d'œuvres du maître sont au Louvre; le Saint Jérôme écrivant de Caravage est à Malte alors que Sarkozy aurait pu choisir les toiles murales de l'église Saint-Louis-des-Français; et ainsi des Monet, Manet, Matisse et Van Gogh qu'il présente, conservés à Boston, Providence, Philadelphie et Amsterdam, alors que des œuvres incontournables de ces quatre peintres existent au musée d'Orsay ou à Beaubourg. On dira que l'art n'a pas de patrie et on aura raison.

Sarkozy a bien le droit d'aimer un Monet exposé à Boston mais il semble quand même étrange qu'il choisisse de préférence ses tableaux hors des collections françaises.

Quand ils ne sont pas étrangers, les tableaux et, surtout, les manuscrits sont souvent issus de «collections privées», sans autre précision. Si ces œuvres appartiennent à Nicolas Sarkozy lui-même, on peut comprendre sa sélection, même si on devine que toute exposition, tout livre, contribue à enchérir les œuvres (une technique bien connue des collectionneurs privés et qui a suscité, par exemple, d'interminables polémiques au Whitney Museum de New York).

Dans le cas de Rimbaud, le problème est peut-être plus grave. Nicolas Sarkozy publie une lettre du poète datant de 1885 sans aucune explication. Or, ce beau texte autographe n'a pas de grande valeur littéraire; il n'est pas essentiel dans l'œuvre, contrairement à tant d'autres lettres si importantes du poète (les lettres du Voyant, la correspondance avec Izambard, Demeny, Banville, Delahaye ou, bien sûr, Verlaine). Pourquoi un tel choix? On ne comprend guère. Soit la missive appartient à Sarkozy, et il aurait pu le signaler car c'eût été à son honneur que de l'avoir achetée; soit elle appartient au collectionneur qui la vend, son ami Julien Paganetti, et il y a là un conflit d'intérêt évident.

La réponse se trouve peut-être page 75 et dans une longue notice promotionnelle indécente, pages 296 et 297: «Le choix de l'iconographie et des citations a été réalisé en collaboration avec Julien Paganetti» –lequel en profite pour promouvoir ses talents d'entremetteurs de manuscrits. C'est ce même Paganetti, d'ailleurs, qui fut la plume de ce livre, tant pour les choix iconographiques que les citations. On s'interroge sur ces obscures complicités et on espère simplement qu'il ne s'agit pas là de renvois d'ascenseurs financiers abracadabrantesques!

L'art est devenu la nouvelle spiritualité de notre époque

Le texte ensuite. La préface de soixante-dix pages qui ouvre l'ouvrage est écrite en gros caractères. Elle est assez étrange et parfois un peu bâclée. Part témoignage personnel, part auto-défense de son quinquennat, Nicolas Sarkozy y dit sa passion pour l'art, mais il y fait également l'apologie de sa politique culturelle, sans prendre la peine de citer ses deux ministres, il est vrai fort décevants, Christine Albanel et Frédéric Mitterrand.

On a souvent dit que Nicolas Sarkozy avait échoué sur la culture, qu'il avait coupé les ponts avec les artistes et qu'il n'aimait pas l'art. En lisant la préface de ce «beau livre», on devine une histoire plus complexe.

Familiale d'abord, qui a permis au jeune Sarkozy d'être au contact de l'art prématurément. A-t-il joué au «beauf», plus tard, en mettant en avant ses passions mainstream alors qu'il pratiquait secrètement d'autres lectures et d'autres musiques? C'est ce qu'il nous dit en filigrane en révélant ces passions, le chant grégorien et Voyage au bout de la nuit; Jean-Luc Godard et Michel Houellebecq; l'Outrenoir de Pierre Soulages (il a systématiquement demandé au Mobilier national de lui installer des Soulages dans les bureaux officiels qu'il a occupés).

Il y a bel et bien une énigme culturelle Sarkozy que ce livre permet, pour une part, de comprendre: celle d'un homme politique inhibé par l'art, paralysé par la culture, et dont il ne s'approche qu'avec prudence. «Pendant des décennies, je n'ai pas voulu évoquer cette passion pour l'art. Ce fut ainsi pour toutes les choses importantes voire essentielles de ma vie, pour lesquelles j'ai toujours éprouvé une certaine pudeur», écrit-il.

Étrangement, l'ancien président n'a pas appris de ses erreurs.

C'est sur les timbres-poste que Nicolas Sarkozy aurait appris à aimer l'art: Les Joueurs de cartes de Cézanne notamment –son timbre et son tableau préférés. Sarkozy a longtemps cru que sa passion pour l'art, si elle était mise en avant, aurait paru «insincère». On apprécie ses confessions et on est prêt à lui donner notre quitus culturel. Encore eût-il fallu qu'il se limite à décrire, ce qu'il fait avec talent, cette passion secrète. Quand il se met à défendre sa politique, on trouve le plaidoyer par trop appuyé.

Sarkozy donne son explication sur l'affaire de La Princesse de Clèves qu'on lui a souvent reprochée. Il est ici plutôt convaincant, surtout lorsqu'il évoque pour se défendre Eugénie Grandet, un roman difficile à lire quand on est au collège, et qu'on apprécie souvent plus tard, lorsqu'on est adulte. Il a également le droit de ne pas aimer Vasarely (on est d'accord avec lui) et la déconstruction de Jean Dubuffet (on est en désaccord, là).

Contre sa propre famille politique, il dit avoir défendu la pyramide du Louvre et même les colonnes de Buren, si haïes, et si longtemps, par la droite, au point que François Léotard avait fait calculer le coût éventuel de leur arrachement.

Plaidoyer pour Hadopi

Sur Hadopi, la loi contre le téléchargement illégal qu'il a fait voter au forceps, Nicolas Sarkozy reprend longuement les arguments qui furent ceux de son quinquennat. Ce sujet est essentiel car il lui a coûté, pour une part, la présidentielle. Les jeunes ont massivement rejeté Hadopi, comme les enquêtes d'opinion l'ont montré. Ils ont voté contre lui si majoritairement comme pour dire que la musique était une question identitaire et de principe à leurs yeux. Et qu'Hadopi était une loi injuste.

Étrangement, l'ancien président n'a pas appris de ses erreurs. Il s'évertue à rappeler qu'il fut l'un des seuls à avoir défendu «les droits d'auteur» et «la rémunération des artistes», contre sa famille politique et contre la gauche. Il s'érige en défenseur inconditionnel de l'art. Mais il oublie de dire qu'il était alors entre les mains des lobbies de la musique, du cinéma, des sociétés d'auteur (Pascal Rogard de la SACD en tête) ainsi que la Fnac, que dirigeait son sectateur Denis Olivennes. Surtout, il n'a toujours pas compris les deux raisons principales de l'opposition massive contre «sa» loi Hadopi: d'abord la disproportion abusive entre la gravité des faits (des titres de musique piratés) et les peines encourues en vertu d'une étrange «riposte graduée» (financière, puis coupure de la connexion internet). Pour cette raison, la loi Hadopi a fait l'objet d'une des plus graves censures de l'histoire du Conseil constitutionnel au nom de la liberté, une décision qui a redéfini notre rapport à internet, ce que Sarkozy oublie évidemment de signaler.

Mais l'argument majeur de la gauche, de nombreux artistes et d'une partie de la droite était autre: il ne fallait pas condamner, à leurs yeux, les jeunes téléchargeant de la musique illégalement alors que l'offre musicale légale numérique n'existait guère, à l'époque. Fallait-il les forcer à continuer à acheter des CD alors qu'ils voulaient des MP3 qui n'étaient pas disponibles sur le web ou alors qu'à des prix exhorbitants? C'est cet argument que Nicolas Sarkozy évacue encore aujourd'hui, celui-là même qui lui a coûté si massivement le vote de la jeunesse française.

Les opposants à sa loi pensaient, au contraire, qu'on ne peut lutter contre le piratage que par une offre légale accessible et bon marché. Depuis, Deezer, Spotify, Apple Music, Qobuz, SoundCloud et YouTube leur ont donné définitivement raison, contre l'industrie du disque –et contre Sarkozy. Les jeunes s'abonnent massivement aujourd'hui à ces plateformes et payent leur musique.

L'ancien président réécrit l'histoire en sa faveur, par exemple lorsqu'il défend sa position sur l'identité de la France.

Dans leur très grande majorité, les opposants à l'Hadopi –dont je faisais partie– n'ont donc jamais été favorables à la gratuité de la culture, pas plus qu'ils n'étaient hostiles aux droits d'auteurs, comme il l'écrit. Ils souhaitaient juste qu'une offre légale soit disponible, avant de sanctionner la jeunesse, et que les pénalités soient proportionnelles à la faute, conformément à ce qu'on attend d'un état de droit. (Rappelons au passage qu'Anne Hidalgo fut très vindicative et très mobilisée aux côtés de Nicolas Sarkozy pour soutenir Hadopi alors qu'à droite, Christine Boutin, Lionel Tardy, Alain Suguenot, Nicolas Dupont-Aignan par exemple, y étaient très hostiles –preuve que la loi dépassait les clivages politiques.)

Les erreurs factuelles sont nombreuses dans ce court texte. L'ancien président réécrit l'histoire en sa faveur, par exemple lorsqu'il défend sa position sur l'identité de la France, gommant les faits. Il étrille également Sciences Po dont les cours sur le campus à Reims seraient, écrit-il, dispensés en anglais. «Au cœur de la formation de nos élites nationales, on n'utilise donc plus le français», éructe-t-il. Mais une rapide vérification lui aurait permis de constater que si le cursus spécialisé sur les États-Unis à Sciences Po Reims est bien anglophone (et heureusement pour une telle spécialité, l'inverse mériterait d'être critiqué), le cursus Afrique est entièrement francophone!

Parfois, Sarkozy apparaît comme un ronchon ratiocinant, comme lorsqu'il dénonce Jeff Koons, défend le polémiste Mathieu Bock-Côté, ou se dit nostalgique du cinéma en noir et blanc! Un peu scrogneugneu, il dénonce la «repentance», l'idée de toute culture «woke» et revendique avec ferveur notre seul héritage judéo-chrétien. De manière générale, il cite d'ailleurs plutôt des artistes occidentaux et classiques du «canon culturel» et rarement des artistes contemporains (mais il dit apprécier David Hockney, Garouste et… Georges Mathieu connu pour sa pièce de dix francs, son logo d'Antenne 2 et ses timbres).

Parfois, Nicolas Sarkozy braconne hors de son quinquennat, il indexe à son bilan le Louvre à Lens, le Louvre Abou Dhabi, le Centre Pompidou-Metz, le MuCem de Marseille, ce que l'ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres ne devrait pas manquer, au nom de Jacques Chirac, de démentir: les trois premiers projets ont été lancés par lui et par Chirac, non par Sarkozy; le dernier a été inauguré par François Hollande. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas pris sa part, mais ces projets ont couru sur plusieurs quinquennats, non pas seulement sur le sien.

À lire seulement cette préface, on comprendrait finalement assez mal le «malaise» qui est né entre Sarkozy et les milieux culturels, un grand malentendu que ce livre essaye de dissiper. Les lecteurs curieux auront peut-être à cœur de tenter de répondre à la question: était-ce finalement un malentendu ou Nicolas Sarkozy a-t-il tendu des bâtons pour se faire battre?

Sarkozy s'est fait élire contre le modèle culturel français

Au-delà de cette préface décousue et des choix iconographiques aventureux, Promenades mérite notre attention. On a beaucoup ironisé –je l'ai fait, moi-même– sur la culture Sarkozy, «beauf» et «middlebrow». À l'époque, le président répétait: «Stallone, moi, je suis un inconditionnel»; «Je n'ai pas honte. J'assume mon attachement depuis le début de la “Star Ac'”»; «J'aime Chimène Badi, à la folie.» Longtemps, Sarkozy a joué au prolo, il raffolait des Bronzés, de Christian Clavier et du Grand restaurant avec Louis de Funès. Il aimait Enrico Macias, Michel Sardou et Il faut sauver le soldat Ryan. Sans oublier Steevy, Yasmina Reza et Mon Pays de Faudel.

Nicolas Sarkozy s'est fait élire en 2007 contre le modèle culturel français. À l'art, il préférait la culture mainstream. À la politique culturelle, il opposait les bienfaits du marché. Tout entière centrée sur le mouvement, sa campagne de 2007, menée «à l'américaine», a érigé en règle la rupture des codes culturels. Aujourd'hui, avec ce livre, il rentre au bercail. Il rentre dans le rang. Le voici qui défend Daumier et Balzac, Aragon et Zola, et surtout Victor Hugo. Faut-il s'en moquer? Être condescendant à son égard? Je crois qu'il faut plutôt saluer son geste, son engagement et finalement le projet de ce livre.

Nicolas Sarkozy paraît aujourd'hui plus mature, plus détaché des contingences, il va à l'essentiel.

Après tout, qu'un ancien président parle d'art, s'engage sur la culture est une bonne chose –et c'est assez rare pour être salué. Sa passion artistique qui, je crois, n'est pas feinte nous confirme également une chose essentielle: que l'art est devenu une matrice de la politique française et de notre identité nationale. Que Sarkozy valide ce message, fût-ce tardivement, est une bonne nouvelle. (Il le fait également dans une belle série d'émissions À voix Nue pour France Culture.)

Je le crois également sincère lorsqu'il fait ce bel éloge de la lecture. «J'ai pris, il y a plus de vingt ans, la résolution de lire au moins cinquante pages d'un livre chaque jour. Je m'y suis tenu. Ce fut de plus en plus facile jusqu'à devenir un besoin qu'il me fallait satisfaire. Et quand, par hasard ou par nécessité de mes occupations, je me soustrais à cette obligation que je me suis moi-même imposée, j'en éprouve toujours une réelle frustration. Le bonheur de lire se découvre après l'effort au service de la lecture.»

Les libraires, les bibliothécaires et tous les amoureux des livres de notre pays apprécieront. Nicolas Sarkozy paraît aujourd'hui plus mature, plus détaché des contingences, il va à l'essentiel. «L'art, la culture, les artistes composent l'essentiel», ajoute-t-il. Et plus loin, il insiste: «J'ai voulu parler de l'essentiel sans conditions, sans enjeux, sans arrière-pensées.» Pour lui, la culture est un «bien de première nécessité» (il aurait pu écrire, en collant à un débat par temps de Covid, un «bien essentiel».)

Surtout, Sarkozy confirme, peut-être à son quinquennat défendant, que la politique culturelle fait partie de l'identité française. «Renoncer à mettre la culture au centre de nos politiques publiques serait abandonner le cœur même du message français», écrit Sarkozy. La phrase mérite d'être soulignée et rappelée à ses successeurs de droite comme de gauche.

On peut aller plus loin. Dans ce court texte, l'ancien président a des formules qui rappellent le Malraux du Musée imaginaire. Son rapport à l'art à quelque chose de malrucien: l'art représente la nouvelle spiritualité de notre époque –et telle est, au fond, le message véritable de ce livre. On peut trouver la démonstration un peu courte et le livre un peu cher; mais le message est puissant et il aura un impact culturel durable.

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