Culture

Depuis deux ans, j'écoute en boucle la musique de Gustav Mahler

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] C'est comme une maladie, un sortilège, un envoûtement auquel je ne peux ni ne veux me soustraire.

Sa musique vit en moi autant que je vis en elle. |  Larisa Birta via Unsplash
Sa musique vit en moi autant que je vis en elle. |  Larisa Birta via Unsplash

Aux abords de la cinquantaine, j'ai mal tourné. Moi qui était un enfant du rock, fou de Joy Division, des Smiths, de Dylan, de Lloyd Cole et autres troubadours funambules, je me suis découvert une passion pour la musique classique. Elle m'est tombée dessus sans prévenir. Un jour, j'en étais encore à compiler les versions inédites de «The Charming Man», le lendemain, je ne jurais plus que par le «Concerto pour piano» de Schumann.

Cela aurait pu être une simple foucade, un enthousiasme passager, une passion éphémère comme une crise d'adolescence. Au lieu de prendre une maîtresse, je me serais entiché de musique classique avant de m'en lasser et de m'en retourner à mes amours premiers. Mais non! C'est tout le contraire qui s'est passé. Je ne suis pas mystique pour un sou –quoique–, mais parfois j'ai l'impression d'avoir eu une révélation, la découverte d'un monde fabuleux où, d'emblée, je me suis senti comme chez moi, une rencontre si longtemps retardée qu'elle m'est apparue au fil du temps comme un véritable miracle, une résurrection.

J'ai été ici et là, j'ai tout écouté d'une manière brouillonne et anarchique. J'étais si ignorant! Je le suis toujours et quels que soient mes efforts, je le resterai jusqu'à la fin de mes jours. J'ai accumulé beaucoup trop de retard pour espérer un jour me considérer comme un amateur éclairé. C'est sans importance. La vie donne, la vie reprend. D'ailleurs depuis deux années maintenant j'ai abandonné mes explorations musicales pour écouter en boucle, d'une manière obsessionnelle et maladive, les symphonies de Gustav Mahler.

Je ne saurais dire pourquoi. Les premières fois où je me suis frotté à cette musique, j'ai eu l'impression de pénétrer dans les méandres d'un esprit dérangé, un univers plein de bruit et de fureur auquel je n'entendais rien, absolument rien. Ce n'était pas vraiment de la musique, c'était autre chose, un monde tout à la fois fantastique et tragique qui avait sa propre logique mais auquel je n'avais pas accès. J'avais connu pareille mésaventure quand adolescent, j'avais voulu me frotter aux grands textes de la littérature moderne. Vers mes 18, 20 ans, je lisais les romans de William Faulkner, de Virginia Woolf, de James Joyce ou encore Au-dessous du volcan de Malcom Lowry sans même les comprendre.

J'étais perdu, irrémédiablement perdu face à ces livres qui m'apparaissaient alors comme des monstres, des créatures inquiétantes qui ne laissaient rien paraître de leur univers si singulier comme si d'une certaine manière, ils étaient écrits dans une langue étrangère, une langue nouvelle dont j'ignorais tout de la grammaire intérieure. Et pourtant, dans la confusion qui était la mienne, je sentais que quelque chose s'était passé, un déplacement de l'âme, un ajustement de mon être, les prémices d'une rencontre qui allait changer le sens de mon existence. Quelque part, j'étais né à la littérature; j'avais trouvé une patrie, ma raison d'être.

Il en a été pareil avec les symphonies monstres de Mahler. Longtemps, très longtemps, j'ai passé des heures, des jours, des semaines à les écouter sans ressentir le moindre plaisir, et pourtant, là aussi, comme naguère avec Faulkner ou Proust, je sentais dans les tréfonds de mon être que quelque chose était en train de se dérouler, quelque chose d'essentiel, d'unique, de fondateur qui ferait que je ne serais plus jamais le même.

Cependant, les symphonies continuaient à me rejeter mais je m'obstinais. Je ne voulais pas renoncer. L'enjeu était trop important. Il en allait de ma vie et je percevais ici et là, comme un chant lointain, les échos d'une musique qui me parlait comme jamais aucune autre ne m'avait encore jamais parlé. J'étais envoûté autant que terrifié. J'allais d'effarement en effarement et je passais d'une symphonie à une autre comme si je sautais d'un continent à un autre, dans le ravissement de l'exilé qui, ayant quitté sa terre natale, trouve dans l'objet même de son voyage la raison de son départ.

Du matin au soir, je n'écoutais que cela. C'était comme une maladie, un sortilège, un envoûtement auquel je ne pouvais ni ne voulais me soustraire. M'aurait-on annoncé à cette époque que les Smiths se reformaient –souhait le plus cher d'une partie de mon existence– que j'aurais accueilli cette nouvelle dans l'indifférence la plus absolue. En fait, je m'étais marié avec Mahler, une sorte de mariage forcé où tous les jours je me demandais quel était donc ce fou, ce monstre, ce Dieu avec qui il me fallait partager mon temps.

Peu à peu, en un long et pénible apprentissage, à force de patience et de lectures, j'ai appris à aimer Mahler, l'homme autant que sa musique. Aujourd'hui, je me repère mieux dans l'écheveau formé par ses différentes symphonies. J'ai mes préférences, mes réticences, mes engouements lesquels changent de jour en jour comme si mon éducation n'était pas encore achevée, que j'étais encore en phase de rodage. Sa musique vit en moi comme un être organique qui me nourrirait de sa sève, une attention constante dont j'apprécie semaine après semaine les bienfaits.

Dire pourquoi je me suis entiché de ce compositeur me demanderait des efforts considérables –une plongée en eaux profondes dans l'intimité de mon être– mais jamais je crois pouvoir affirmer que sa musique, par la force qu'elle dégage, par son ironie et sa dimension comique, par ce besoin de tout dire là, maintenant, de suite, d'envisager le monde sous le spectre d'une lumière mettant l'homme en prise avec des enjeux qui le dépassent et le terrassent –une divine comédie funèbre– trouve en moi des échos tout particuliers: l'affirmation d'une singularité qui serait celle d'un écrivain, d'un homme dont l'émerveillement face au simple fait d'exister s'accompagne toujours d'une certaine douleur, d'un sens du tragique inné.

Et que la musique de Mahler aide à vivre.

Tout simplement.

Un week-end Mahler se tient en ce moment même à la Philarmonie de Paris.

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