Société

Construire de nouvelles amitiés à l'âge adulte, une quête qui demande du courage

Temps de lecture : 5 min

Les carences émotionnelles ne sont pas une fatalité. Il faut seulement un peu de travail.

«J'ai dû me faire violence pour communiquer avec les autres et m'investir.» | 愚木混株 Cdd20 via Pixabay 
«J'ai dû me faire violence pour communiquer avec les autres et m'investir.» | 愚木混株 Cdd20 via Pixabay 

«Parce que c'était lui, parce que c'était moi.» Ainsi définissait le philosophe Michel de Montaigne son amitié avec le poète Étienne de la Boétie. Cette relation particulière qu'est l'amitié, documentée depuis L'Éthique à Nicomaque d'Aristote, évolue tout au long de l'existence, des premières expériences en bas âge jusqu'à bien plus tard, comme on peut le voir dans un tout autre style dans la série Netflix Grace et Frankie. Comment faire de nouvelles rencontres une fois adulte? Comment développer ces amitiés selon sa situation, et composer avec les déceptions passées?

Une gravure de Michel de Montaigne et Étienne de la Boétie, publiée en 1839. | Cinokat via Wikimedia

«Un groupe à la “Friends”»

Irma, la trentaine, s'est confrontée à cette quête de nouvelles amitiés lorsqu'elle a rejoint son compagnon dans une ville inconnue. «J'ai beau être une introvertie, je ressentais le besoin de me faire mon propre cercle», raconte-t-elle. Grâce à son travail sur place, Irma a eu la chance de se construire des amitiés durables, même si elle reconnaît que «tout le monde n'a pas envie de copiner avec ses collègues». Puis elle a connu une période de chômage, qui l'a conduite à moins voir ses collègues-amis, mais qui l'a aussi rendue plus disponible pour faire de nouvelles rencontres. Elle a noué quelques liens sur Twitter –ce qui est moins rare qu'il n'y paraît– et, si certaines de ces relations virtuelles se sont avérées décevantes, une en revanche s'est transformée en réelle amitié.

Irma s'est en effet liée avec une femme qui montait un projet associatif; elles sont à présent amies. En résumé, la trentenaire tire ce bilan de sa vie amicale à ce jour: «J'ai réussi à trouver l'équilibre mais ça m'a coûté mentalement, j'ai dû me faire violence pour communiquer avec les autres et m'investir. J'ai aussi dégagé les gens pénibles de ma vie. J'ai peu d'amis, quelques potes, des connaissances et ça me va bien. Je pense qu'il ne faut surtout pas subir, quelle que soit sa personnalité, et accepter de faire parfois des erreurs.»

«Une rupture amicale me fait plus de peine que celle amoureuse.»
Manon, 27 ans

Manon, 27 ans, a connu les déménagements à plusieurs reprises en France et à l'étranger, entraînant des aléas amicaux. Elle raconte une «vie sociale très occupée depuis la fac» composée de beaucoup de relations de soirée et de quelques amitiés résistant au temps. Manon s'interroge sur ce qui a manqué pour faire perdurer certaines de ses relations. «Une rupture amicale me fait plus de peine que celle amoureuse», témoigne-t-elle. La jeune femme a élu domicile dans une nouvelle ville après le premier confinement et a intégré un groupe d'amis.

Mais elle a rapidement été déçue: trop de ragots et pas assez d'authenticité. «Les gens sont-ils vraiment des amis lorsqu'on se voit uniquement pour boire des coups et, au final, ne rien se dire?» Pas découragée pour autant, Manon continue de rencontrer des gens à travers ses activités personnelles. «J'ai parfois des coups de mou, je fantasme un groupe à la Friends, où tu sais que tes amis seront toujours là quoi qu'il arrive, que je peux contacter ou aller voir n'importe quand. Est-ce ça existe vraiment ce groupe d'amis immuable?»

Pour Aurore Bévalot, psychologue et formatrice, une première difficulté pour nouer des amitiés à l'âge adulte est le bagage émotionnel de chacun, occasionnant des problèmes d'attachement. Dans un article publié sur son blog, elle explique que «le style d'attachement qu'on crée étant enfant donne le mode de relation qu'on entretient étant adulte». Une phrase à bien garder à l'esprit, d'autant plus que nous avons tendance à «rejouer éternellement la pièce de son enfance et des rapports parent-enfant», comme le décrivait la journaliste Daphnée Leportois. Aurore Bévalot nous explique que les personnes ayant un type d'attachement entièrement stable et serein sont «extrêmement rares». Heureusement, les carences émotionnelles ne sont pas une fatalité, même si «ça demande un peu de travail, de courage et de temps» pour dépasser certaines blessures à la suite d'abandons ou de trahisons.

Un fâcheux biais de généralisation

Il y a aussi les croyances limitantes sur le sujet. Aurore Bévalot entend beaucoup de personnes dire que «les vraies amitiés ne sont que celles faites pendant l'enfance et que les autres sont futiles, sans s'expliquer d'où leur vient cette idée préconçue». Ce préjugé entretient des comportements qui créent un cercle vicieux, comme ne pas oser parler de son souci du moment à une nouvelle amie par peur de déranger –et donc d'être rejeté– quitte à rester dans un registre superficiel. «J'encourage toujours les gens à être honnêtes et congruents. On ne va pas imposer ses problèmes aux autres, mais il ne faut pas se priver d'en parler avec un ami.»

«Si on a déjà été blessé en amitié,
on va se dire que ça se reproduira inévitablement.»
Aurore Bévalot, psychologue

Cette démarche permettrait de créer une relation plus authentique pour les deux personnes. Quant au cas classique du «je ne recontacte pas cette amie avant qu'elle ne le fasse à son tour», Aurore Bévalot pense que c'est une attitude de retrait qui «envoie un mauvais signal», faisant stagner la relation. «Il faut se poser les bonnes questions: dois-je faire valoir mon statut ou mon lien avec cette personne?», conseille-t-elle. Autrement dit, il faut se demander ce qui compte le plus à nos yeux: rester sur sa position «ce n'est pas à moi de rappeler donc je ne le ferai pas» ou préserver son amitié avec cette personne?

Pourquoi s'enfermer dans de tels schémas qui ne rendent personne heureux quand nous aspirons au contraire à avoir une vie amicale satisfaisante? Aurore Bévalot révèle que ce qui se cache derrière les croyances limitantes est en réalité un biais cognitif bien connu: le biais de généralisation. «Si on a déjà été blessé en amitié, on va se dire que ça se reproduira inévitablement, et on adaptera son comportement de façon à se tenir à l'écart d'une prochaine blessure, et donc des autres personnes, confirmant ce qu'on pensait à la base.» Construire de nouvelles amitiés à l'âge adulte demande donc de composer avec son passé et celui des autres, qui s'alourdit souvent de fragilités au fil des années.

La bonne nouvelle devant l'inévitable perte de certaines amitiés pour de nombreuses raisons (conflit irrémédiable, éloignement géographique ou social, sans oublier la rupture ultime qu'est la mort), c'est que ce phénomène laisse de la place à de nouvelles relations à créer et développer. Le psychologue Robin Dunbar a cherché quel était le nombre maximum de relations simultanées possible: notre cerveau sature après 150. Ce n'est certes pas une raison pour négliger ses amitiés et rompre au moindre désaccord, mais vous avez encore probablement de la place dans votre tête pour rappeler cette copine perdue de vue depuis qu'elle a eu son bébé ou accepter l'invitation de ce nouveau collègue de travail bien sympathique.

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