Économie

La finance verte est (pour le moment) une arnaque

Temps de lecture : 7 min

Le vert est à la mode, qu'il s'agisse de croissance ou de finance. Mais il y a un grand décalage entre les mots employés et la réalité. Cela pourrait changer s'il y avait une réelle volonté politique.

Le retour à la croissance semble être la première préoccupation des gouvernements, avec quelques aménagements verts à la marge. | Markus Winkler via Unsplash
Le retour à la croissance semble être la première préoccupation des gouvernements, avec quelques aménagements verts à la marge. | Markus Winkler via Unsplash

Nous vivons actuellement une période riche en paradoxes. Pas une semaine ne passe sans qu'une catastrophe naturelle –incendie, inondation, tempête tropicale– ne fasse la une des journaux et des informations télévisées. Si l'on excepte quelques irréductibles climato-sceptiques de moins en moins crédibles, l'idée d'un réchauffement climatique et d'une responsabilité de l'homme dans ce réchauffement est de plus en plus généralement admise.

Et pourtant, que se passe-t-il? Les émissions de gaz à effet de serre, loin d'être réduites, continuent d'augmenter dans le monde, le recul de 2020 dû à la pandémie risquant d'être largement compensé cette année, et le retour à la croissance semble être la première préoccupation des gouvernements, avec quelques aménagements verts à la marge. Tout le monde sait maintenant que la maison brûle et pourquoi, mais les comportements ne changent guère.

C'est notamment le cas dans la finance, ainsi que l'expliquent Alain Granjean, président de la Fondation Nicolas Hulot, et Julien Lefournier, lui-même ancien financier, dans leur ouvrage L'Illusion de la finance verte. Dès la préface de Gaël Giraud, économiste jésuite dont les positions radicales ont largement inspiré l'encyclique «Laudato Si'» du pape François, le ton est donné: «Non, en l'état actuel des choses, la finance de marché ne permet pas le financement de la reconstruction écologique sans laquelle nous continuerons de nous envoler vers +4 à +6°C d'augmentation de la température moyenne à la fin du siècle. Jusqu'à ce jour, la plupart des produits financiers “verts” sont avant tout des produits de marketing, destinés à inspirer la bienveillance de clients échaudés par 2008 et chaque jour plus conscients de la gravité du désastre écologique.»

Un jugement sévère mais fondé

Les épargnants ou les investisseurs institutionnels qui placent leur argent sur des produits verts sont peut-être sincèrement persuadés de faire avancer la cause de la lutte contre le changement climatique. Malheureusement, dans la réalité, l'analyse rigoureuse menée par les deux auteurs montre que cette avancée est bien faible.

Prenons l'exemple des green bonds, ces obligations vertes dans lesquelles la place financière de Paris voit un créneau où s'imposer, avec le soutien du ministère de l'Économie.

Premier constat: les taux auxquels les entreprises ou les États peuvent se financer en émettant des obligations vertes ne sont pas significativement différents des taux que ces mêmes émetteurs pourraient obtenir avec des obligations classiques. Les prêteurs ne font pas en l'occurrence un effort particulier en faveur d'investissements qui leur sembleraient importants pour l'avenir de l'humanité. La seule différence avec une émission d'obligations ordinaires est que l'emprunteur déclare employer cet argent pour un projet présentant un «bénéfice environnemental clair», selon l'article 1 des Green Bonds Principles. Ce projet doit être précisé dans le prospectus édité au moment de l'émission et un rapport annuel doit donner des informations précises sur la façon dont l'argent a été employé.

Objectif greenwashing

Certes, l'emprunteur ne va pas proposer un projet qui pourrait nuire à l'environnement, mais c'est lui-même qui décrète le caractère vert de son projet; il n'y a pas sur ce point de réglementation précise et contraignante. Cet emprunteur peut par ailleurs avoir des activités très polluantes, ce n'est pas un obstacle: si son projet est acceptable, il peut se présenter auprès du public comme un émetteur d'obligations vertes. En matière d'image, c'est tout bénéfice. Et l'on sait que, dans notre société, l'image joue un rôle considérable.

En somme, l'obligation verte est d'abord une opération de communication. De toute façon, cet emprunteur, si sa situation financière est jugée suffisamment saine pour que l'on puisse envisager de lui faire un prêt, aurait obtenu cet argent pratiquement au même taux d'intérêt. La seule différence est qu'en verdissant ainsi son image, il peut aussi attirer des investisseurs ayant le label Investissement socialement responsable (ISR).

Ceux qui affichent ce label s'engagent à tenir compte des problématiques environnementale, sociale et de gouvernance (ESG), c'est-à-dire à n'acheter que des obligations ou des actions de sociétés satisfaisant à un certain nombre de critères autres que financiers. Là encore, on peut se dire que c'est très bien de voir des investisseurs avoir d'autres préoccupations que purement financières. Mais il ne faut se tromper: la première préoccupation reste celle du rendement. On veut bien procéder à des investissements socialement responsables, mais à condition qu'ils soient aussi rentables que d'autres.

Les critères ESG ne sont pas forcément une garantie

Les financiers ne sont pas seuls en cause; leurs clients aussi sont attachés à la rentabilité de leurs placements. Peut-on imaginer, par exemple, qu'un salarié américain dont la retraite dépend en grande partie de l'argent que lui versera le fonds de pension auquel cotise son entreprise, serait prêt à accepter l'idée d'avoir peut-être une retraite plus faible parce que ce fonds de pension a décidé d'investir dans des sociétés ayant des activités irréprochables du point de vue écologique, mais avec des perspectives d'avenir incertaines? Le problème n'est pas celui de la moralité ou de la conscience politique individuelle, il est d'abord lié à l'organisation même du système économique.

À cette exigence de rentabilité des placements financiers s'ajoute le fait que les critères ESG ne sont pas forcément une garantie. Une entreprise peut très bien avoir une note relativement bonne lui permettant de figurer dans de nombreux fonds ISR, mais un bilan très médiocre sur le seul critère des émissions de gaz à effet de serre. Il faut l'admettre: les critères ESG ne font guère avancer la cause climatique. Et la pratique du best in class de certains gérants, qui consiste à ne pas écarter des secteurs économiques jugés peu favorables à l'environnement, mais de garder à l'intérieur de chaque secteur, quel qu'il soit, les entreprises les mieux notées selon les critères ESG, peut conduire à des choix en fait peu responsables.

Des donneurs de leçons pas au-dessus de tout soupçon

On en a eu un exemple récent avec la société singapourienne Golden Agri, qui figure parmi les leaders mondiaux de l'huile de palme. À la suite de plaintes déposées par Les Amis de la Terre et d'autres associations, sa filiale au Liberia, Golden Veroleum Liberia, a dû admettre qu'elle avait détruit des forêts et violé les droits des peuples autochtones.

Mais puisque dans ce secteur des gros producteurs agricoles, souvent très mal notés, elle arrive parmi les moins mauvais selon les critères ESG, Golden Agri figure dans de nombreux portefeuilles et compte même parmi ses actionnaires (avec environ 0,7% du capital) BlackRock, le plus gros gestionnaires d'actifs au monde (plus de 9.000 milliards de dollars). Petit détail: BlackRock se veut le champion du développement durable et son président, Larry Fink, passe son temps à donner des leçons aux chefs d'entreprise et aux gouvernements...

Alors, faut-il penser que le rôle de la finance ne peut être que négatif, voire neutre dans le meilleur des cas? Si on lit attentivement ce qu'écrit Gaël Giraud dans sa préface, on note qu'il dit «en l'état actuel des choses, [...] jusqu'à ce jour». Ce qui laisse supposer que ce pourrait être différent dans l'avenir.

Les deux auteurs de L'Illusion de la finance verte ont choisi de prendre pour départ de leur entreprise critique un discours prononcé en 2015 par Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d'Angleterre. Dans ce discours qui a fait date, Mark Carney avertissait la communauté financière qu'elle risquait de se retrouver dans une situation très périlleuse si rien n'était fait rapidement pour ralentir le changement climatique. Si l'on en croit Alain Grandjean et Julien Lefournier, cet avertissement n'a eu aucun effet: la finance se dit verte, mais reste la même.

Aider les énergies fossiles à mourir

La réalité est un peu plus nuancée: si comme on l'a vu, le tableau reste assez sombre, il se passe quelque chose, notamment du côté des banques centrales. Ainsi que le constate l'économiste Jézabel Couppey-Soubeyran dans la revue annuelle du CEPII de l'économie mondiale, les banques centrales commencent à bouger sur ce dossier. Pour l'instant, elles ne s'engagent encore qu'à passer au vert clair, mais c'est un progrès. Et quand on voit l'intérêt porté par certaines d'entre elles à la question climatique –on pense notamment à la Banque de France–, on peut espérer que des progrès significatifs seront accomplis dans les prochaines années. La finance pourrait être clairement incitée à jouer un rôle réellement positif dans le domaine climatique.

Il serait toutefois bien naïf de penser que les financiers vont oublier d'un seul coup qu'ils sont là pour gagner de l'argent et qu'ils vont investir massivement dans l'atténuation du changement climatique et l'adaptation à ce changement, quoi qu'il leur en coûte. Ce ne sont pas eux qui vont changer le monde, mais ils pourront y contribuer si les responsables politiques prennent les mesures nécessaires.

Comme l'observent Alain Grandjean et Julien Lefournier, selon le processus de destruction créatrice cher à Schumpeter, il y a en permanence des activités qui meurent et d'autres qui apparaissent et croissent. Dans le cas présent, il n'est pas question de laisser ce processus se faire spontanément: cela prendrait trop de temps. Il faudra aider les énergies fossiles à mourir...

Le besoin d'un signal fort

Les émissions de gaz à effet de serre sont ce que les économistes appellent une «externalité négative»; autrement dit, elles ont un effet négatif, mais cet effet n'est pas pris en compte dans les calculs. Si demain, la rentabilité de toutes les activités est calculée en intégrant le coût de ces émissions, investir dans des projets verts ne dépendra plus d'un éventuel engagement en faveur d'une croissance soutenable: ce sera la conclusion logique d'un raisonnement purement financier.

Cela commence à se faire avec la taxe carbone et les droits d'émission. Mais ce n'est pas suffisant: tenir compte du coût environnemental du carbone n'est pas une obligation généralisée et, là où ce coût est pris en compte, il est souvent trop faible. Ainsi que le soulignait récemment Kristalina Gueorguieva, directrice générale du Fonds monétaire international, on a besoin d'une signal-prix fort: il faudrait arriver en 2030 au niveau mondial à un prix moyen du carbone de 75 dollars la tonne contre 3 dollars actuellement (et sur seulement 23% des émissions). Il y a encore du chemin à faire.

Évidemment, ce ne sera pas facile, il faudra prévoir des politiques d'accompagnement. Mais si les responsables politiques ne prennent pas leurs responsabilités –et que les opinions publiques ne les y incitent pas–, il ne faut pas s'attendre à ce qu'une véritable finance verte se mette en place.

Rendez-vous à Glasgow, fin octobre, pour la COP26.

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