Life

Quatre mois sans Internet: comment dessiner sans Google?

James Sturm, mis à jour le 26.05.2010 à 12 h 37

Un dessinateur se lance un défi de l'extrême à suivre sur Slate. Troisième épisode.

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Cela fait maintenant presque quatre semaines que je vis sans Internet. Je pensais qu'à ce point, j'aurais plein d'histoires palpitantes de collègues agacés, de tensions conjugales et de douloureuse solitude à raconter, mais pour l'instant, ma plus grande surprise a été de constater à quel point les choses se passent calmement. Les bons côtés surpassent les mauvais.

Mais bon, il y a quand même des inconvénients. Exemple numéro un: pour ma dernière chronique, j'ai dessiné un Transformer. Si j'avais encore accès à Internet, j'aurais tapé «Transformer» sur Google et en quelques secondes, j'aurais obtenu des centaines d'images de robots à utiliser comme modèle. Au lieu de ça, j'ai dû partir à la chasse. J'ai fait irruption dans une classe d'étudiants de première année, convaincu d'y dégoter un élève en possession d'une BD de Transformer. Raté. Un étudiant m'a suggéré d'aller voir dans la salle multimédia de l'école, qui compte un DVD de Transformers. Introuvable. J'ai envisagé de faire 15 minutes de voiture jusqu'au Wal-Mart le plus proche pour acheter un livre de coloriage de Transformer. À ce moment-là, mon téléphone a sonné; c'était Jen, bibliothécaire en dernière année. Elle a répondu à mes jérémiades en me proposant de me prêter sa pile de BD de Transformer.

Maintenant, quand je décide de ce que je vais dessiner, je dois prendre en compte les difficultés que j'aurai à trouver de la documentation. J'ai envisagé de me comparer à Ponce de León -se déconnecter, c'est un peu comme rechercher la fontaine de jouvence!- mais je n'avais aucune envie de me trimballer jusqu'à la bibliothèque pour trouver des images de costumes d'époque (ma mémoire visuelle est étonnamment limitée pour un illustrateur). J'ai donc choisi Thoreau à la place -j'ai moins de mal à l'imiter dans mes dessins- et de prouver qu'en 2010, pour «vivre une vie primitive et de frontière, quoiqu'au cœur d'une civilisation apparente» il suffit d'éteindre son modem, ce qui demande beaucoup moins d'efforts que de s'isoler dans une hutte pendant deux ans. Un vrai progrès, n'est-ce pas?

 

 

Market Day a été publié fin mars. C'est la première bande dessinée dont j'ai réalisé les images et le scénario depuis 2001, il est donc facile d'imaginer mon degré d'excitation. À mesure que la date de parution approchait, je devenais pourtant de plus en plus anxieux. Il y a quelques années, Donald Saaf, un fantastique illustrateur de livres pour enfants, est venu donner une conférence au Center for Cartoon Studies et dit quelque chose du genre: les magazines ne sont pas morts, mais aujourd'hui, on les appelle simplement des livres. Je n'ai jamais réussi à oublier cette réflexion. La publication de livres va maintenant à une telle vitesse que si un ouvrage ne fait pas un carton immédiat, il échoue sur la table des invendus en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le faire naître. Les maisons d'édition ont à peine le temps de publier tous les ouvrages qu'elles commandent, sans parler de faire la promotion de chacun d'entre eux. L'auteur subit une pression énorme pour faire lui-même la promo de son livre par le biais de Facebook, Twitter, de forums, par tous les moyens virtuels nécessaires. Et quand une œuvre vient de sortir, elle a une meilleure chance d'attirer l'attention.

Je savais que choisir cette voie gâcherait la joie censée naître de la publication de Market Day. J'ai commencé mon livre comme un guerrier-poète armé des meilleures intentions du monde, mais à la fin de toutes les démarches de son processus d'édition, j'avais plutôt la sensation d'être un représentant de commerce abonné au porte-à-porte. Je comprends que cela fait partie du jeu et que je ferais mieux d'arrêter de me plaindre puisque presque tous les auteurs en sont réduits à ça. Je me rends compte, aussi, que je ne suis pas complètement étranger à cette méthode puisque je suis en train de tirer parti du Web en attirant l'attention sur mon livre dans cet article. Certains lecteurs vont me trouver opportuniste. Je leur répondrai... oui, c'est vrai.

Cela dit, la décision de me priver d'Internet après la publication de mon livre est tout à fait délibérée. Si j'étais connecté en ce moment, je serais collé à mon portable à lire des critiques, à podcaster et réécouter mes interviews, et à pister mon classement sur Amazon. Le premier mois, en gros, ce comportement est excusable -après avoir travaillé des années sur un livre, il est bien naturel d'avoir envie de savoir quel accueil il reçoit- mais passé ce délai, cela relève de l'obsession. La fierté de l'œuvre accomplie cède la place à la vanité. C'est pour éviter ça que je me suis déconnecté.

Le week-end dernier, je me suis rendu à Manhattan pour assister au MoCCA Festival, un événement annuel qui célèbre la bande dessinée et les illustrations. Je ne suis jamais aussi gauche que dans les conventions de dessinateurs, mais cette année j'étais parfaitement détendu, et je suis sûr que cela tient à mon sevrage d'Internet. Pas encore blasé par des contrôles permanents de la vie de mon livre sur le Net, j'ai vraiment apprécié mon éphémère moment de gloire. Lorsque j'ai décrit cette sensation à mon amie Kriota, elle m'a répondu que c'était un peu comme quand regarder du porno toute la journée vous empêche de profiter d'une bonne petite partie de jambes en l'air le soir. Je lui ai promis de ne pas utiliser cet argument dans les illustrations de cette chronique.

 

 

La semaine qui a suivi la publication de mon premier article, j'ai reçu plus de 50 lettres de lecteurs décrivant leurs propres luttes avec Internet. Plus de trois quarts d'entre elles étaient écrites à la main. L'une des choses qui me plaisent dans les bandes dessinées, c'est que, contrairement à un livre imprimé, le lecteur entre en contact avec la vraie main de l'artiste. C'est un sentiment très intime. Beaucoup de lecteurs m'ont dit que s'installer pour écrire une lettre avait été une vraie révélation. Si j'avais lu ces mêmes lettres en ligne, elles n'auraient pas été aussi touchantes.

Chacun de ces courriers me soutenait. On m'a dit qu'il en allait autrement dans les commentaires en ligne. Les gens bienveillants sont-ils plus motivés pour écrire? Ou est-ce simplement que si quelqu'un ne s'intéresse pas à l'article, il n'a aucune raison de gaspiller davantage de temps à me l'écrire? Dans l'un ou l'autre cas, mon exposition aux réactions négatives, à la fois pour les retours sur Market Day et dans cet article, est très réduite par le simple fait de ne pas être connecté. En outre, si je lis un jour toutes les réactions suscitées par ces deux travaux, je pense qu'assez d'eau aura coulé sous les ponts pour me permettre d'avoir un recul plus sain par rapport à mon travail -et il sera plus simple soit de les ignorer soit d'appréhender les critiques de manière constructive. Ralentir le flux des réactions a tout un tas d'avantages.

Voici quelques extraits de vos courriers que j'ai mis en images. Comme je ne sais pas à quoi vous ressemblez, j'ai improvisé. Merci pour vos lettres. Je vous encourage à continuer -même pour me critiquer: The Center for Cartoon Studies
Attn: James Sturm
P.O. Box 125
White River Junction, VT 05001, United States.

James Sturm. Traduit par Bérengère Viennot.

 

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