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Le mandat de Joe Biden se joue maintenant

Temps de lecture : 4 min

L'échéance proche des élections de mi-mandat explique le volontarisme du président des États-Unis.

Le président des États-Unis au Lubber Run Park à Arlington en Virginie le 23 juillet 2021. | Brendan Smialowski / AFP
Le président des États-Unis au Lubber Run Park à Arlington en Virginie le 23 juillet 2021. | Brendan Smialowski / AFP

Au pouvoir depuis huit mois, Joe Biden s'active pour mettre en œuvre son programme économique Build Back Better et respecter ses engagements de campagne. La courte fenêtre d'opportunité dont il dispose explique en partie son volontarisme. Dans un peu plus d'un an se tiendront les élections de mi-mandat qui pourraient faire basculer le Congrès aux mains de l'opposition républicaine.

Lors de ce rendez-vous électoral, le camp présidentiel essuie généralement un recul qui s'avère parfois fatal en cas de perte de contrôle de l'une des deux chambres législatives. Barack Obama et Donald Trump en ont tous deux fait les frais. Les Démocrates, qui n'ont pas disposé de cette marge de manœuvre depuis plus d'une décennie, pourraient, en cas de revers, retrouver le banc de l'opposition pour plusieurs années.

Le contexte difficile dans lequel se déroule la présidence Biden oblige la majorité à agir vite et fort: crise sanitaire toujours d'actualité, campagne vaccinale qui peine à progresser, hausse constante des inégalités et crise climatique qui s'accentue. Aussi, le retrait mouvementé d'Afghanistan a affecté la cote de popularité du locataire de la Maison-Blanche. Agir sur la scène intérieure est donc impératif pour répondre aux enjeux actuels et tourner la page afghane. Le grand plan infrastructures, social et climat en négociation au Congrès pourrait conduire à de profondes transformations aux États-Unis et offrir à Joe Biden une bouffée d'oxygène. Mais les obstacles sont nombreux et la pente glissante.

La promesse de «reconstruire mieux»

Le programme Build Back Better, fruit d'intenses tractations entre l'aile gauche et l'establishment à la fin des primaires démocrates, constitue la colonne vertébrale de l'action politique de Joe Biden depuis sa prise de fonction en janvier dernier. Il se décompose en trois volets principaux. Le premier, l'American Rescue Plan, a été voté en février dernier pour répondre à court terme aux conséquences économiques de la crise sanitaire.

Estimé à 1.900 milliards de dollars (1.618 milliards d'euros), il a permis de remettre à flot l'économie américaine et d'offrir un filet de sécurité aux classes populaires et moyennes étouffées par les factures et parfois même dans l'incapacité de subvenir à leurs besoins primaires. Chaque Américain gagnant moins de 75.000 dollars par an s'est vu remettre un chèque de 1.400 dollars. Les familles ont pu bénéficier d'une aide financière oscillant entre 3.000 et 3.600 dollars par enfant, les chômeurs ont vu leurs allocations augmentées de 300 dollars supplémentaires par semaine pendant six mois, les petites et moyennes entreprises ont été soutenues à hauteur de 130 milliards et les groupes scolaires ont été accompagnés pour rouvrir rapidement les salles de classe.

Gene Sperling, coordinateur de l'American Rescue Plan, prend la parole dans la salle de presse James Brady de la Maison-Blanche le 2 août 2021 à Washington, DC. | Kevin Dietsch / Getty Images / AFP

Le second volet du programme de Joe Biden, l'American Jobs Plan, s'axe principalement sur le climat et sur la modernisation des infrastructures américaines telles que les routes, les ponts, les lignes de chemin de fer ou encore les canalisations. Un compromis bipartisan a été trouvé pour le faire adopter par le Congrès. Beaucoup moins ambitieux que celui promis lors de la campagne, il permettra néanmoins au président de tenir sa promesse de «réunir Démocrates et Républicains» sur un projet en discussion depuis plus de dix ans.

Enfin, l'American Families Plan, phase trois de Build Back Better, vise à mettre en place un certain nombre de mesures sociales à destination des foyers modestes telles que la gratuité d'une partie de la scolarité, la pérennisation des allocations familiales, l'aide à la garde d'enfant, l'extension de la couverture santé Medicare, etc. Encore en négociation, il n'obtiendra aucun soutien républicain et devra être voté par l'ensemble des élus démocrates en contournant l'obstruction de l'opposition par le biais de la procédure de Réconciliation budgétaire.

Une bataille politique complexe en cours

Les marges de manœuvre de la majorité au Congrès sont extrêmement faibles, qu'il s'agisse du Sénat ou de la Chambre des représentants. L'unité est la seule option pour les Démocrates s'ils veulent légiférer. Et pour l'heure, elle n'existe pas. L'aile centriste et l'aile gauche du parti sont en désaccord sur les montants destinés à l'American Jobs Plan et à l'American Families Plan (qui constituent tout deux le grand plan infrastructure, social et climat évoqué en introduction).

Le premier, issu d'un compromis entre Démocrates et Républicains, n'est pas à la hauteur de la promesse de campagne. Il n'inclut presque aucune mesure environnementale et son montant, 550 milliards de dépenses nouvelles, est trois à quatre fois inférieur à la proposition initiale. Refroidit par cette négociation à la baisse, la gauche du parti a donc conditionné son soutien à celui-ci à l'approbation de l'American Families Plan et de mesures pour le climat.

Le sénateur Joe Manchin a déjà indiqué son refus de voter pour un package estimé au total à plus de 4.000 milliards de dollars, arguant que ce dernier allait créer de l'inflation et accroître la dette. | Kevin Dietsch / Getty Images / AFP

En clair, les progressistes voteront pour l'ensemble législatif, et non seulement pour le compromis bipartisan. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, les leaders de l'aile gauche, ne veulent pas être piégés par les centristes, peu enclins à supporter le second plan de 3.500 milliards qui nécessitera toutes les voix démocrates. En liant les deux, ils espèrent forcer la main de ces derniers qui ont ardemment soutenu l'accord bipartisan.

Le sénateur Joe Manchin et la sénatrice Krysten Sinema ont cependant d'ores et déjà indiqué leur refus de voter pour un package estimé au total à plus de 4.000 milliards de dollars arguant, qu'il allait créer de l'inflation et accroître la dette. Ce dernier argument n'est pas pertinent, puisqu'une hausse de la fiscalité sur les entreprises et les ménages les plus fortunés est proposée pour le financer. Officieusement, leur inquiétude se porte surtout sur leur réélection et l'appui du secteur privé pour financer leur campagne.

Si l'obstination des Démocrates à refuser toute avancée majeure perdure, cela entachera la présidence Biden.

Une première contre-proposition a été émise par Manchin: 550 milliards pour l'un et 1.500 milliards pour l'autre. «Inacceptable», pour Bernie Sanders, qui explique avoir déjà revu ses exigences à la baisse. La situation est encore plus complexe qu'elle n'y paraît, puisqu'il existe même des divergences entre les majorités démocrates des deux organes législatifs du Congrès.

L'équation semble donc impossible à résoudre tant que les Democrat In Name Only (DINO), surnom donné aux Démocrates conservateurs, continueront de pilonner le premier compromis proposé par l'aile progressiste, lequel satisfait pourtant la Maison-Blanche et l'opinion publique. Si cette obstination à refuser toute avancée majeure perdure, cela pénalisera les Américains modestes et la lutte contre le changement climatique. Cela entachera aussi la présidence de Joe Biden. Les Démocrates pourraient même en payer le prix lors des prochaines échéances électorales. Les heures et les jours à venir seront donc déterminants.

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