Culture

Au Horst Festival, les corps ont (enfin) retrouvé les joies de la fête

Temps de lecture : 4 min

Annulé l'année dernière à cause de la pandémie, l'un des plus grands rendez-vous de musiques électroniques de Belgique a renoué avec ses festivaliers. 

Pour les 6.000 fêtards, cette édition avait une saveur particulière. |  Victor de Smet
Pour les 6.000 fêtards, cette édition avait une saveur particulière. |  Victor de Smet

Fermez-les yeux et visualisez: des corps enivrés qui se frôlent ou s'enlacent. Des amoureux d'un soir ou d'une vie qui s'embrassent, illuminés par des néons éblouissants. Une épaisse fumée, aussi, qui plonge la scène et les spectateurs dans un brouillard étourdissant. Cette scène, nous sommes nombreux à l'avoir fantasmée pendant la pandémie. «Faire la fête, c'est ce qui me permet d'être libre», a pu enfin clamer Matthias, l'un des 6.000 festivaliers du Horst Festival.

Du 10 au 12 septembre, cet événement atypique mêlant musiques électroniques et œuvres architecturales s'est tenu sur un ancien terrain militaire de Vilvoorde, à quelques kilomètres au nord de Bruxelles. L'occasion pour des milliers de corps de déambuler de scène en scène, à la recherche de l'ivresse pour certains, de l'oubli de soi pour d'autres –parfois les deux en même temps. Pourquoi la fête nous avait-elle tant manquée?

Une célébration des corps et de la chair

«La nuit est essentielle et primordiale dans une société. C'est là où on peut se rencontrer, se réinventer. Se voir danser, imiter l'autre, s'abandonner. Nous voulions honorer l'idée de se rassembler.» Célébrer le corps et la chair est une évidence pour Evelyne Simons, responsable de la partie «exposition» au Horst Festival. Ce corps, nous l'avons oublié pendant trop longtemps, confie-t-elle. Alors tout était fait cette année pour en faire l'éloge: «Nous avons cherché des artistes qui travaillent sur ce thème. Certaines pièces faisaient référence à la sexualité, à la sensualité… D'autres aux limites de notre corps au niveau médical ou aux connexions qu'il peut avoir avec les plantes. Ce qui nous intéresse, c'est tout ce qui a trait à la rencontre.»

Sonja Moonear et Menica se sont produits sur la scène Bodies in Alliance. | Victor de Smet

Ce n'est pas pour rien que l'une des scènes portait le nom Bodies In Alliance. Une belle image: ces lettres s'affichaient en néons au-dessus de centaines de corps collés les uns aux autres face à des artistes comme Sonja Moonear ou Menica. Quelques mètres plus loin, une autre scène accueillait le duo Ascendant Vierge: «On sent bien que les gens ont envie d'en découdre», confiait Paul Seul, l'un des membres du groupe qualifié de «punks kitsch», de «cyberpunk» ou de «pop hardcore». «La fête, c'est comme un défouloir.»

Les joies non-contenues en festivals représentent également un fabuleux sas de décompression. C'est le résultat d'une étude coréalisée par Aurélien Djakouane, sociologue spécialiste des festivals, professeur à l'université Paris Nanterre, et Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS. Ensemble, ils ont étudié la notion de fête en festival. Leur étude, fondée sur une expérience aux Eurockéennes de Belfort, confirme que les festivaliers ne viennent pas nécessairement pour la programmation. Ce qui prime, c'est l'ambiance: «Les festivaliers le disent eux-mêmes: les gens sont là pour “se lâcher”, “se faire du bien”. Cette apparente tolérance est motivée par la possibilité d'avoir des relations un peu “hors normes” avec les autres, sortir du quotidien et échanger directement, sans tabous.»

«La fête, c'est une sorte de soupape de décompression qui permet ensuite de retourner dans un quotidien parfois morne et contraint.»
Emmanuelle Lallement, anthropologue

L'anthropologue Emmanuelle Lallement va même plus loin: «[La fête], c'est une sorte de soupape de décompression qui permet ensuite de retourner dans un quotidien parfois morne et contraint. Cela ne veut pas dire que toute fête est rebelle, mais elles permettent des respirations, des moments où les gens relâchent la pression.»

À cet égard, le manque de fêtes qu'a engendré la pandémie a été d'autant plus néfaste pour la communauté queer. Le monde de la nuit a littéralement sauvé le DJ syrien Fafi Abdel Nour, programmé au Horst Festival: «Quand j'étais jeune, mes parents étaient très croyants. Être une personne queer n'était pas facile. Lorsque j'ai découvert le monde de la nuit et de la fête, ça a été une libération. C'était mon espace. J'ai vu des gens comme moi, j'ai pu me connecter avec mon corps. Un monde s'est ouvert à moi. Beaucoup ne peuvent pas s'exprimer autant dans leur quotidien, avec leur famille ou au travail.»

«J'ai l'impression de ne plus avoir les codes»

Mais après de longs mois sans la chaleur de corps qui se touchent au cours de nuits tardives et insouciantes, certains ont perdu l'habitude. Comme Anton. Assis sur une table, buvant son verre loin des décibels, le jeune festivalier de 22 ans semble avoir besoin d'une pause entre deux DJ set: «Pendant la pandémie, je ne pensais qu'à ça: aller danser. Maintenant que je peux le faire, j'ai l'impression de ne plus avoir les codes. Devoir parler aux gens, être près d'eux, finir tard…» Même constat pour David, un autre festivalier: «Ça m'a fait bizarre lorsque je suis arrivé sur le festival. Ce monde, ces lumières… mais au bout de cinq minutes, c'était passé!»

«C'est le fait de s'affranchir des distances qui participe à la naissance de la fête», analyse Aurélien Djakouane, sociologue. | Victor de Smet

Ces réactions sont tout à fait classiques, selon Aurélien Djakouane: «Nous avons tous le stigmate de la distanciation physique. Cette idée que, au fond, l'autre est un danger. Que l'on peut attraper le virus et le transmettre. On a désappris la spontanéité du contact, du rire, le fait de toucher les gens, d'être dans un rapport corporel. Alors qu'ils font partie des éléments les plus importants de la fête. C'est justement le fait de s'affranchir des distances qui participe à la naissance de la fête.»

Mais si l'on peut retenir au moins un avantage à cette privation des regroupements festifs, c'est qu'on peut désormais les savourer encore plus qu'auparavant. «Avant la pandémie, je ne dirais pas que c'était une partition réglée, mais presque, admet Aurélien Djakouane. Un certain train-train était instauré, car les fêtards avaient la liberté d'aller en festival, de danser et de s'abandonner autant qu'ils le souhaitaient. Il y avait une espèce de routine, de tradition, de rendez-vous.» Il ne tient plus qu'à faire en sorte que la fête ne s'inscrive plus jamais dans une habitude morne et répétitive, qu'elle soit désuète et immuable. Pour ça, peut-être faut-il s'en référer à Balzac qui écrivait: «Il n'y a pas de bonne fête sans lendemain.»

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