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C'est quoi exactement la charia?

Temps de lecture : 6 min

Ce terme ne renvoie littéralement qu'à un concept vague de voie divine. La charia peut aussi bien être interprétée de façon moyenâgeuse que libérale selon les personnes qui s'en emparent. 

Une femme afghane vêtue d'une burqa marche avec un enfant le long d'une route à Kaboul le 9 septembre 2021. | Wakil Kohsar / AFP
Une femme afghane vêtue d'une burqa marche avec un enfant le long d'une route à Kaboul le 9 septembre 2021. | Wakil Kohsar / AFP

Certains termes provoquent une levée de boucliers et des crispations dès lors qu'ils sont prononcés. Il en est ainsi du mot «charia», que l'on pense définir comme une loi islamique, immuable, souvent rétrograde.

En 2008, l'archevêque de Canterbury, chef de la magistrature d'Angleterre et du Pays de Galles, s'apprête à faire une déclaration qui suscitera un tollé national. En visite dans un centre islamique de l'est de Londres, il s'est déclaré favorable à introduire certains éléments de la charia au sein du système judiciaire britannique.

La déclaration fit scandale et l'influent tabloïd The Sun imaginait dans ses pages des femmes en burqa dans tout le Royaume-Uni et des voleurs à la main droite coupée. Le chef de l'Église anglicane a été contraint de préciser qu'il était hors de question de mettre en place les flagellations et décapitations à la manière de l'Arabie saoudite, et qu'il souhaitait limiter la charia aux affaires familiales ou financières.

Pourquoi ce terme sème-t-il la discorde et la crainte lorsqu'il est employé? A-t-on été trop aveuglé par les talibans, qui estiment que leur interprétation de la charia est la seule valable? Soyons clair: certes, la charia peut être cette représentation ultraradicale. Mais elle peut aussi être imaginée pour se fondre dans une société libérale.

La charia victime de l'extrémisme

«Si ce mot a aujourd'hui une connotation rétrograde, c'est parce qu'il est utilisé de manière caricaturale par tous les extrémismes, qu'il s'agisse de régimes autoritaires qui en revendiquent une application brutale pour se donner un semblant de légitimité ou de la droite, de l'extrême droite et la nouvelle laïcité radicale occidentales qui s'en servent pour stigmatiser l'altérité islamique et ses soi-disant affidés “islamo-gauchistes”», explique Baudouin Dupret, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du droit et des normes en contexte musulman.

Littéralement, la charia signifie «le chemin qui mène à la source spirituelle, Dieu». Elle n'est pas un corpus de règles bien définies ni un manuel pour mettre en place une société islamique.

«La charia peut inspirer un État, ses institutions ou son droit, mais il est erroné de croire qu'elle peut directement s'appliquer et réglementer le droit d'un État moderne. Pour qu'elle puisse s'appliquer, il faut une opération de traduction de ses préceptes en règles juridiques», poursuit Baudouin Dupret.

De quels préceptes est-il question? Et pourquoi constate-t-on autant de divergences entre l'interprétation ultrarigoriste de la charia par les talibans et celle de Kahina Bahloul, imame française chantre d'un islam libéral?

Le rôle clé de l'interprétation

La réponse ne réside pas dans les sources du «droit musulman», puisque tous les savants musulmans partagent les mêmes. Le Coran et la tradition prophétique (les actions du Prophète rapportées dans des hadiths) sont en effet le socle commun de la charia. Puisque les fondements sont identiques pour tous, c'est leur interprétation qui va établir une distinction.

On constate d'autant plus de divergences que le Coran n'est pas l'outil le plus évident pour les savants musulmans souhaitant l'interpréter. La plupart de ses versets sont assez généraux et peu nombreux. Il n'est donc pas aisé de créer un cadre juridique précis à partir du livre sacré des musulmans.

Malgré tout, des proscriptions y apparaissent, des actes interdits par Dieu que l'on nomme des houdoud. Le Coran prescrit la flagellation ou la lapidation pour non-respect des lois considérées comme divines. Parmi ces houdoud figurent les relations sexuelles illicites, le vol ou encore la consommation de boissons alcoolisées.

«La majorité des États musulmans, tout en se référant à la charia, ont abandonné les “houdoud» au profit d'un code pénal moderne.»
Philippe Bras, professeur de droit public et spécialiste du droit musulman

Ces peines contraires à la dignité humaine n'étaient autrefois que très rarement appliquées tant les règles pour démontrer la culpabilité étaient strictes. Par exemple, quatre témoins visuels sont nécessaires pour permettre une condamnation pour relation sexuelle illicite.

«Sur les houdoud, la très grande majorité des États musulmans, tout en se référant à la charia dans leur droit, les ont abandonnés au profit d'un code pénal moderne. Là aussi, tout est question d'interprétation des textes fondamentaux. Une des manières d'écarter les houdoud a consisté à considérer de manière très stricte les conditions de validité des témoignages, empêchant ainsi les peines de mutilation ou de lapidation», explique Jean-Philippe Bras, professeur de droit public et spécialiste du droit musulman.

Plus complète que le Coran, la sunna est la deuxième source permettant aux savants musulmans d'interpréter la charia. Ces traditions orales vont donner des informations sur la façon de vivre de Mohamed. La sunna comptant plus de 7.000 traditions traitant de différents aspects de la vie, publique comme privée, elle sera un vrai réservoir de normes pour les savants musulmans.

Coexistence de charias contradictoires

Coran et sunna ne font que marginalement des prescriptions et des proscriptions. Ces textes sacrés relèvent généralement d'inspirations mystiques, de morale ou d'histoires exemplaires. On comprend donc toute l'importance que peuvent revêtir les savants musulmans qui ont la tâche d'interpréter les textes pour les traduire en normes.

Des traditions interprétatives divergentes vont donc coexister, fondées à la fois sur le texte coranique et la sunna. «Chacun choisit la tradition interprétative qui sied au principe qu'il veut imposer. En Égypte, le voile n'est pas juridiquement exigé, sauf à l'école publique, parce que les autorités considèrent que, d'une part, cela relève de la liberté individuelle et, de l'autre, que c'est quelque chose de recommandé mais pas d'obligatoire pour les musulmanes», détaille Jean-Philippe Bras.

À l'inverse, l'interprétation de la charia par les talibans est partagée par la grande majorité des Afghans et liberticide pour les femmes. «En Afghanistan, les talibans s'emparent du pouvoir au nom d'une certaine conception de la charia qui peut être reliée à leurs références doctrinales (principalement le wahhabisme saoudien, prônant une interprétation littérale du Coran), mais aussi à leurs pratiques sociales représentées par les structures tribales et patriarcales, ainsi que le monde rural», affirme Jean-Philippe Bras.

Un retour de la charia en Afghanistan?

En Afghanistan, avant la prise de pouvoir des talibans, le régime mis en place à la suite de l'intervention américaine en 2001 n'avait pas renoncé à la référence à la charia dans l'établissement du droit. Il semble donc erroné de parler de «retour de la charia», d'autant plus que l'ancien gouvernement a pu faire voter une loi très défavorable aux femmes en s'en inspirant.

En 2009, l'ancien président Karzaï avait fait voter par le Parlement une loi relative à la communauté chiite qui légalisait le viol conjugal, en stipulant que l'épouse d'un membre de cette communauté devait avoir des relations sexuelles avec son mari au minimum une fois tous les quatre mois. «Cela avait créé de très vives tensions avec la communauté internationale, et cette loi n'aurait peut-être pas été désapprouvée par les talibans», ajoute Jean-Philippe Bras.

Mais alors que le retour des talibans et leur conception rigoriste de la charia a ébranlé les acquis libéraux dans les grandes villes, peut-on imaginer à l'inverse que la charia puisse se fondre dans des sociétés européennes?

Il semble erroné de parler de «retour de la charia» en Afghanistan, d'autant plus que l'ancien gouvernement a pu faire voter une loi très défavorable aux femmes en s'en inspirant.

Certains intellectuels proposent une adaptation de la charia aux conditions spécifiques à la vie musulmane en Europe. Ainsi, Baudouin Dupret développe un exemple d'adaptation de la charia à la France dans son livre La charia – Des sources à la pratique, un concept pluriel. Grand imam de Bordeaux, Tareq Oubrou a ainsi pensé une «théorie restreinte de la charia» qui la cantonne uniquement aux questions liées au culte et aux principes moraux et en expulsant toutes les normes juridiques.

Cité par le chercheur, Tareq Oubrou se justifie: «Il s'agit de mettre en relation la norme avec la réalité concrète, tout en restant fidèle aux méthodes qui régissent l'application de la charia à la réalité. C'est la réalité qui détermine la forme concrète que prend telle ou telle loi de la charia, voire sa non applicabilité dans certains cas.»

La charia n'est donc pas dans un dilemme permanent entre conservatisme et progressisme. Elle n'est que ce que les musulmans décident d'en faire.

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