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Vingt ans après le 11-Septembre, la propagande du groupe État islamique n'a pas éclipsé celle d'Al-Qaida

Temps de lecture : 9 min

Les deux organisations islamistes ont des manières bien différentes de faire passer leurs messages.

Une capture d'image de fichier extraite d'une vidéo téléchargée en février 2015 par Al-Hayat Media Center (lié au groupe État islamique) montre le djihadiste français Salim Benghalem s'exprimant dans un reportage télévisé d'Alep, intitulé «Inside Halab». | HO / Al-Hayat Media Center / AFP
Une capture d'image de fichier extraite d'une vidéo téléchargée en février 2015 par Al-Hayat Media Center (lié au groupe État islamique) montre le djihadiste français Salim Benghalem s'exprimant dans un reportage télévisé d'Alep, intitulé «Inside Halab». | HO / Al-Hayat Media Center / AFP

Le mois de septembre 2021 marque une date importante dans l'histoire du djihadisme: les vingt ans de l'attaque du 11-Septembre par Al-Qaida et le début du procès à Paris des attentats du 13 novembre 2015 commis par le groupe État islamique (EI).

L'occasion de dresser un bilan de l'évolution de la propagande d'Al-Qaida à la suite de l'émergence du groupe État islamique: dans quelle mesure les stratégies numériques des deux groupes incarnent-elles leurs divergences idéologiques et reflètent-elles leur évolution organisationnelle? Comment ont-elles bifurqué? Dans le cadre de l'intensification de la lutte contre les contenus terroristes en ligne, comment la propagande d'Al-Qaida est-elle parvenue à ne pas être éclipsée par celle du groupe État islamique, qui a fait les gros titres ces dernières années?

De manière pragmatique, les groupes djihadistes ont adopté les technologies de l'information dès l'avènement d'internet. Ils ont immédiatement intégré que, dans une guerre asymétrique, la lutte informationnelle constitue l'un des champs-clés de la conflictualité: médiatisation et magnification des actions et propagande pour recruter; diffusion des grandes lignes stratégiques; messages destinés aux ennemis, aux recrues et aux populations sous leur joug; mais également support du djihad (levées de fonds, conseils tactiques, tutoriels, constitution de cellules, etc.).

Néanmoins, le groupe État islamique, dans ses premières itérations, s'est rapidement démarqué de la «maison mère» Al-Qaida, notamment dans le domaine de la propagande. Au fil des ans, les deux groupes ont mené des stratégies média divergentes en matière de production, de formats, de dissémination et de rhétorique, qui correspondent à des ambitions et des positionnements bien distincts de déploiement, d'idéologies et de recrutement.

Excommunication et recrutement

En premier lieu, si les deux groupes visent à instaurer un califat régi par la charia, la temporalité de cet objectif diffère entre l'EI et Al-Qaida. L'EI a voulu établir un califat sur le court terme, par la force. Al-Qaida se situe dans une stratégie à plus long terme, moins coercitive, et privilégie de passer par la phase préalable de «conquête des cœurs et des esprits».

Deuxième différence notable, le groupe État islamique pratique l'excommunication systématique des non-musulmans, des chiites et des sunnites qui ne respectent pas son dogme, n'hésitant pas à frapper ces groupes de manière frontale. Al-Qaida, a contrario, rejette officiellement cette doctrine d'excommunication, ne commet pas de violences systématiques contre les chiites et condamne celles commises contre les musulmans sunnites.

Cette photo vidéo fournie par IntelCenter le 4 septembre 2008, tirée d'une séquence vidéo des médias As-Sahab d'Al-Qaida, présente le haut dirigeant d'Al-Qaida Mustafa Abu al-Yazid. | HO / IntelCenter / AFP

Enfin, l'un des buts de l'EI consistait à peupler son proto-État. La stratégie de recrutement mise en place s'est donc avérée très large et visait à recruter des segments variés de population, tous azimuts.

En revanche, celle d'Al-Qaida, malgré des visées «unificatrices» de la oumma –communauté des croyants–, garde une stratégie de recrutement plus élitiste, idéologique et intellectuelle.

La stratégie média innovante de l'EI

Ces trois différences fondamentales s'incarnent dans la stratégie média des deux groupes. Pour tenir ses objectifs et afin de s'imposer comme la marque dominante sur le marché du djihad, l'EI a mis en place une stratégie de communication innovante en matière de contenus, de volume, de diversité des formats, de modes de dissémination, de rhétorique et d'ultraviolence, se démarquant nettement de la propagande d'Al-Qaida et reléguant celle-ci au second plan pendant la période califale. Cette dernière s'est néanmoins maintenue avec résilience avec des publications régulières (séries de cours, déclarations, photos, interventions vidéo, etc.).

L'EI a bâti une véritable machine de production de masse, atteignant le nombre considérable de 754 médias uniques publiés dans le mois en août 2015, apogée du califat médiatique. Il a bâti une stratégie de débordement vis-à-vis des réseaux sociaux avec le partage de dizaines de liens par publication. Al-Qaida, a contrario, publie de manière plus parcimonieuse, des contenus ad hoc correspondant à un message, une revendication ou un événement précis, sans chercher le volume, mais plutôt le caractère purement religieux du propos.

Centralisation et distribution

En matière de distribution, on peut comparer la propagation des contenus EI à des cercles concentriques, au centre desquels se trouvent quelques agences officielles (les médias centraux tels que Nashir, Al-Hayat, Al-Furqan, Amaq, Maktabat Al-Hima). Autour de ce cœur de médias se trouvent d'autres fondations, proches des médias centraux sans leur être nécessairement affiliées, qui traduisent, relaient, amplifient voire publient leurs propres contenus (contenus auto-générés). Cette amplification se poursuit à mesure que d'autres fondations médiatiques pro-EI prennent le relai des traductions, des partages, des réadaptations de contenus voire des contenus auto-générés. Les traductions sont systématiques afin d'accrocher le lectorat cible, parfois dans plus de quinze langues, comme ce fut le cas pour le magazine Rumiyah.

La production et la distribution de la propagande d'Al-Qaida résultent quant à elles d'une stratégie de décentralisation: la création successive de filiales ancrées dans des problématiques locales a abouti sur autant de créations de fondations médiatiques. Cette structure est en râteau, avec des fondations qui publient de manière indépendante et chacune avec son propre média: As-Sahab pour Al-Qaida Central, Sham al-Ribat pour Hurras ad-Din (branche syrienne d'Al-Qaida), Al-Andalus pour Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), Al-Malahem pour Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA), Al-Kataib pour les Shabaab (branche somalienne), Az-Zallaqa pour la branche malienne d'Al-Qaida ou As-Sahab Subcontinent pour Al-Qaida dans le sous-continent indien.

Chaque média a son propre logo et sa propre maquette. Cette structure des médias reflète l'évolution du groupe en matière de décentralisation et l'attention que les filiales accordent aux problématiques et aux objectifs locaux.

Une photo non datée prise le 16 novembre 2015 du numéro 7 du magazine en ligne en anglais Dabiq du groupe État islamique, montre prétendument un militant belge de 27 ans à la tête du groupe EI Abdelhamid Abaaoud, soupçonné d'être le cerveau d'une cellule djihadiste démantelée en Belgique en janvier 2015. | Dabiq / AFP

L'EI recherche la visibilité, le volume et la viralité, investissant à cet effet les grands réseaux sociaux. Al-Qaida les cible avec parcimonie, malgré des exceptions comme les Shabaab, dont l'empreinte est plus marquée sur certaines plateformes grand public. Al-Qaida recherche davantage la stabilité propre à garantir l'endurance d'une plateforme. Le groupe attribue peu de ressources pour continuer à publier sur les grandes plateformes. L'EI y mène une forme de «guerre d'attrition» en ligne, contournant les outils de veille et luttant pied à pied pour y maintenir sa présence.

Afin de cibler des audiences variées, l'EI et ses sympathisants ont mis en place des formats d'une grande diversité (enregistrements, vidéos, nasheeds, posters, infographies, communiqués, magazines, lettres hebdomadaires). L'EI exploite une iconographie et une rhétorique variées mobilisant les facteurs attractifs et répulsifs pour attirer vers le djihad et fustiger l'Occident ou les régimes arabes qu'il combat. Al-Qaida reste pour sa part sur des formats de vidéos plus statiques, discursives, cérébrales, comportant peu d'effets chorégraphiques, à quelques exceptions près. L'émotionnel y est moins sollicité. Son approche reste davantage politique, avec des tentatives régulières de rallier, même en Occident, la sympathie de certaines minorités.

Médiatisation de l'ultraviolence

En matière de contenus, l'une des divergences-clés entre l'EI et Al-Qaida reste la médiatisation par l'EI de l'ultraviolence. L'une des ruptures initiales entre Al-Qaida et son émanation irakienne date du milieu des années 2000 quand le groupe Tawhid wal-Jihad, ancien avatar de l'EI, commet puis finit par médiatiser des attentats contre les communautés chiites ou contre des sunnites accusés de coopérer avec le gouvernement irakien. La stratégie de Zarqaoui était alors calculée: les actions contre les chiites en particulier, puis leur médiatisation, visaient à amplifier la fracture confessionnelle entre chiites et sunnites en Irak en radicalisant les chiites dans le but de provoquer une surréaction de leur part à l'encontre des sunnites. En cela, il comptait pousser ces derniers à soutenir les groupes sunnites radicaux qui seraient devenus l'ultime recours. Alternant revendication et non-revendication de ses actions, le groupe finit par tout revendiquer en 2007 alors que la fenêtre d'acceptabilité de cette ultraviolence s'était élargie.

Al-Qaida, dès cette époque, avait rejeté et condamné cette approche, craignant de s'aliéner les populations musulmanes devant cette violence poussée à l'extrême.

La volumétrie des médias de l'EI, leur ultraviolence, l'investissement massif du groupe dans le numérique, ont priorisé la lutte contre les contenus de l'EI, reléguant ceux d'Al-Qaida au second plan.

La volumétrie des média de l'EI, leur ultraviolence (et ses corollaires: la banalisation de cette violence, son potentiel mimétique, l'offense à la mémoire des victimes, etc.), l'investissement massif du groupe dans le numérique, ses attaques terroristes, notamment en Occident ainsi que leur médiatisation ont priorisé la lutte contre les contenus de l'EI, reléguant ceux d'Al-Qaida au second plan. Mais Al-Qaida a maintenu sa ligne stratégique au long terme, sans céder à l'émulation de la propagande de l'EI.

Dans un second temps, les progrès de l'intervention contre les contenus de l'EI se sont néanmoins étendus à Al-Qaida. Cependant, le groupe est parvenu à montrer une résilience numérique en décentralisant, de la même manière que l'EI, ses contenus sur des plateformes que l'organisation juge stables. À l'heure actuelle, le serveur RocketChat d'Al-Qaida, lancé en décembre 2019 à la suite de l'opération d'Europol contre les contenus djihadistes sur Telegram, reste l'une de ses plateformes de diffusion les plus durables avec plus de 2.300 membres.

Les défis d'Al-Qaida

Alors qu'Al-Qaida est devenue depuis vingt ans une organisation décentralisée, avec des filiales qui constituent autant de centres névralgiques, le groupe est confronté à plusieurs défis: tout d'abord, il doit conserver une cohérence stratégique, une homogénéité «de marque» en évitant l'effritement ou les sécessions de ses filiales (comme ce fut le cas pour l'EI et pour Hayat Tahrir al-Cham en Irak et en Syrie). Un autre défi d'Al-Qaida consiste à maintenir un discours cohérent entre ses différentes filiales. Enfin, le groupe doit conserver des priorités alignées concernant l'ennemi proche ou lointain, c'est-à-dire doser les priorités locales et les priorités internationales.

La propagande reflète bien ces buts. En matière de marque, chaque vidéo du groupe s'ouvre par un générique affichant les logos des quatre principales filiales (JNIM, AQMI, AQPA et les Shabaab) ains que celui d'Al-Qaida central, afin de rattacher clairement ces vidéos dans son branding global.

Générique de vidéo d'Al-Qaida où s'affichent les logos des fondations médiatiques d'Al-Qaida central et de ses principales filiales (de gauche à droite: Zallaqa pour JNIM, Andalus pour AQMI, Sahab pour Al-Qaida central, Malahem pour AQPA, Kataib pour les Shabaab). | Capture d'écran via une vidéo d'Al-Qaida / Lien expiré

De plus, la présence de tous les médias officiels (et affiliés) d'Al-Qaida au sein d'une même plateforme (RocketChat) illustre la volonté de fédérer cette fragmentation médiatique. Depuis deux ans environ, la mise en place d'une fondation médiatique non-officielle mais liée à Al-Qaida, l'agence Thabat, publiant des communiqués sur les actions du groupe dans sa globalité, rappelle l'usage fédérateur de l'agence Amaq pour l'EI.

Enfin, en matière de message, on note deux éléments importants. Tout d'abord, une résonance récurrente entre les différentes publications de ces filiales atteste de la volonté de maintenir une cohérence de positionnement (félicitations pour l'action d'une autre filiale, par exemple, ou reprise d'une déclaration sur une thématique plus globale, comme récemment les félicitations adressées aux talibans). D'autre part, on constate dans l'ensemble des filiales l'alternance de la focalisation sur l'ennemi proche et l'ennemi lointain, rappelant qu'Al-Qaida, dans sa globalité, conserve ce double visage avec visées locales et internationales.

Alors que la propagande du groupe État islamique a occupé le devant de la scène médiatique depuis la montée en puissance du groupe, la stratégie numérique d'Al-Qaida, comme sa stratégie globale, s'inscrit dans un plus long terme, cherchant stabilité et endurance. Vingt ans après le 11-Septembre, Al-Qaida conserve une puissance de frappe médiatique pour une thématique donnée –reprise par les fondations médiatiques les plus importantes du groupe. Plus encore, on note depuis quelques semaines un afflux de plusieurs fondations médiatiques affilées, rappelant le modèle du groupe État islamique. Nous n'avons néanmoins pas suffisamment de recul pour affirmer qu'il s'agit d'une tendance de fond ou ponctuelle.

Cet article a été publié initiatlement par GNET-research.

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