Culture

Avec le «Dune» de Villeneuve, le chef-d'œuvre SF de Frank Herbert a trouvé son maître

Temps de lecture : 4 min

Réputé difficile à adapter, le roman, filmé ici avec de gros moyens par Denis Villeneuve, ne lésine pas sur les scènes de grand spectacle.

Dune est un blockbuster intello. | Capture d'écran Warner Bros. France via YouTube
Dune est un blockbuster intello. | Capture d'écran Warner Bros. France via YouTube

«Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur.» Les fans de Dune avaient perdu espoir d'entendre un jour cette phrase culte du roman de Frank Herbert au cinéma.

Pourtant, malgré les difficultés et le Covid, Denis Villeneuve redonne aujourd'hui vie à ce chef-d'œuvre de la SF. Il en fait un spectacle grandiose et sombre –pour ne pas dire grisâtre–, un blockbuster planant et presque défoncé par sa propre grandiloquence.

Une œuvre inadaptable

C'est un pari plus que risqué. Ceux qui s'y sont essayés s'y sont souvent cassé les dents, et ceux qui ont réussi n'ont pas de quoi se vanter. Tenter d'adapter Dune au grand écran est même devenu un genre en soi. Jodorowsky's Dune est un témoignage émouvant de tout le mal que s'est donné le réalisateur franco-chilien pour donner vie à cet univers. Il en reste d'innombrables dessins absolument magnifiques de Mœbius pour un projet maboule qui devait réunir Orson Welles, David Carradine, Salvador Dali, Amanda Lear et Mick Jagger. Même Sting apparaissant dans le Dune version David Lynch paraît presque austère comparé à ce projet fou. Mais c'est sans doute que l'œuvre de Herbert mérite de mettre le paquet. À son service, les artistes impliqués se sentent obligés de donner le meilleur d'eux-mêmes. Même si ça rate.

Mais, en 2021, le réalisateur dont Denis Villeneuve se rapproche le plus, c'est Ridley Scott, avec tout ce que cela implique. On retrouve l'influence de son maître dans les décors à l'architecture stalinienne, les uniformes parfaitement dessinés, les vaisseaux insectoïdes ou simplement les beaux keffiehs que portent les Fremen, les habitants du désert. On sent que Villeneuve, comme il l'avait déjà fait lorsqu'il a filmé la suite de Blade Runner, a cherché à canaliser celui qu'il a pris pour modèle. L'image inaugurale du film met d'ailleurs en scène une Zendaya éthérée, à l'esthétique proche d'une pub pour parfum, digne des meilleurs spots de Ridley. Ce que Denis Villeneuve ne renie pas, c'est aussi une vision trouble de l'armée, jamais très éloignée du film de propagande et de l'imagerie fasciste.

Pour éviter de se prendre les pieds dans un projet trop étouffant, Denis Villeneuve s'est donné deux films pour mener l'histoire de Paul Atréides à son terme. Avec une deuxième partie dont le tournage sera conditionné au succès de l'épisode dont les projections commencent le 15 septembre, on peut dire que le pari est risqué, mais qu'il ajoute une pierre à l'édifice du mythe selon lequel Dune serait une œuvre inadaptable.

Un casting à la hauteur

Cette nouvelle version reste fidèle au roman: voilà quatre-vingts ans que la planète désertique Arrakis est dirigée par les Harkonnen, qui y contrôlent l'extraction d'épices. Cette substance, qui donne le pouvoir de voler dans l'espace et qui décuple les facultés, est exploitée à des fins commerciales, malgré les vers gigantesques qui menacent à chaque instant de dévorer ceux qui désirent faire une randonnée dans le sable. Fasciné et sans doute jaloux de la famille Atréides, le Baron Harkonnen fait venir le Duke Leto, son épouse Dame Jessica et son fils Paul. Mais Dame Jessica, issue d'une lignée de magiciennes télépathes qui assurent la continuité de l'ordre matriarcal, sent le piège qui menace de se refermer sur eux. Ce n'est que l'un des nombreux thèmes abordé par Dune.

Tel un film Marvel, Dune n'est jamais pris de court lorsqu'il s'agit de son casting. Zendaya, Oscar Isaac, Rebecca Ferguson, Josh Brolin, Dave Bautista et un incroyable Stellan Skarsgård en Baron Harkonnen, tous ont l'air habités par Dune. En particulier Timothée Chalamet, dont la silhouette filiforme rappelle un peu ce mec endormi au fond de la classe lors du cours de philo –un gars intéressant mais au regard alourdi par le manque de sommeil et l'excès de cannabis. S'il y a bien une chose que transmet ce héros, futur Jésus des sables, c'est l'ingratitude de sa tâche et son envie d'être partout sauf là où il se trouve.

Les fans peuvent se rassurer sur un aspect: Duncan Idaho (mon personnage préféré et toujours au top de la popularité) incarne parfaitement ce noble maître d'armes, auquel il rend justice. Oublié le Duncan qui ressemble à Xavier Bertrand jeune dans le film de Lynch, au vestiaire celui du jeu de Cryo, sosie machiavélique de Larry David. La star de Game of Thrones, Jason Momoa, qui livre une composition somme toute assez proche d'Aquaman, trouve le groove adéquat. À la fois grand frère protecteur et noble guerrier, il se donne à 100%. En tout cas, il le joue comme s'il était un Toshiro Mifune venu d'Honolulu, et c'est vraiment réjouissant.

Un blockbuster intello

Le problème de cette adaptation, c'est qu'elle ne fait qu'effleurer les thèmes forts de l'œuvre. Les Fremen sont à peine visibles –peut-être pour insister sur le côté colonial de cette première partie. Après une phase d'exposition, le réalisateur prend le temps de mettre en scène une évasion dans le noir, des moments sombres, puis Chalamet qui pilote dans les tempêtes de sable. Greig Fraser, fort de son expérience des ambiances désertiques acquise sur les tournages de Rogue One et Mandalorian succède à Roger Deakins en tant qu directeur de la photographie. Voir (ou relire) Dune aujourd'hui, c'est aussi se rendre compte à quel point Star Wars a pris ses archétypes pour modèles.

Voir «Dune» aujourd'hui, c'est aussi se rendre compte à quel point «Star Wars» a pris ses archétypes pour modèles.

Faut-il voir un film avec un seul acte, découpé à la manière des volumes de poche aux couvertures argentées qu'on lisait dans le temps? En tout cas, il ne faut pas y voir un spectacle star-warsien. Dune serait plutôt un blockbuster intello dont toute l'intrigue reste bloquée sur Tatooine, sans autre espoir d'aller ailleurs. C'est que le sable au cinéma rend toujours les histoires plus longues et un peu plus lancinantes. Même les boucliers que seule peut transpercer une lame au ralenti, désormais représentés comme une sorte de flash électronique qui interagit au moindre contact, sont une sorte de miroir réfléchissant de la mythologie du sabre laser. On attend de voir l'acte II, s'il se fait un jour, mais on se demande un peu si le ver de terre géant ne va pas se métamorphoser en alien des sables.

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