Culture

«La Traversée», conte cruel et coloré de l'exil

Temps de lecture : 3 min

Le film d'animation de Florence Miailhe déploie des ressources inédites de beauté et d'invention pour mieux accompagner un parcours de migrante qui en évoque tant d'autres, bien réels.

Kyona, héroïne, narratrice et créatrice d'images. | Gebeka Films
Kyona, héroïne, narratrice et créatrice d'images. | Gebeka Films

«Toute ma vie j'ai dessiné», dit en voix off une femme âgée, qu'on ne verra pas. Ses dessins s'animent dans un décor encore mixte: mi-enregistrement de cinéma, mi-graphisme. Puis s'envole la dynamique, qui doit tout au dessin, et qui portera tout le film.

La première phrase qui vient à l'esprit est tout simplement: que c'est beau! Ce pourrait être aussi la dernière, alors que commence à se déployer le récit de la vie violente de la jeune Kyona et de son frère Adriel.

Ils viennent d'un village qui peut se trouver quelque part entre Bosnie, Pologne et Arménie, entre purification ethnique et génocide, d'un extrême à l'autre du siècle passé.

Passé? Pour l'essentiel, ils pourraient venir aussi bien de tant de régions d'Afrique, du Moyen-Orient, d'Europe de l'Est, d'Asie: les trajectoires d'hier et d'aujourd'hui de l'exil et de la migration, dans leur infinie diversité, se réfractent dans le parcours de ces deux adolescents.

De la décharge des enfants perdus au château des maléfices obèses et de la cabane de la sorcière dans les bois au cirque ambigu et à la forteresse carcérale, les contes et légendes du monde entier hantent le parcours des deux personnages.

Mythologique et historique

Florence Miailhe, qui a écrit le scénario avec Marie Desplechin, tisse l'odyssée de son héroïne et de son cadet d'échos romanesques et mythologiques aussi bien qu'historiques, y compris d'histoire contemporaine.

Le dessin tel que le pratique la réalisatrice se révèle ici une ressource précieuse par sa capacité à circuler constamment entre évocation réaliste, parfois brutale, et onirisme stylisé. Sans oublier les interventions des croquis dans le cours même de la narration.

Les multiples ressources du dessin, au cœur du récit. | Gebeka Films

Il est désormais bien acquis que les films d'animation sont à même de prendre en charge les sujets les plus graves et qu'il est de nombreuses échappatoires à la dictature du graphisme Disney, y compris sa variante pixarisée.

Mais le film est loin de se limiter aux pouvoirs du dessin. Sens du mouvement et des enchaînements, du changement d'échelle et de point de vue, Florence Miailhe déploie des talents proprement cinématographiques avec une élégance discrète qui participe de l'émotion vive qu'inspire La Traversée.

Cette réalisatrice, dont c'est le premier long-métrage mais qui a à son actif une œuvre importante de courts et moyens-métrages, possède incontestablement ce qu'on appelle un style. Qui a vu ses films reconnaîtra aussitôt ses images, la générosité sensuelle dans l'utilisation des couleurs, l'inventivité souriante dans le jeu sur les formes et leurs transformations, même et surtout lorsque le sujet est douloureux.

Une dynamique de la beauté

Mais la beauté, très particulièrement dans ce film-là, impressionne surtout par la capacité des choix graphiques de toute nature à se réinventer en permanence, au fil des situations et des enjeux dramatiques.

Si le style de Florence Miailhe est constamment reconnaissable, il se traduit par une multiplicité de réponses visuelles très précises, très singulières, en phase avec ce qui est raconté.

C'est à ce titre qu'on peut parler d'une dynamique de la beauté: la façon dont les réponses formelles cherchent ce qui est singulier, plastiquement, dans une situation dramatique, et qui en déploient ainsi les potentialités émotionnelles spécifiques.

Au-delà de leurs éventuelles qualités, c'est souvent la limite des films d'animation d'être assujettis à un graphisme particulier, qui peut être très beau mais néanmoins impose une certaine uniformité visuelle.

Aussi belles soient les propositions graphiques d'un Miyazaki, d'un Jean-François Laguionie ou d'un Michel Ocelot, pour prendre des exemples évidents, l'ensemble de leurs films s'inscrit dans une palette qui les définit. Et même un génie, Iouri Norstein, aura su modifier son graphisme dans ses différents courts-métrages, mais pas à l'intérieur d'un même film –alors qu'il y a ici, sans que cela nuise à la fluidité de l'ensemble, une variété de réponses par le dessin à la succession de péripéties de l'intrigue qui est véritablement singulière, et très impressionnante.

La richesse d'une palette très variée. | Gebeka Films

Réalistes, stylisées, proches de l'abstraction, mobilisant surtout le trait ou surtout les aplats, mélangeant ou séparant les couleurs et les contours, littérales ou métaphoriques, les images de Florence Miailhe ne cessent d'explorer des possibilités de mise en forme visuelle, sans perdre ni le fil de l'histoire, ni celui d'une cohérence plastique.

Cette aventure du regard redouble et rehausse l'aventure de Kyona. Elle fait de La Traversée une proposition d'une force inattendue, où la violence des situations évoquées et la splendeur des images se renforcent sans cesse.

La Traversée

de Florence Miailhe

Séances

Durée: 1h20

Sortie le 29 septembre 2021

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