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Mort d'al-Sahraoui: la stratégie du «tondre la pelouse» de la DGSE

Temps de lecture : 6 min

Les conséquences du décès du chef de l'organisation État islamique au Grand Sahara sont difficiles à anticiper, comme le montrent vingt ans de guerre contre les leaders d'Al-Qaida et de l'EI.

Adnan Abou Walid al-Sahraoui a été tué dans le cadre de l'opération Barkhane menée par la Sécurité extérieure. | Capture d'écran France 24 via YouTube
Adnan Abou Walid al-Sahraoui a été tué dans le cadre de l'opération Barkhane menée par la Sécurité extérieure. | Capture d'écran France 24 via YouTube

Le 16 septembre, la France a annoncé la mort d'Adnan Abou Walid al-Sahraoui, chef de l'organisation État islamique au Grand Sahara (EIGS), tué au cours d'une frappe de la force Barkhane menée en août au Mali près de la frontière nigérienne. «Un coup décisif contre ce groupe terroriste» pour la ministre des Armées, Florence Parly. Cette dernière avait désigné le chef djihadiste comme «ennemi prioritaire» de la France au Sahel. Les services français estimaient également qu'al-Sahraoui avait commandité l'assassinat des sept humanitaires français tués avec leur guide début août au Niger.

La mort de ce vétéran du djihad et de la guérilla s'ajoute à une longue liste de neutralisations de chef djihadistes par la France au Sahel, et plus largement à celle des leaders d'Al-Qaida et de l'organisation État islamique (EI) éliminés par les puissances occidentales depuis près de vingt ans.

«L'impact opérationnel est réel à court et moyen terme», estime Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements djihadistes. «Adnan Abou Walid al-Sahraoui était un vétéran avec de l'expérience. Mais à plus long terme, on ne peut pas savoir si celui qui va prendre sa relève sera plus ou moins charismatique, plus ou moins expérimenté. Comme toujours, c'est la loterie.»

L'émir est mort, vive l'émir

Si le patron de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) Bernard Émié a assuré en février 2021 que les djihadistes du Sahel «réfléchissent à des attentats en Europe», la plupart des observateurs et des acteurs de la sécurité intérieure (DGSI) estiment en réalité que le risque est faible, Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) ayant clairement affirmé que son combat ne concernerait pas le sol français, et l'EIGS n'en ayant pas les moyens.

L'impact de la mort d'al-Sahraoui se jouera donc d'abord au Sahel même. «Les djihadistes font des opérations d'opportunités. S'ils ont l'opportunité de frapper des soldats français, ils pourront évidemment dire l'avoir fait pour venger leur chef. Mais en réalité, ils ne monteront pas une opération juste pour cela», estime Wassim Nasr.

Pour Florence Parly, «l'EIGS aura des difficultés à remplacer son émir par une autre figure de son envergure», ajoutant que «ce groupe est décapité dans son organisation». La succession d'al-Sahraoui est en effet l'indicateur à surveiller de près pour connaître les effets réels de cette opération Barkhane, selon Wassim Nasr. «Actuellement, l'EIGS recrute essentiellement parmi les Peuls de la région du Tilabéri au sud-ouest du Niger. Si c'est un membre de cette communauté qui reprend les rênes, le groupe fera la démonstration d'un ancrage territorial plus important. Mais il risque aussi de s'inscrire plus fortement dans les logiques intercommunautaires, ce qui pourrait l'empêcher de recruter de manière plus large.»

En quelques mois, une large partie de la haute hiérarchie de la branche sahélienne de l'EI a été mise hors d'état de nuire.

Or les équilibres politiques et communautaires ne sont pas moins un facteur de complexité pour les djihadistes que pour la force Barkhane, et ces équilibres ont déjà été mis à mal par d'autres coups portés par l'armée française et ses alliés du Sahel. «Cette frappe qui mène à la mort d'al-Sahraoui vient clore une longue série de ciblage de commandants de l'EIGS», rappelle Wassim Nasr.

En juin, c'est Almahmoud ag Baye, alias Ikaraï, qui est tué dans la région du Ménaka, au nord-est du Mali. Les États-Unis l'avaient identifié comme l'un des architectes de l'attaque de Tongo Tongo au Niger qui avait causé la perte de quatre soldats américains et cinq soldats nigériens en 2017. Surtout, il était «l'ancrage de l'EIGS au sein de la communauté touareg au Ménaka», et sa mort a déclenché des conflits internes sur fond d'accusations d'espionnages et de trahisons, selon Wassim Nasr.

En juillet, deux autres cadres importants de l'organisation étaient eux aussi éliminés du tableau: Issa al-Sahraoui, coordinateur logistique et financier de l'EIGS, et Abou Abderahmane al-Sahraoui, chargé de prononcer des jugements et connu pour ordonner les condamnations à mort. Le mois suivant, Barkhane mettait la main sur Dadi Ould Chouaïb, alias Abou Dardar. Il avait précédemment été relâché lors de l'échange de prisonniers qui avait permis la libération de l'otage française Sophie Pétronin. En quelques mois, c'est donc une large partie de la haute hiérarchie de la branche sahélienne de l'organisation État islamique qui a été mise hors d'état de nuire.

Une stratégie qui se résume à «tondre la pelouse», selon une expression en vogue chez les stratèges de la guerre au Sahel. Une manière de gagner du temps, même si la pelouse finit toujours par repousser.

L'importance du ciblage

Cette stratégie peut donc paraître sans fin. L'assassinat d'Oussama Ben Laden en 2011 a certes déstabilisé le leadership du groupe, Ayman Al-Zawahiri n'ayant jamais eu le même charisme ni la même influence que son prédécesseur. Pour autant, «la mort de Ben Laden n'a pas empêché Al-Qaida de se développer, constate Wassim Nasr. Cela a pu favoriser une plus grande décentralisation de l'organisation, et le développement de certaines branches comme celle du Sahel, qui est une belle réussite pour eux. Mais cette adaptation était déjà en cours avant sa mort.»

Ainsi, lorsqu'Abou Bakr Al-Bagdhadi prend la tête de l'État islamique d'Irak en 2010, l'organisation a en réalité été mise à genoux par les opérations américaines et son prédécesseur a été éliminé. Celui qui deviendra bientôt l'ennemi public numéro 1 n'est alors pas considéré comme important, à tel point que sa prime a été revue à la baisse. «Tout ça est loin d'être une science exacte, résume le journaliste de France 24. Les djihadistes sont évidemment préparés à cette éventualité, et comme toujours, ils s'adaptent.»

Les capacités des groupes djihadistes sont davantage mises en péril lorsqu'un homme aux compétences particulières tombe que lorsqu'on les soustrait d'un chef. C'est par exemple le cas d'Ibrahim al-Asiri, tué par une frappe de drone américain en 2017 au Yémen. Il était l'artificier d'Anwar al-Awlaqi, l'émir d'Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), et connu pour avoir développé un explosif quasi indétectable qui avait été utilisé dans un attentat raté contre le vice-ministre saoudien de l'Intérieur en 2009.

«Cibler un membre du groupe aux compétences indispensables aura davantage de conséquences que d'éliminer un chef.»
Wassim Nasr, journaliste

La même année, un terroriste équipé du même type d'engin avait tenté de se faire exploser à bord d'un avion de ligne américain. Un incident qui avait eu des conséquences considérables sur les mesures de sécurité aérienne aux États-Unis.

Un autre expert en explosif, le Français David Drugeon qui avait rejoint Al-Qaida en Syrie, a également été tué dans une frappe de la coalition en 2015 en Syrie. Il avait lui aussi appris à maîtriser un type d'explosif difficile à détecter. «Quand on cible quelqu'un qui a des compétences indispensables au groupe et qui est dur à remplacer, évidemment la compétence meurt avec lui. Cela aura davantage de conséquences que d'éliminer un chef», juge Wassim Nasr.

Mais l'annonce de la mort d'al-Sahraoui est surtout pour la France une occasion d'afficher une victoire après avoir annoncé vouloir se retirer du Sahel pour passer le relais aux États locaux. «Ce groupe [l'EIGS] est décapité dans son organisation. Il importe maintenant, en particulier au Niger, que les acteurs étatiques puissent reprendre le terrain qui a été ainsi abandonné et laissé au groupe EI», a déclaré le ministre des Affaires Jean-Yves Le Drian le 16 septembre sur France Info. La France ne compte pas «tondre la pelouse» pour l'éternité.

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