Monde / Économie

La crise des sous-marins vue de Chine

Temps de lecture : 9 min

Retour sur une affaire qui prend ses racines en 2016.

Des sous-mariniers à bord d'un sous-marin français, à Toulon, le 19 octobre 2009. | Martin Bureau / AFP
Des sous-mariniers à bord d'un sous-marin français, à Toulon, le 19 octobre 2009. | Martin Bureau / AFP

À quel moment le gouvernement australien a-t-il décidé d'abandonner sa commande de sous-marins français et de se tourner vers des modèles américains? Il est évident que la négociation entre Canberra et Washington avait commencé sous l'administration Trump. Les pourparlers secrets sur ce contrat ont, semble-t-il, duré près de dix-huit mois. Le Premier ministre Scott Morrison savait donc parfaitement que son pays allait choisir les sous-marins américains lorsqu'il s'est rendu en France pour rencontrer Emmanuel Macron. Les deux hommes venaient de participer à un sommet du G20, à Carbis Bay, au sud-ouest de l'Angleterre.

Et ce 15 juin, dans la cour de l'Élysée, le président français accueille son visiteur avec un discours chaleureux et détaillé. Il énumère les départements et territoires français dans le Pacifique, en disant «combien la France reste engagée dans la défense des équilibres de la région indopacifique. Et combien nous considérons que le partenariat que nous avons avec l'Australie appartient à cette stratégie indopacifique.» Sans nommer ce que fait la Chine, Emmanuel Macron rejette «toute mesure cœrcitive prise contre l'Australie». Puis il salue «la mise en œuvre du programme de douze sous-marins qui représentent un pilier de notre partenariat et de la relation de confiance entre nos deux pays».

Sans oublier de saluer le geste de l'Australie qui a choisi d'ouvrir en mai dernier un consulat en Polynésie française «qui vient compléter l'action de votre consulat à Nouméa». Emmanuel Macron ajoute même: «L'Australie fait ainsi le choix d'investir dans la relation avec la France dans toute sa diversité et toute sa richesse. Et je vous en remercie.»

Emmanuel Macron et Scott Morrison, à l'Élysée, à Paris, le 15 juin 2021. | Thomas Samson / AFP

Scott Morrison répond en des termes de parfaite bonne entente. Il dit notamment: «Australiens et Français, nous sommes de bons amis et de bons partenaires. [...] Le mot “affinité” décrit bien notre partenariat, et il s'applique dans de nombreux domaines de notre relation.» Le Premier ministre australien poursuit en insistant, «chacun des éléments de notre partenariat a pour objectif de renforcer les valeurs et convictions qui nous sont chères». Pour terminer, il demande à Emmanuel Macron de bien vouloir excuser Jenny, son épouse, qui ne peut pas être présente au dîner organisé à l'Élysée par le couple Macron après la réunion de travail.

Un geste rare envers des alliés

Rien, dans ces propos, ne laissait deviner que l'Australie était sur le point de tourner le dos à sa commande de sous-marins Attack français. La question des dépassements de coûts –le contrat est passé de l'équivalent de 31 milliards d'euros à 56 milliards– semblait avoir été résolue ainsi que celle des délais de fabrication. Le gouvernement australien affirme aujourd'hui que tout cela a de nouveau été soulevé par Scott Morrison pendant l'entretien qu'il a eu ensuite avec Emmanuel Macron.

En tout cas, trois mois plus tard, le 15 septembre, les dirigeants français sont manifestement extrêmement surpris quand l'Australie et les États-Unis, associant la Grande-Bretagne, annoncent que finalement, Canberra va acheter des sous-marins américains. «Aukus», une appellation qui associe les noms Australie, United Kingdom et United State, désigne ce nouveau partenariat. Il concerne des sous-marins nucléaires d'attaque, équipés d'armes conventionnelles.

«Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance,
il y a eu mépris.»
Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères

Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères et Florence Parly, la ministre de la Défense, expriment immédiatement le mécontentement français. Jean-Yves le Drian est très au fait de l'origine de la vente de sous-marins à l'Australie, il était ministre de la Défense en 2016 lorsque le contrat a été signé. Sa réaction, le 18 septembre au journal de France 2, ignore toute nuance diplomatique. Il dit qu'autour de cet accord Aukus: «Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris. Donc, ça ne va pas entre nous. Ça ne va pas du tout. [...] Il y a une crise grave entre nous.» Geste rare envers des pays alliés, les ambassadeurs de France en Australie et aux États-Unis ont été rappelés à Paris pour consultation.

Le 20 septembre, alors qu'il arrive à New York pour assister à l'Assemblée générale de l'ONU, Jean-Yves Le Drian ajoute que «le sujet est d'abord celui de la rupture de confiance entre alliés», et que cela «appelle des réflexions lourdes entre Européens». Sur ce dernier point, Jean-Yves Le Drian reçoit le soutien d'Ursula von der Leyen, également présente à New-York. Sur la chaîne CNN, la présidente de la Commission européenne, juge «inacceptable» la manière dont la France a été «traitée». Ce n'est que le 22 septembre que le président américain téléphone à Emmanuel Macron. À la suite de quoi, un communiqué est publié affirmant que sur «des questions d'intérêt stratégique pour la France et les partenaires européens», les États-Unis et leurs partenaires «auraient dû mener des consultations ouvertes entre alliés».

Jean-Yves Le Drian et l'ancien Premier ministre australien, Malcolm Turnbull, lors de la signature de l'accord pour les douze sous-marins, à Adélaïde, le 20 décembre 2016. | Brenten Edwards / AFP

Le lendemain de cette conversation téléphonique, l'ambassadeur de France auprès des États-Unis reprend l'avion vers Washington. Et le 23 septembre, Jean-Yves Le Drian rencontre Antony Blinken, son homologue américain. Officiellement, entre la France et les États-Unis, l'incident est clos.

Du côté australien, en revanche, on continue d'estimer que changer de fournisseur de sous-marins s'imposait. «Ce n'est pas un changement d'avis, c'est un changement de besoin» va dire Scott Morrison, le 15 septembre. Les submersibles américains sont à propulsion nucléaire. Ceux que le contrat avec la France prévoyait étaient conventionnels, conformément à la demande de Canberra en 2016. Le 19 septembre, le Premier ministre australien enfonce le clou. «Je pense que les Français auraient eu toutes les raisons de savoir que nous avions de profondes et graves réserves quant au fait que les capacités du sous-marin de classe Attack ne répondaient pas à nos intérêts stratégiques Du côté français, on affirme là aussi ne pas avoir été prévenus.

Une «mentalité de Guerre froide»

Si une raison a favorisé le rapprochement spectaculaire de l'Australie et des États-Unis, c'est le danger que les deux pays voient dans la montée en puissance de la Chine. Celle-ci est vue comme voulant imposer sa domination sur l'Asie et l'Océanie. Le temps n'est plus où, il y a une dizaine d'années, le Premier ministre australien, Kevin Rudd –qui d'ailleurs parlait parfaitement le mandarin– développait les relations de son pays avec la Chine.

En 2018, les échanges sino-australiens dépassaient les 160 milliards de dollars australiens (110 milliards d'euros) et la Chine était le premier investisseur étranger en Australie, devant les États-Unis. Le gouvernement de Canberra a décidé de faire diminuer ces chiffres. Il a décrété l'interdiction des investissements dans tout secteur qu'il juge stratégique, et, provoquant la colère de Pékin, il a lancé fin 2020 un appel pour qu'une enquête internationale soit menée sur les origines de l'épidémie de Covid-19 en Chine.

«L'Australie fait douter de la sincérité de ses engagements en matière de
non-prolifération nucléaire.»
Zhao Lijian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères

Cette défiance de l'Australie face à la Chine convient parfaitement à Washington. Un objectif déclaré de Joe Biden est de limiter autant que possible le développement d'une puissance économique chinoise grandissante qui, en plus, s'accompagne d'un renforcement et d'une modernisation de ses possibilités en matière militaire. Le président américain s'inscrit ainsi dans la démarche de son prédécesseur Donald Trump. Mais à la différence de ce dernier, Joe Biden ne semble pas envisager, par rapport à la Chine, une stratégie exclusivement américaine. Il cherche à établir des alliances, et celle qui vient d'apparaître avec l'Australie en est un premier exemple. Elle présente simplement la particularité de provoquer une considérable irritation avec la France.

Quant à la Chine, elle est bien consciente que l'Aukus est dirigée contre elle et elle ne cache pas sa désapprobation. Le 15 septembre, à peine l'accord américano-australien est-il connu, Zhao Lijian, l'un des porte-paroles du ministère chinois des Affaires étrangères, déclare lors d'un point de presse: «Cette coopération en matière de sous-marins nucléaires est extrêmement irresponsable. [...] Elle sape gravement la paix et la stabilité régionale, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire.» Il accuse les États-Unis, l'Australie et la Grande-Bretagne de faire preuve d'une «mentalité de Guerre froide» et d'utiliser l'armement nucléaire à des fins géopolitiques. De plus, Zhao Lijian estime qu'en acquérant ces sous-marins américains, «l'Australie fait douter de la sincérité de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire».

Biden, «chef de gang»

De son côté, la presse chinoise ne fait pas dans la nuance à propos de cette vente de sous-marins à l'Australie. Le 16 septembre, l'agence Xinhua écrit que «les États-Unis sont le plus grand saboteur des règles et de l'ordre internationaux, ainsi qu'une source croissante d'incertitudes et d'instabilités dans le monde». Dans le China Daily du 17 septembre, on peut lire que l'administration Biden «se comporte dans la région comme un chef de gang de rue amplifiant les différences et provoquant la confrontation en vue de commencer une guerre de territoire». Quant à l'Australie, le Global Times considère qu'elle «se place elle-même dans une position d'adversaire de la Chine». Le quotidien va jusqu'à préciser qu'en cas de conflit, la Chine pourrait s'en prendre aux Australiens «pour envoyer un avertissement à d'autres».

Mais par-delà ces commentaires résolument hostiles au rapprochement stratégique entre les États-Unis et l'Australie, il y a à l'évidence une inquiétude en Chine. Les sous-marins en question pourront aller sans avoir à faire surface jusqu'aux alentours des îles de la mer de Chine méridionale que Pékin estime être chinoises. Ces îles, où la Chine a installé des bases, lui permettent de revendiquer de vastes étendues maritimes par lesquelles passe un très important trafic international de navires qui transportent des milliards de dollars de marchandises.

Ces zones maritimes sont riches en ressources naturelles et elles sont réclamées par les pays limitrophes de ces îles: le Vietnam, la Malaisie, le Brunei, Taïwan et les Philippines. En 2016, plusieurs d'entre eux ont saisi la Cour permanente d'arbitrage de La Haye , laquelle a jugé que la Chine n'a «aucun droit historique» sur cette mer de Chine. Il y a là de quoi alimenter des différends qui pourraient s'envenimer et provoquer des affrontements, ce que des sous-marins australiens pourront au minimum observer.

Une puissance militaire grandissante

Dans ce contexte, les futurs sous-marins australiens qui viendront évoluer en mer de Chine aux côtés de bâtiments de l'US Navy sont à comparer avec la force navale de plus en plus considérable dont dispose la Chine. 360 navires de combat, six sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, une quarantaine de sous-marins d'attaque battent pavillon chinois. La Chine a mis au point un prototype de sous-marin furtif capable de plonger à 500 mètres, sur lequel aucune information n'est donnée. Tout en étant trois fois inférieur aux chiffres de la défense américaine, le budget militaire chinois est en hausse constante, d'un peu plus de 6% chaque année. La marine en est une composante prioritaire.

Du haut de cette puissance militaire grandissante, la Chine observe attentivement le comportement américain à l'égard de ses alliés. L'agence Xinhua a recensé plusieurs mauvaises manières faites à la France par les États-Unis: «Les relations entre les États-Unis et l'Europe, en particulier la France, ont souvent été tendues ces dernières années. C'est notamment, le cas sur les dossiers récents de politique étrangère, comme les sanctions infligées à la filière du vin français aux États-Unis, les annonces du retrait du nord de la Syrie, vivement critiquée par la France et l'UE ou encore les négociations avec les Talibans.» L'annulation du contrat de sous-marins entre l'Australie avec la France est présentée comme «venant s'ajouter à cette série de sujets qui divisent les alliés».

Après le revirement de l'Australie à son égard, la France pourrait, en toute logique, opérer un rapprochement avec la Chine. Mais le régime chinois actuel n'a pas la souplesse qui pourrait permettre une pareille attitude. De plus, dans le contexte d'aujourd'hui, toute approche favorable à la Chine n'arrangerait pas la relation franco-américaine. La vente de sous-marins à l'Australie avait l'avantage de renforcer la position de la France sur un autre terrain, celui du monde indopacifique. Dans cette région du monde, la vente de Rafales à l'Inde a été un succès français. Vendre des sous-marins à l'Australie aurait pu en être un autre. Ce projet venant d'être écarté, la France va devoir trouver et mettre au point d'autres objectifs pour renforcer sa présence dans cette partie du globe.

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