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La génération Z réinvente la bimbo

Temps de lecture : 5 min

Sur les réseaux sociaux, les bimbos nouvelle génération parlent autant de Black Lives Matter ou du droit à l'avortement que de maquillage.

Chrissy Chlapecka, plus gros compte du #bimbotok. | Capture d'écran via TikTok
Chrissy Chlapecka, plus gros compte du #bimbotok. | Capture d'écran via TikTok

Blonde, sexy, superficielle, pas méchante mais complètement écervelée, dans la culture populaire, la bimbo est la ravissante idiote que personne ne prend jamais au sérieux. Qu'elles soient réelles –Pamela Anderson, Loana Petrucciani, Jessica Simpson ou encore Anna Nicole Smith– ou fictives –de la saga American Pie à Alerte à Malibu en passant par Mean Girls– il est de bon ton de mépriser les bimbos.

Et pourtant. Depuis quelques mois, elles prennent leur revanche. Chrissy Chlapecka, Fauxrich, Bimbo Kate, Bimbo Goth... Une ribambelle de bimbos new age ont fait leur apparition sur TikTok et Instagram. 2021 serait même l'année des bimbos. Emmenée par des Gen Z qui adorent se réapproprier les stéréotypes éculés de leurs aînés, la «bimbofication» est en marche.

Première règle: une bimbo est sexy mais se fiche du male gaze. «Je ne cherche pas à satisfaire le regard des hommes, je cherche à satisfaire mon propre regard», déclare Chrissy Chlapecka, plus gros compte du #bimbotok avec plus de 3,7 millions d'abonnés. Bimbo Kate, autre figure du mouvement, s'extasie quant à elle sur la mise en lumière des doubles standards que subissent les femmes et a fortiori les bimbos: «Être une bimbo qui s'assume est fantastique: vous devenez tout ce que les hommes désirent tout en étant tout ce qu'ils détestent (pleine de confiance en soi, libérée sexuellement et engagée politiquement).»

Les bimbos se pomponnent, prennent soin d'elles, se font belles, non pas pour plaire aux hommes, mais pour se plaire à elles-mêmes et se sentir bien. Une manière assumée de «se vider la tête» et de se protéger d'un monde de plus en plus anxiogène. Pas étonnant donc que la tendance ait explosé en pleine pandémie.

À noter que la bimbo est belle et séduisante selon ses propres termes. Inutile de se conformer aux canons de beauté en vigueur. Pour les bimbos new age, être sexy est avant tout une question d'attitude. Si certaines sont pulpeuses et jouent avec ce qu'elles nomment l'hyperféminité: du rose, des paillettes, des décolletés plongeants, des tenues moulantes, du maquillage, des ongles longs, etc., d'autres adoptent un style plus androgyne, vintage ou encore gothique. Car «bimbo» ne veut plus systématiquement dire femme, blonde, blanche.

Aujourd'hui, le terme s'applique aussi bien aux hommes (himbo) qu'aux non-binaires (nimbo), et inclue les minorités raciales. Fluidité des genres et antiracisme sont d'ailleurs au cœur de la théorie bimbo nouvelle génération. En témoigne Chrissy Chlapecka: «La nouvelle bimbo est radicalement de gauche, pro-travailleurs du sexe, pro-Black Lives Matter, pro-LGBTQ, pro-avortement.»

Se réapproprier un cliché sexiste

Cette renaissance des bimbos n'étonne pas Sophie Barel, chercheuse doctorante en sciences de l'information et de la communication à l'Université Rennes 2, spécialiste des revendications féministes en ligne: «Le retour des bimbos à notre époque n'est pas si surprenant puisque la mise en scène de soi et de son corps, selon ses propres envies, fait partie intégrante des revendications portées par la nouvelle vague du féminisme. Par ailleurs, du côté de la communauté LGBTQ, le fait de performer son genre ou le genre de l'autre a toujours plus ou moins fait partie de l'expérimentation de ce qui fait la norme genrée, des vêtements aux attitudes», note la chercheuse qui voit aussi en ce retour en grâce une volonté de réparer certaines erreurs: «Il y a chez les nouvelles générations et chez certaines féministes l'envie de faire son mea culpa et de s'excuser d'avoir longtemps dénigré et méprisé les bimbos, au prétexte qu'elles ne rentraient pas dans les cases du féminisme tel qu'on l'entendait. On sent une envie de les inclure dans la communauté féministe et de faire preuve à leur égard de sororité, ce qui n'était pas le cas dans le passé, en les revalorisant.»

«Vous ne vous souciez pas des attentes élitistes de la société concernant le savoir académique? Alors vous êtes une bimbo new age!»
Syrena, alias Fauxrich, étudiante en sciences de la santé

Le succès des documentaires This is Paris (Hilton) et Framing Britney Spears, ou la relecture de films cultes des années 1990 et 2000 en sont un bon exemple. Des extraits de Clueless ou Legally Blonde tournent en boucle sur les réseaux sociaux pour vanter les qualités d'empowerment de leurs héroïnes. Dans Legally Blonde (La Revanche d'une blonde en français), Elle, le personnage principal incarné par Reese Witherspoon est une bimbo au grand cœur –pléonasme– qui sort de Harvard diplômée de droit et major de promo. Lors de sa sortie en 2001, le film est certes perçu par beaucoup comme une comédie attachante, mais le message féministe et politique passe souvent au second plan.

Aujourd'hui, Elle est une icône. Il faut dire que le personnage incarne à la perfection le message des bimbos nouvelle génération: être belle, sexy et ne pas se prendre au sérieux ne signifie pas que l'on est stupide. Au contraire, derrière leurs revendications assumées d'être des «ditzy babes» (têtes de linotte) et de vouloir ne penser à rien, les nouvelles bimbos ont un discours politique extrêmement construit.

Elles dénoncent l'intelligence et le bagage universitaire tels qu'ils sont pensés aujourd'hui comme des outils de la domination blanche et masculine. Les bimbos ne considèrent pas les diplômes –qu'elles en aient ou non– comme un signe de leur valeur ou de leur intelligence. «Vous ne vous souciez pas des attentes élitistes de la société concernant le savoir académique? Alors vous êtes une bimbo new age!» diagnostique Syrena, alias Fauxrich, bimbo mexicano-américaine, étudiante en sciences de la santé, dans une vidéo devenue virale. «Les bimbos sont tout sauf stupides, arrêtez de laisser votre misogynie intériorisée vous faire détester les filles qui sont hyperféminines», renchérit-elle dans un autre post.

@fauxrich

Bimbos are everything but stupid!! Stop letting ur internalized misogyny make u hate girls for being feminine IB: @girlbossslayy2k #bimbotiktok

Internalized misogyny - bella luna

Le retour de la gentillesse

En France, la binarité entre physique et cérébral est toujours bien ancrée. Ce qui explique peut-être pourquoi la «bimbofication» ne semble pas encore opérer au pays des Lumières. On se souvient par exemple du traitement reçu par Pamela Anderson, venue discourir sur la souffrance animale à l'Assemblé nationale, en 2016.

Pour Sophie Barel, notre vision péjorative des bimbos est non seulement sexiste mais aussi classiste: «On associe les bimbos, ou les cagoles, leurs cousines françaises, au kitsch, à la vulgarité, au mauvais goût car en France on est éduqués à ne pas aimer les personnes qui parlent fort, prennent de la place, se remarquent, s'assument. Surtout si ce sont des femmes! On leur reproche un manque de bienséance ou d'élégance, par exemple en critiquant leur apparence physique, leur maquillage outrancier, leurs opérations de chirurgie, leurs manucures extravagantes... alors qu'elles sont tout à fait libres de s'habiller ou de se maquiller comme elles le souhaitent, elles ne font de mal à personne.» Et de préciser que la norme élitiste de la «beauté naturelle» est souvent le luxe de personnes suffisamment riches pour avoir du temps et des ressources à consacrer à leur repos, leur bien-être ou à des soins et des traitements de qualité.

À ce mépris de classe s'ajoute aussi parfois une certaine crainte pour la gent féminine de n'être perçue encore et toujours que comme des objets de désir. «Les femmes, et notamment les féministes des premières générations, ont longtemps tenu à prouver qu'elles n'étaient pas que des corps. Mais à l'heure actuelle, on observe une grosse mouvance intersectionnelle pro-sexe, pro-choix qui estime que la binarité nature/culture, corps/esprit est dépassée et que l'on est un tout, complexe et changeant. Les bimbos nouvelle génération incarnent très bien ce refus de hiérarchiser ou de dissocier le physique et l'intellectuel.»

En s'affranchissant du male gaze, en prônant des valeurs de tolérance et d'inclusivité, les bimbos new age s'imposent comme de nouvelles figures féministes et progressistes. Au point que «bimbo» ne soit bientôt plus une insulte mais un compliment? «Les bimbos sont le symbole d'un retour à certaines valeurs, notamment la gentillesse, longtemps synonyme –à tort– de stupidité, relève Sophie Barel. Dans cette société si anxiogène et violente, les nouvelles bimbos sont peut-être le signe qu'un monde plus bienveillant est possible.»

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