Santé / Tech & internet

Instagram est-il en train de fabriquer des anorexiques en puissance?

Temps de lecture : 4 min

De nombreuses recherches attestent de la nocivité du réseau social chez les adolescentes, notamment en ce qui concerne l'image qu'elles ont de leur corps.

Instagram encourage indirectement les adolescents à faire des comparaisons malsaines. | Anna Shvets via Pexels
Instagram encourage indirectement les adolescents à faire des comparaisons malsaines. | Anna Shvets via Pexels

Le 14 septembre 2021, le Wall Street Journal a révélé qu'une étude interne avait informé la direction de Facebook en mars 2020 qu'Instagram, le réseau social de prédilection des ados, était nocif pour l'image corporelle et le bien-être des adolescentes. Facebook aurait préféré taire ces résultats et faire comme si de rien n'était, a ajouté le quotidien américain.

Cette politique basée sur le profit suivie par Facebook, en dépit des préjudices avérés, a amené certains à faire une comparaison avec l'industrie américaine du tabac, qui a continué à nier jusqu'au XXIe siècle le caractère cancérigène de ses produits, alors qu'elle en avait la preuve depuis les années 1950. Ceux qui s'intéressent à l'utilisation que les ados font des réseaux sociaux n'ont pas attendu une étude interne censurée pour savoir qu'Instagram peut leur nuire. De nombreuses études le démontrent.

Vu le temps passé en ligne chaque jour par la grande majorité des ados, il est important de comprendre l'impact qu'ont sur eux les réseaux sociaux. D'après un sondage du Pew Research Center, 89% des jeunes générations déclarent être en ligne «presque constamment» ou «plusieurs fois par jour».

Les ados sont plus susceptibles de se connecter à Instagram qu'à n'importe quelle autre plateforme. Elle fait partie intégrante de leur quotidien. Pourtant, les études montrent invariablement que plus les ados vont sur Instagram, plus leur bien-être général, leur confiance en soi, leur satisfaction à l'égard de la vie, leur humeur et l'image qu'ils ont de leur corps se dégradent. Une étude a montré que si les étudiants utilisaient davantage Instagram un jour donné, leur humeur et leur appétit de vivre étaient au plus bas ce jour-là.

Des comparaisons malsaines

Mais ce n'est pas seulement à cause de sa popularité qu'Instagram pose problème. Deux des caractéristiques de la plateforme semblent la rendre particulièrement dangereuse.

D'abord, elle permet à ses utilisateurs de suivre aussi bien leurs camarades que des célébrités, qui renvoient, les uns comme les autres, l'image retouchée à coups de filtres d'un corps idéalisé et l'impression particulièrement soignée d'une vie parfaite.

Même si tous les réseaux sociaux permettent à chacun d'être sélectif dans ce qu'il montre, Instagram est connue pour sa capacité à retoucher les photos et à les agrémenter de filtres. C'est en outre la plateforme de prédilection des célébrités, mannequins et influenceurs. Sur Facebook, il n'y a plus que les parents et les grands-parents. Pour les adolescents, cette intégration harmonieuse de célébrités et de versions retouchées d'adolescents comme eux les pousse à se comparer à ceux qui sont «mieux» qu'eux.

Même quand les ados qui participent à une étude savent qu'on leur montre des photos retouchées sur Instagram, elles n'en dénigrent pas moins leur corps.

En règle générale, c'est en regardant les autres que l'être humain évalue sa propre vie et apprend à s'adapter. Les adolescents sont particulièrement vulnérables à ces comparaisons sociales. Qui ne s'est pas fait du souci au sujet de son intégration au lycée? Instagram exacerbe ces craintes. C'est déjà difficile de se comparer à un top model superbe (quoique retouché); c'est encore pire quand l'élément de comparaison n'est autre qu'une fille du lycée.

Se comparer aux autres de façon négative conduit à être envieux de la vie et du corps de ceux qui semblent «plus chanceux». Récemment, des chercheurs ont même cherché à combattre cet effet en rappelant aux utilisateurs d'Instagram que ces publications ne sont pas réalistes.

En vain. Les comparaisons négatives, pratiquement impossibles à freiner, conduisent inéluctablement à l'envie et à la dévalorisation de soi. Et même quand les adolescentes participant à une étude savent qu'on leur montre des photos retouchées sur Instagram, elles n'en dénigrent pas moins leur corps. Pour celles qui ont tendance à se livrer à un grand nombre de comparaisons sociales, les conséquences sont encore plus désastreuses.

Réification et image du corps

L'autre danger possible avec Instagram, c'est que l'accent mis sur l'image du corps conduit ses utilisateurs à se focaliser sur la façon dont ils seront perçus. Notre étude montre que pour les jeunes filles, et pour de plus en plus de garçons, considérer son corps comme un objet de photo conduit à s'inquiéter démesurément du regard des autres et à développer des complexes. Le simple fait de prendre un selfie destiné à être mis en ligne nuit à l'image qu'ils ont d'eux-mêmes.

Être un objet offert à la vue de tous n'aide pas cette «génération selfie» à se sentir sûre d'elle; bien au contraire. Il ne s'agit pas là de questions de santé insignifiantes, car une mauvaise image du corps à l'adolescence se traduit presque systématiquement par de futurs troubles de l'alimentation.

Une mauvaise image du corps à l'adolescence se traduit presque systématiquement par de futurs troubles de l'alimentation.

Facebook a reconnu en interne ce que les chercheurs constatent depuis des années: Instagram peut représenter un danger pour les adolescents. Les parents peuvent les aider en leur parlant régulièrement des différences entre apparence et réalité, en les encourageant à interagir en personne avec leurs semblables et à utiliser leur corps de manière active au lieu de se cantonner aux selfies.

La grande question, c'est de savoir comment Facebook va gérer ces résultats fâcheux. L'histoire et les tribunaux n'ont pas été indulgents avec la politique de l'autruche adoptée par l'industrie américaine du tabac.

Traduit de l'anglais par Catherine Biros pour Fast ForWord.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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