Culture

Le «Louvre du cul», bijou caché de la Païva, à découvrir pendant les Journées du patrimoine

Temps de lecture : 5 min

Surnommé ainsi par les frères Goncourt, l'hôtel particulier de la Païva, courtisane, espionne et milliardaire, est aussi inouï que le destin de sa fondatrice, née dans le ghetto juif de Moscou.

Ce discret monument historique sur les Champs-Élysées appartenait à une célèbre courtisane. Alexandre Dumas fils ironisa dans Le Figaro à son propos: «C'est presque fini, il ne manque que le trottoir.» | Tangopaso via Wikimedia Commons
Ce discret monument historique sur les Champs-Élysées appartenait à une célèbre courtisane. Alexandre Dumas fils ironisa dans Le Figaro à son propos: «C'est presque fini, il ne manque que le trottoir.» | Tangopaso via Wikimedia Commons

Il ne faut pas sous-estimer l'apport des Grandes Horizontales au patrimoine architectural et aux arts décoratifs français. L'hôtel particulier de la Païva, richissime courtisane, en fournit un exceptionnel exemple. La façade en pierre de taille est en retrait de l'avenue, à demi masquée par un restaurant. Les passants pressés ne prêtent aucune attention au bâtiment, classé monument historique dans les années 1980. Au numéro 25 des Champs-Élysées, l'hôtel de la Païva, occupé depuis 1903 par le Travellers Club, mérite pourtant qu'on s'y attarde.

Les plus éminents artistes du Second Empire y ont apporté leur touche –peinture, sculpture, mobilier (son lit fut décrit par Zola dans sa saga des Rougon-Macquart) et décors variés. Un escalier en onyx jaune, unique au monde, accueille encore les visiteurs. Tout le monde attend avec impatience d'apercevoir la célèbre baignoire, dont le troisième robinet aurait été prévu pour déverser des flots de champagne. Pour découvrir l'histoire de cet édifice de style néo-Renaissance au décor aussi opulent que son parfum de scandale, il faut remonter le temps.

Une Soirée chez la Païva, tableau d'Adolphe Joseph Thomas Monticelli. | Artelista via Wikimedia Commons

En ce mois de mai 1867, on se rue vers l'Exposition universelle installée sur le Champ-de-Mars, grandiose événement à la gloire de la puissance du Second Empire où sont invités une quarantaine de pays. Le baron Haussmann a enfin achevé de transformer Paris. La butte de Chaillot, où s'érige l'Arc de triomphe, a été abaissée en un «promenoir» duquel partent en étoile les grandes avenues imaginées pour une ville de «Paris embellie, Paris agrandie, Paris assainie», comme le promettait le slogan.

Sur les Champs-Élysées, le 31 mai, la marquise de Païva pend la crémaillère de son hôtel particulier. La complétion du projet a duré dix ans et animé nombre de conversations. Les rumeurs ont enflé et le gratin parisien brûle de vérifier leur fond de véracité: la maison a-t-elle réellement coûté 10 millions de francs or (le salaire mensuel d'un ouvrier à l'époque s'élevait à 50 francs)? Avant même d'ouvrir ses portes aux invités, elle alimente la légende. Laquelle est en partie fondée, en partie brodée par la propriétaire, l'énigmatique marquise.

De la «fleur de pavé» à la Païva

Esther Lachmann est née en 1819 à Moscou dans le ghetto juif. Fuyant l'ennui d'un premier mariage forcé, elle suit un amant jusqu'à Paris, où elle jouera de ses charmes pour subsister. Un client indélicat l'aurait un jour jetée hors de son fiacre et, chutant lourdement sur le pavé des Champs-Élysées, Esther (qui s'est rebaptisée Thérèse, ça sonne plus chic) se serait alors promis de faire construire au même endroit, pour venger son humiliation, la plus belle maison de Paris.

Sa chance tourne lorsque le pianiste Henri Herz s'entiche d'elle, ce qui lui permet de sortir de sa condition de lorette. Il lui ouvre les portes d'un milieu intellectuel, lui présente Richard Wagner, Franz Liszt ou encore Théophile Gautier.

Leur histoire connaît une fin abrupte: Thérèse profite de son absence (il est en tournée aux États-Unis) pour dilapider sa fortune. Afin d'échapper au scandale, elle part en Angleterre. L'épisode londonien s'avérera fructueux; de généreux lords lui permettent d'améliorer son statut comme ses finances. En 1851, de retour à Paris, Thérèse-Esther épouse et se sépare aussitôt d'un pseudo-marquis portugais qui lui laisse nom et titre.

Du ghetto juif de Moscou au «Petit Versailles» polonais, Esther Lachmann connut un parcours peu commun. | Фотография via Wikimedia Commons

La désormais marquise de Païva y gagne, au passage, un bel hôtel particulier place Saint-Georges, qu'elle fait déjà construire dans le goût néo-Renaissance. La façade sculptée d'angelots dodus masque ses lucratives activités. Puis en 1852, «la Païva» fait une rencontre décisive en la personne de Guido Henckel von Donnersmarck, gentilhomme prussien et cousin du chancelier allemand Otto von Bismarck dont la famille a amassé une colossale fortune grâce à ses exploitations minières.

Un «Louvre du cul»

Guido a onze ans de moins qu'elle et l'idolâtre. Il lui offre un château dans les Yvelines et confie à l'architecte Pierre Manguin le projet de la maison de ses rêves sur les Champs-Élysées. Si le chantier dure dix ans, c'est parce que la Païva veut atteindre la perfection et fait détruire tout ce qui ne la séduit pas totalement.

L'escalier en onyx jaune d'Algérie (habituellement utilisé pour de petits objets, son coût étant extrêmement élevé à l'époque), extrait d'une carrière romaine redécouverte en 1849 près d'Oran par un marbrier, est unique au monde. Aucune demeure privée parisienne ne peut alors se vanter de posséder cette cheminée verte en malachite réalisée par Barbedienne, ni autant de sculptures de Dalou ou de Carrier-Belleuse (Dante, Virgile, Pétrarque jettent du haut de l'escalier un regard soupçonneux sur les visiteurs).

L'hôtel particulier de style néo-Renaissance a été richement décoré par les artistes les plus prisés du Second Empire. | leKorbo.be via Flickr

On peut admirer au plafond du salon une œuvre de Baudry, connu pour ses décors de l'opéra Garnier ou du château de Chantilly, le Jour pourchassant la Nuit (Guido sous les traits du Jour, la Païva idéalisée sous ceux de la Nuit). Des tentures, des nymphes dénudées et des amours participent d'une ambiance érotique à la gloire de la marquise. Les frères Goncourt méprisent le style des lieux et surnomment la demeure «le Louvre du cul». C'est Théophile Gautier qui leur présente Thérèse, désormais prénommée Blanche. Celle-ci organise des dîners d'écrivains les vendredis soir, interdits aux femmes.

Splendeur et mystères de la courtisane

Dans leur journal, les Goncourt détaillent, à la suite de la fameuse soirée de crémaillère, le physique de leur hôtesse: «de beaux gros yeux un peu ronds; un nez en poire [...]; les ailes du nez lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite couleur de fard rouge dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là-dedans, des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires; et de chaque côté de la bouche, un sillon creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton, qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans et qui prend ainsi, par instants, je ne sais quoi de terrible d'une morte fardée.»

Guido von Donnersmarck ne partage pas leur avis; en 1871, à la mort du marquis de Païva, il épouse Esther-Thérèse-Blanche. La guerre franco-prussienne a eu raison du Second Empire; Bismarck nomme son cousin gouverneur de la Lorraine annexée. C'est Guido qui lui suggère de faire rapidement régler à la France, qui a déclaré et perdu le conflit, sa dette. Les connexions de la Païva aideront le remboursement des cinq milliards de francs or. Elle s'intéresse de près aux affaires politiques et se rapproche de Léon Gambetta. Mais le gouvernement français la soupçonnant d'être une espionne à la solde de Bismarck, le couple quitte Paris pour leur «Petit Versailles» de Haute-Silésie (Pologne).

La célèbre courtisane y meurt en 1884. La seconde épouse de Donnersmarck ne partage pas le goût de la Païva pour le maniérisme du style Renaissance et vend l'hôtel parisien. Au fil des rachats, le mobilier sera en partie disséminé aux enchères, comme l'improbable lit en forme de conque surmonté d'une sirène, ou rejoindra des collections muséales. Le décor et, bien entendu, la baignoire qui cristallisait les fantasmes (le troisième robinet n'aurait été qu'un mélangeur), sont intacts et peuvent se découvrir le week-end à l'occasion de visites guidées.

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