Culture

«Ça me rappelle Woodstock»: mais qui sont ces vieux que vous croisez en festival électro?

Temps de lecture : 4 min

Pourquoi ne pourrions-nous pas faire la fête jusqu'à la fin de notre vie? Si la musique électronique est victime d'un sacré paquet de clichés, les plus de 65 ans aussi.

Au Horst Festival (Belgique), le 12 septembre 2021. | Victor de Smet
Au Horst Festival (Belgique), le 12 septembre 2021. | Victor de Smet

«Tu as 20 ans et tu découvres les joies des musiques électroniques dans des clubs et des hangars. C'est chouette, hein? [...] Je vais juste te demander un chouia de respect quand tu nous croises dans une teuf et donc d'éviter de nous juger du haut de tes vingt piges parce que nos cheveux se teintent de gris ou que nos seins pointent moins sous nos t-shirts.» Eric Labbé, 50 ans, activiste de la nuit depuis des années en a marre de se sentir discriminé et l'a partagé dans un post Facebook. Pourquoi devrait-il avoir honte d'aller encore dans des clubs ou en festival techno?

Ce qui est sûr, c'est que les «vétérans» y sont peu nombreux: seulement 1,1% des plus de 65 ans vont à des festivals de musiques actuelles selon l'une des rares études sur le sujet parue en 2011. Autre constat: on en trouve davantage au Hellfest qu'aux Plages électroniques. Et ça, plusieurs raisons l'expliquent. Pour Eric Labbé, c'est d'abord parce que la musique électronique n'a pas encore fêté beaucoup d'anniversaires: «C'est un genre de musique qui a à peine 30 ans alors c'est toujours assimilé à la jeunesse. Le rock, c'est une musique de vieux, mon père va à des festivals de rock!»

De fait, quand Haura, une Bretonne de presque 50 ans, se rend en soirée électro, elle sent bien qu'elle dénote: «Quand j'y vais, beaucoup de jeunes me disent qu'ils trouvent ça incroyable que je sois là, comme si je n'étais pas à ma place. Mais souvent, ils trouvent ça mignon, il y a de la tendresse.» Le hic, c'est qu'il arrive que des remarques soient beaucoup plus agressives: «On m'a déjà dit: “Mais qu'est-ce que tu fais là à ton âge? Va t'occuper de tes gosses”...» Il y a des cons partout, en conclut-elle. Eric Labbé répondrait quant à lui: «Ce n'est pas parce que je vieillis que je vais me mettre à écouter l'intégrale de Bach.»

Il faut dire que la musique électronique est victime d'un sacré paquet de clichés: ce ne serait qu'un public de drogués dans des fêtes trop tardives et malsaines. Son image, d'ailleurs, n'a pas été revalorisée pendant la pandémie: les free partys surmédiatisées malgré les couvre-feux et autres confinements n'ont fait qu'asseoir sa mauvaise réputation –qui se souvient de la rave party de Lieuron qui a fait les belles heures des JT et du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin? Mais cela tend à changer: aujourd'hui, l'électro s'immisce même dans les Ehpad (en témoigne ce reportage de France 3 aux Jardins de Matisse à Grand-Quevilly, en Normandie).

Pas d'âge pour s'oublier

Cependant, si les seniors sont encore peu nombreux dans les festivals électro, c'est aussi parce que cela demande d'être en bonne santé. Eric Labbé l'admet bien volontiers malgré son expérience: «Le clubbing, c'est une véritable manière de vivre la musique. Ça ne se vit pas comme un concert de deux heures. Quand tu bosses la journée, que tu as des mômes... il faut être pugnace. C'est sûr que tu ramasses un peu plus après une nuit de fête». Difficile de lui donner tort lorsque passé 30 ans, une cuite un lundi soir fait de plus en plus mal.

«Je me sens aussi libre que lorsque je le faisais avec quelques rides en moins.»
Julie, 72 ans, au Horst Festival

D'ailleurs, plus il vieillit, plus il choisit minutieusement les lieux dans lesquels il sort, comme le Kilomètre 25 à Paris. Un endroit dans lequel «il y a des espaces pour respirer». C'était le cas aussi mi-septembre au Horst Festival, à une dizaine de kilomètres de Bruxelles. Un événement totalement hybride dans lequel des œuvres d'art architecturales se mêlent aux scènes. La «Rain», par exemple est face à un bassin rempli de plantes autour duquel danse le public; c'est bucolique. Un peu plus loin, dans un couloir arboré, un rideau cache un cœur en acier géant d'un mètre carré suspendu par des lianes.

La «Rain» se trouve face à un bassin rempli de plantes autour duquel danse le public. Samedi 11 septembre 2021, Horst Festival (Belgique). | Victor de Smet

Mais surtout, au Horst Festival, les stroboscopes aveuglent, les corps luisent et s'enlacent. Dans ce type d'événements, tout est fait pour s'oublier et jouir sans entraves. Pourquoi Julie, 72 ans, n'y aurait pas le droit? Invitée par une amie à s'y rendre, elle s'est laissée tenter: «Ça me rappelle Woodstock», dit-elle. Habillée d'un imper blanc et d'une chemise à fleurs, un gobelet de bière à la main, elle avoue que les sensations ressenties sont les mêmes qu'à ses 20 ans: «En dansant ici, je me sens aussi libre que lorsque je le faisais avec quelques rides en moins. J'ai toujours aimé ce qui était expérimental.»

Son amie de 62 ans, face à elle, acquiesce: «On ne connaît aucun DJ mais on adore la musique. Quand j'étais étudiante, j'allais dans des thés dansants et finalement ça s'en rapproche. C'est le même but: s'amuser!»

Loin de se sentir en décalage, Philippe, 67 ans bien tassés, remarque qu'il est plus observateur qu'il y a quelques années: «On regarde l'esthétique de l'endroit, du moment, les gens qui s'amusent. C'est très joli de voir comment les jeunes communiquent à travers la danse.»

Eux aussi constatent beaucoup de bienveillance de la part de ceux qui les entourent. «Une fois, quelqu'un m'a dit qu'il aimerait garder la flamme aussi longtemps», confie Eric Labbé. Celle d'avoir encore suffisamment la santé, la patience et l'envie de s'abandonner en soirée électro. D'ailleurs, il se voit bien continuer à faire des sets à 75 ans et a même un fantasme: créer une maison de retraite remplie d'anciens clubbers. Pour ne pas faire la fête seulement toute la nuit... mais jusqu'à la fin de sa vie.

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