Société / Économie

Reconversion professionnelle: du rêve à la désillusion

Temps de lecture : 5 min

En France, un actif sur cinq a songé à quitter son emploi durant la crise sanitaire. De l'idée au passage à l'acte, encore faut-il anticiper pour éviter quelques déconvenues. 

«Changer de carrière à 40 ans pour vous faire gueuler dessus par des gamins de 19 ans, c'est dur», témoigne Sophie, qui a tenté de se reconvertir dans un métier de bouche. | Klaus Nielsen via Pexels
«Changer de carrière à 40 ans pour vous faire gueuler dessus par des gamins de 19 ans, c'est dur», témoigne Sophie, qui a tenté de se reconvertir dans un métier de bouche. | Klaus Nielsen via Pexels

Août 2016. Heure de pointe sur le RER A, direction La Défense. Sophie trépigne d'impatience devant la montée des escalators qui mènent à la sortie du métro. Comme d'habitude, même en plein cœur de l'été, le périmètre est saturé. Les hommes en costume-cravate et les femmes en tailleurs et talons aiguilles s'agglutinent en une file indienne opaque qui n'avance pas. Le temps lui paraît interminable. Alors qu'elle enjambe l'escalator, une question lui traverse l'esprit: «Vais-je vivre la même rengaine chaque matin toute ma vie, alors que je n'ai que 40 ans?»

Un an plus tard, cette fiscaliste habituée à «ne produire que du papier» opère un virage à 180 degrés. Direction: la pâtisserie. Malgré son salaire confortable dans une multinationale française spécialisée dans les transports, Sophie n'hésite pas une seconde.

Après un CAP de plusieurs mois, elle entre en stage dans l'une des meilleures maisons parisiennes. Mais elle déchante rapidement: horaires à rallonge, charges très lourdes à porter, remarques cassantes: «J'avais l'impression d'être à l'armée. On vous met dans un moule et vous n'avez pas votre mot à dire. Revenir sur les bancs de l'école, c'est une chose. Mais changer de carrière à 40 ans pour vous faire gueuler dessus par des gamins de 19 ans, c'est dur», poursuit-elle. Au bout d'un an et demi, alors qu'elle multiplie les cours de pâtisserie à domicile et qu'elle dépense la moitié de son capital dans la création de site ou de cartes de visite, rien n'y fait. Un soir de mai 2019, elle fond en larmes et arrive à cette conclusion: «Ce projet de reconversion n'est pas ce que je veux vraiment, c'était une erreur.»

2% des reconversions se soldent par un échec

Comme elle, 2% des actifs ayant effectué une reconversion professionnelle n'ont pas obtenu la réussite escomptée, d'après un sondage nouvelleviepro.fr. Première raison invoquée: des revenus insuffisants dans 38% des cas; l'incertitude du lendemain dans 29%; un manque d'équilibre entre vie pro et vie perso pour 13% des personnes sondées; la solitude pour 8%; l'absence de soutien par les proches pour 6%; un rythme de travail trop dense pour 6%.

Si de plus en plus de témoignages de reconvertis déçus font surface, la reconversion professionnelle est encore souvent vue comme le point de départ d'une nouvelle vie exaltante, sans les contraintes du métier abandonné. Combien de «Sophie bis» rêvent à leur tour d'un changement radical de carrière, depuis leurs open space jusqu'aux verts pâturages du Larzac où ils s'imaginent très bien élever des chèvres «comme dans ce reportage vu à la télé»?

À l'épreuve du confinement, l'idée que l'herbe est plus verte ailleurs, tant d'un point de vue professionnel que personnel, a germé dans bien des esprits. Vingt pourcent de la population active française a commencé à se questionner sur la possibilité d'un changement de métier durant la crise sanitaire, «soit une proportion d'actifs légèrement supérieure à l'année dernière», selon une enquête BVA de juin 2021. «Après le premier confinement, ça a été une explosion des demandes d'accompagnement, de bilans de carrière, d'“outplacement” [accompagnement destiné aux salariés en cours de licenciement, ndlr]», constate Marina Bourgeois-Bertrel, dirigeante du cabinet Oser rêver sa carrière.

Socialement acceptée depuis plusieurs années, la reconversion professionnelle est devenue le sujet trendy par excellence. «Dans les rayons de librairies consacrés au développement personnel, on la voit partout.» Avec une telle médiatisation, «ça met la puce à l'oreille à des personnes qui sont en souffrance au travail, ça leur donne le sentiment que c'est facile, or ce n'est pas toujours le cas», fait remarquer Marina Bourgeois-Bertrel.

Avoir pour métier sa passion, une illusion?

En 2009, Anne-Valérie Rocourt claque la porte du métier qu'elle exerçait dans le monde de la finance pour tenter de vivre de sa passion, la décoration. «En quittant l'univers des chiffres et des réunions, j'aspirais à plus de créativité, de libertés. Mais je ne voyais que le côté rose de la décoration», explique-t-elle. Après une formation à l'école Boulle à Paris, l'une des plus prestigieuses en la matière, Anne-Valérie crée sa propre société en 2010. «Apprendre à manipuler des maquettes, c'était jubilatoire.»

«Lorsqu'on se reconvertit, on oublie souvent que le métier d'entrepreneur doit aussi s'apprendre.»
Anne-Valérie Rocourt, coach

Son enthousiasme est rapidement réfréné devant les tâches administratives qui s'accumulent et dont elle pensait être débarrassée: «D'abord, la passion est un piège. Il y a celles et ceux qui n'ont pas de véritable passion, et qui de ce fait se sentent presque coupables de ne pas être animés par cette flamme. Et puis, lorsqu'on se reconvertit, on oublie souvent que le métier d'entrepreneur doit aussi s'apprendre», commente-t-elle.

Pendant près de deux ans, Anne-Valérie poursuit ses projets, embauche du personnel et organise des événements –malgré les signaux psychologiques et physiologiques d'un malaise intérieur. «Il fallait que je sois à la hauteur de mes investissements financiers, mais aussi des personnes qui avaient cru ou non en moi. Je m'étais construit une vraie prison dorée.» Un malaise et une hospitalisation plus tard, Anne-Valérie renonce à son projet auquel elle avait tant cru.

Aujourd'hui, elle a fait la paix avec cet épisode qu'elle ne considère plus comme un échec, mais comme un «tremplin». Elle s'en sert d'ailleurs comme ressource dans le cadre de sa nouvelle activité de coaching auprès de personnes qui se forment à l'entrepreneuriat.

Les fantasmes de la reconversion

Le premier écueil dans lequel risquent de tomber les néo-convertis tient au manque de préparation et à une mauvaise documentation sur le secteur professionnel visé. «Souvent, on pense qu'être son propre chef annule toutes les difficultés. Sauf que ces rapports-là existent d'une autre manière, notamment au service de la clientèle», souligne Florence Villedey, directrice de l'innovation chez Demos Groupe. La reconversion, c'est aussi une histoire de temps: «Quand on reformate son parcours professionnel, ça ne se fait pas en claquant des doigts. Ça passe par de la formation, forcément, mais aussi des phases d'expérimentation. Il faut y consacrer un an au minimum. Se reconvertir, c'est aussi changer d'identité», détaille Florence Villedey.

Cet aspect-là, Marie l'a saisi trop tard. Cette ancienne chargée de communication reconvertie dans l'horticulture par «amour de la nature» l'admet: «J'ai continué la formation, car j'étais contente de ne pas me poser de questions pendant un an. Mais, au fond, je savais que ce n'était pas fait pour moi. C'était une façon de ne pas me confronter à la réalité», reconnaît-elle aujourd'hui.

«Je recommande de réaliser des enquêtes métiers, des immersions de quelques semaines et surtout de se faire accompagner.»
Marina Bourgeois-Bertrel, dirigeante du cabinet Oser rêver sa carrière

Une fois les mains «dans la terre», Marie décide de tout plaquer. Elle suit une psychothérapie et comprend qu'elle souhaitait plus que tout «fuir le salariat». Un an après cette déconvenue, la jeune femme de 29 ans s'est lancée dans la photo-thérapie, un domaine porteur de sens pour elle.

Autre élément essentiel à la réussite de son projet professionnel: être au clair au sujet de ses contraintes familiales et financières, car le projet de reconversion est avant tout un projet global. «Je recommande de réaliser des enquêtes métiers, des immersions de quelques semaines et surtout de se faire accompagner», rappelle Marina Bourgeois-Bertrel. Enfin, accepter l'erreur fait aussi partie du jeu. «Je dis toujours qu'une reconversion ratée, c'est une reconversion qui n'est peut-être pas terminée», schématise Florence Villedey. «C'est un leurre de se dire qu'avec un diplôme de plus on peut y aller les yeux fermés, ajoute Anne-Valérie Rocourt. Changer de métier, c'est aussi apprendre à y aller malgré la peur. Avoir peur est même plutôt bon signe.»

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