Politique

Face à la Grande Bleue, les candidats à la présidentielle se fardent de vert

Temps de lecture : 8 min

De droite, de gauche, en même temps ou écologistes avant tout, les personnalités politiques en lice pour la présidence de la République se sont fait remarquer (par leur absence pour certaines) lors du Congrès mondial de la nature, à Marseille.

Emmanuel Macron parle à la presse après un tour en bateau aux Calanques de Marseille, où il assiste au Congrès mondial de la nature, le 3 septembre 2021. | Ludovic Marin / POOL /  AFP
Emmanuel Macron parle à la presse après un tour en bateau aux Calanques de Marseille, où il assiste au Congrès mondial de la nature, le 3 septembre 2021. | Ludovic Marin / POOL /  AFP

«Marseille, capitale de l'univers.» Le vieux fantasme phocéen serait-il devenu réalité? Du 3 au 11 septembre, la ville a largement ouvert ses portes au Congrès mondial de la nature. L'enceinte du parc Chanot a ainsi pu accueillir tout ce que la société civile compte d'acteurs engagés dans la préservation de l'environnement. ONG, entreprises, collectivités locales, peuples autochtones et représentants de gouvernements ont tenté d'unir leurs efforts pour sauver la planète. Objectif louable et objet de convoitises.

La plus visible fut strictement franco-française. En quelques jours, Marseille, étonnée, voit défiler le bal des prétendants à la prochaine élection présidentielle: c'est l'occasion inédite de verdir les discours. Premier candidat, Emmanuel Macron est venu donner le ton.

Un électorat Macron-compatible à séduire

Flanqué de l'acteur américain Harrison Ford, le chef de l'État se livre à un véritable meeting de campagne. Au menu: protection des forêts, développement d'une filière de protéines végétales , accompagnement de l'agroécologie et restauration de 250 millions d'hectares de terres dégradées. La Méditerranée, Marseille oblige, bénéficie de toutes les attentions. Là encore, les promesses sont nombreuses: préservation de la biodiversité, réduction de l'impact de la pêche, lutte contre la pollution plastique.

Le public, soigneusement trié, accueille solennellement le discours présidentiel. La présence d'Indiana Jones électrise l'assistance. Un congressiste trépigne. Prendre un selfie avec «Indy» devient une obsession.

Si le Graal ne se trouve pas à Marseille, le salut, pour le président de la République, passerait-il par la cité phocéenne? Les analystes locaux glosent. Les téléphones chauffent et les verres tournent. Le chef de l'État, certes, apprécie sincèrement la ville. L'homme cependant est un animal politique. Authentique sphinx, chacun de ses actes est, croit-on, revêtu d'une ambition cachée.

L'une d'entre elles pourrait être d'ordre stratégique. Emmanuel Macron serait intéressé par l'exemple du Printemps marseillais. Lors des dernières élections municipales, un rassemblement hétéroclite remporte la mairie. Composé de partis de gauche, d'écolos et de collectifs, ce mouvement qualifié «d'inédit» se pose, dès lors, en source d'inspiration. Plus profondément, le Printemps marseillais a su habilement jouer de l'embourgeoisement urbain. Loin des clichés, une nouvelle population, plus jeune, plus aisée et plus connectée, change peu à peu le visage de la ville. Mêlant aspiration écologique, recherche du bien-vivre et dynamisme entrepreneurial, elle a voté très majoritairement pour la gauche. Une cible rare dont le profil sociologique, malgré tout, demeure Macron-compatible.

Le chef de l'État, il est vrai, a besoin d'une alliance originale. Son ambition écologique pourrait séduire une partie de ces classes moyennes, volontiers de centre-gauche et connue pour ses taux de participation électorale relativement élevés. Un hold-up sur le Printemps marseillais, serait, à ce titre, une première étape.

Le clivage droite-gauche, obsolète face à l'urgence écologique?

«Ça discute beaucoup à Marseille», avoue en souriant Christophe Madrolle. Assis face à la mer, ce conseiller régional PACA, par ailleurs président de l'Union des centristes et des écologistes (UCE), préfère se concentrer sur le futur immédiat. Sa voix, très haute, couvre le chant des gabians.

«Je salue l'engagement du président de la République, débute-t-il. Mais j'attends personnellement des actes. Les exemples sont nombreux, en particulier en Méditerranée. La pollution plastique y est dramatique.» Chaque jour, 730 tonnes de déchets en moyenne y sont déversées.

«Lorsqu'il faut agir pour lutter contre la désertification, l'effondrement du vivant ou encore le recul des terres arables, il n'est pas question d'être de droite ou de gauche!»
Christophe Madrolle, président de l'UCE

«J'ai soutenu la pétition de l'association Égali-Terre et de sa présidente, Caroline Gora, pour que la future présidence française de l'Union européenne consacre une partie de ses efforts à la Méditerranée, continue Christophe Madrolle. Cette association demande à ce qu'un véritable Grenelle de la Méditerranée soit lancé. Je pense qu'il est impossible de faire de l'écologie sans être à l'écoute de la société civile.»

Une écologie qui, selon le président de l'UCE, frapperait d'obsolescence le clivage droite-gauche: «Lorsqu'il faut agir pour lutter contre la désertification, l'effondrement du vivant ou encore le recul des terres arables, il n'est pas question d'être de droite ou de gauche! Seule la réalité vaut. Europe Écologie-Les Verts se trompe, l'écologie ne peut être prise en otage par la gauche!»

Les candidats à la primaire écolo, quant à eux, ont été relativement silencieux: Yannick Jadot et Sandrine Rousseau, qui s'affronteront au second tour, ne s'y sont pas montrés.

Un printemps écolo au printemps 2022?

Éric Piolle est bien descendu à Marseille à l'invitation de Michèle Rubirola. À ses yeux, il y aurait «un chemin pour la neutralité carbone en créant 1,5 million d'emplois». Discret, le maire de Grenoble réunit ses soutiens au théâtre des Chartreux. Devant une centaine de fidèles, il déclare lui aussi «rêver d'un Printemps marseillais» pour les futures présidentielles.

Partisan d'une «écologie centrale», Jean-Marc Governatori, autre candidat malheureux à la primaire écolo, a volontiers accepté de s'exprimer au sujet du congrès. Coprésident du parti Cap écologie (CÉ), conseiller municipal de Nice et conseiller communautaire de la métropole niçoise, ce chef d'entreprise a créé la surprise lors des dernières élections régionales en PACA. Au soir du premier tour, il a réuni 5,28% des voix, un score suffisant pour fusionner avec d'autres listes. Refusant cette option, il a préféré appeler à faire barrage au RN. Par la même occasion, il a obtenu de Renaud Muselier des «engagements forts» en matière d'environnement.

«Le rôle d'un tel congrès est de mener un gros travail de pédagogie sur les populations, débute-t-il. Une partie pense connaître la gravité de la situation de la planète. La réalité est tout autre. On sous-estime le danger. Il faut expliquer, argumenter, factualiser. Personnellement, je suis porteur d'une société authentiquement écologiste

300 propositions et quatre piliers structurent, longuement, son programme. «Je mise sur l'autonomie des territoires et des personnes, la fraternité, la responsabilité, expose-t-il. Trop souvent, on dit aux gens “c'est la faute à Macron, c'est la faute à Bruxelles”. C'est toujours la faute des autres, mais je pense qu'il faut insister sur la notion de responsabilité. [...] Il faut développer des outils tels que les jardins partagés, les composteurs collectifs, les habitats groupés, les éco-hameaux, les systèmes d'échanges locaux. Il faut valoriser tout ce qui fait que les personnes se parlent et coopèrent.»

Politiquement, l'élu niçois demeure un inclassable. Son refus de positionner l'écologie à gauche en fait une sorte de dissident. Sa vision des présidentielles reste cependant limpide: «Ce serait très grave que Macron ou Le Pen gagne. Leurs programmes ne sont pas du tout écolo. Je vais faire le maximum pour créer les conditions afin qu'une ou un écologiste soit élu à l'Élysée au mois d'avril prochain.»

Gauche mutique, droite tactique

La course à l'Élysée risque, en effet, de réserver bien des surprises. À Marseille, la principale fut la timidité avec laquelle les représentants nationaux de gauche ont avancé leurs pions. Inaudibles, souvent absents, peu d'entre eux ont saisi l'occasion de prendre la parole. A contrario, Valérie Pécresse a décidé d'enfoncer le clou.

Profitant du vide laissé par la gauche, la présidente de Libres! est arrivée dans la cité phocéenne afin de plancher sur l'«écologie des territoires». Protection de la biodiversité, appel pour «un accord zéro rejet plastique 2025» en Méditerranée, la candidate de droite va jusqu'à imaginer le slogan suivant: «Pour sauver Marseille, il faut changer la France.»

Son de cloche identique du côté de Xavier Bertrand et de Michel Barnier. Posant leurs valises près du Vieux-Port, les deux candidats ont déroulé divers axes de campagne: investissement massif dans les territoires, baisse des impôts de production, maintien de la biodiversité pour Xavier Bertrand. Michel Barnier, lui, insiste sur un autre modèle de croissance, «respectueux des espaces et des ressources».

Face à cette offensive, la gauche joue les arlésiennes. Son quasi-mutisme étonne. Christophe Madrolle, agacé, ne mâche pas ses mots: «Je regrette que les leaders de la gauche française aient boudé le Congrès mondial de la nature, lance l'élu régional. Encore une fois, au moment où le monde associatif se réunit, au moment où le GIEC nous alerte sur la situation de la planète, la gauche, toujours prompte à donner des leçons, n'est pas présente. Peut-être a-t-elle peur de se confronter à la société civile.»

La gauche, sous les flots, aurait-elle définitivement abdiqué? Polluée par des tensions internes, fragmentée par la division, incapable de reformuler un corpus critique et idéologique cohérent, son aura, déjà en berne, s'éclipserait-elle entièrement?

«La division favorise l'extrême droite. Au contraire, l'écologie est notre bien commun.»
Jimmy Bessaih, élu d'opposition (gauche) à Gardanne

À 33 ans, Jimmy Bessaih est le grand espoir de la gauche dans les Bouches-du-Rhône. Élu d'opposition à Gardanne, cette étoile montante ne veut pas croire au naufrage définitif du navire. Lucide, celui qui assume «n'appartenir à aucun parti» appelle à une profonde refondation.

«Ne pas se rendre au Congrès mondial de la nature est une erreur politique, considère-t-il. L'écologie est une préoccupation des Français. Je prends l'exemple de Fabien Roussel. Le candidat du PCF brille par son absence. Plus sérieusement, il est possible que les leaders de la gauche ne se sentent pas vraiment candidats.»

Un problème de légitimité lié, selon l'élu gardannais, à un combat jugé perdu d'avance: «Si la gauche ne se ressemble pas, elle ne gagnera jamais, soupire-t-il. La division favorise l'extrême droite. Au contraire, l'écologie est notre bien commun. Je suis plutôt favorable à une écologie qui apaise: interdiction des insecticides, isolation des bâtiments, développement de la mobilité douce. Le transport, le logement et l'agriculture sont des thèmes majeurs. Nous sommes tous d'accord sur ces points. Pourquoi ne pas créer une plateforme commune?»

Encore des mots, toujours des mots

En attendant que les promesses des candidats à la présidentielle soient effectives, l'étang de Berre, situé à quelques kilomètres de Marseille, meurt dans l'indifférence. Une centrale EDF rejette du limon dans ses flots bleu clair. Privé d'oxygène, l'écrin aquatique a connu, en 2018, une grave crise d'anoxie. Son avenir, incertain, préoccupe peu de monde...

La plage de Champigny reste néanmoins très belle. Le soleil brille. Deux retraités sirotent leur cinquième verre de pastis. Au loin, les usines de Châteauneuf-les-Martigues crachent de vastes flammes.

«Tu sais pourquoi Macron est venu chez nous? s'exclame bruyamment l'un des deux buveurs d'anis. Je vais te le dire! Quand il sera plus président, il va faire quoi ce minot? Beh maire de Marseille!» Son interlocuteur, bouche bée, avale de travers.

«Écoutez-les ceux-là! plaisante Jean-Philippe Garcia. Ils sont plus informés que vous.» Ancien sportif de haut niveau, l'homme a décidé de consacrer son énergie à la réhabilitation de l'étang de Berre. Son association, le RAID, sillonne les routes. Le but est clair: sensibiliser élus et citoyens.

«Depuis trente ans, l'inaction est générale, dénonce-t-il. On promet monts et merveilles, mais la société civile n'est ni écoutée ni consultée. Elle a pourtant des solutions. Elle invente, elle innove, elle propose! Très concrètement, que fait-on pour empêcher EDF de déverser du limon dans notre étang de Berre? La stratification est catastrophique. En dessous de 7 mètres 50 de profondeur, il n'y a plus d'oxygène! Nous sommes en train de commettre un écocide! Nous voulons des actes. Assez de paroles, de colloques et de congrès sans âme. J'interpelle le président de la République ainsi que l'ensemble des candidats. Il suffit de téléphoner pour ordonner à la direction d'EDF l'arrêt de ce scandale! L'écologie, c'est avant tout du courage.»

L'été indien berce le paysage. Les jambes croisées, une jeune femme, lunettes et robe rouges, lit des poèmes de Maïakovski.

La terre, on la prend,
on l'émonde,
on la saigne.

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