Sports

Peut-on croire un dopé repenti?

Yannick Cochennec, mis à jour le 20.05.2010 à 8 h 55

Marion Jones et Alexandre Vinokourov, deux symboles du dopage dans le sport, effectuent leurs retours sous les feux de la rampe.

Ce week-end, l'actualité sportive s'est croisée avec une drôle d'ironie. Deux pestiférés du dopage, Marion Jones et Alexandre Vinokourov, se sont mis en évidence pour renaître des cendres de l'incendie qu'ils avaient contribué à allumer en abusant de substances illicites.

Aux Etats-Unis, Marion Jones a repris la compétition. Mais cette fois, elle n'a pas chaussé de pointes. L'ancienne reine du sprint n'en avait aucune utilité sur le parquet du Bok Center de Tulsa, dans l'Oklahoma, où elle a disputé, samedi 15 mai, le premier match de sa nouvelle vie de championne sous les couleurs des Tulsa Shock à l'occasion de la journée d'ouverture du championnat WNBA, le championnat féminin de basket professionnel américain.

Oh, son temps de jeu n'a été fameux -trois petites minutes, aucun point marqué- et les Tulsa Shock se sont inclinés face au Minnesota Lynx, mais c'est un bon début, malgré tout. Elle est réapparue en pleine lumière et peut espérer se refaire une nouvelle virginité d'athlète.

Retour aux sources

A 34 ans, Marion Jones revient ainsi aux sources de son talent originel après 13 années passées sans toucher le moindre ballon. Car c'est au basket que la femme la plus rapide du monde voilà 10 ans avait d'abord brillé en décrochant, en 1994, le prestigieux titre de championne universitaire des Etats-Unis en compagnie de ses équipières du campus de Caroline du Nord dont elle était la meneuse de jeu.

Sa trajectoire sportive avait ensuite pris la direction des pistes d'athlétisme où elle allait connaître la réussite que l'on sait -cinq médailles en 2000 aux Jeux Olympiques de Sydney dont trois d'or- jusqu'à la chute pour dopage dans le cadre de l'affaire BALCO et la déchéance d'une incarcération de six mois pour parjure dans une prison texane après avoir dû rendre toutes ses breloques australiennes.

En 2007, Alexandre Vinokourov avait, lui, abordé le Tour de France en favori. Il l'avait quitté en paria après avoir été contrôlé positif deux fois aux transfusions homologues au soir du contre-la-montre couru à Albi et de l'étape Foix-Loudenvielle -deux étapes que le Kazakh avait remportées. Il a toujours nié s'être dopé, mais la justice sportive n'avait fait aucun sentiment en le suspendant deux années, sanction qui l'avait amené à annoncer la fin de sa carrière en décembre 2007. On connaît la suite.

Retour gagnant

Il y a neuf mois, au Tour de l'Ain, Vinokourov est remonté sur son vélo après avoir purgé sa peine. Et il a repris ses bonnes habitudes de coureur talentueux en remportant, le 25 avril dernier, la prestigieuse classique Liège-Bastogne-Liège en partie sous les sifflets du public belge furieux et écœuré. Jusqu'à revêtir, ces jours-ci, à 36 ans, le maillot rose de leader du Giro, le Tour d'Italie. Et il rêve toujours de participer au Tour de France où il n'est pas désiré, doux euphémisme.

Sous nos yeux stupéfaits, Vinokourov est en train de réussir le retour le plus fracassant d'un prétendu ex-dopé dans le cyclisme. Dans ce registre, il pourrait supplanter, en effet, notre Richard Virenque national, suspendu neuf mois et demi, et qui avait triomphé lors de son retour, en 2001, à Paris-Tours, pour réussir plus tard à revêtir l'espace d'une journée le maillot jaune lors du Tour de France 2003 et à ajouter deux maillots à pois supplémentaires de meilleur grimpeur à sa collection qui en comptait déjà cinq «avant».

Marion Jones et Alexandre Vinokourov ne sont pas, bien sûr, les premiers dopés de l'histoire à (tenter de) se refaire la cerise après avoir été pris le doigt dans le pot de confiture. Richard Virenque, on l'a souligné, avait réussi ce joli tour de force en redevenant très populaire au bord des routes. En Grande-Bretagne, le sprinter Dwain Chambers, champion d'Europe du 100m en 2002 et recordman d'Europe de la distance en 9s87, est revenu de l'enfer d'un bannissement, en 2003, de deux années pour absorption de THG. Sixième de la finale des championnats du monde de Berlin en 2009, il est devenu, en mars dernier, champion du monde du 60m en salle et espère beaucoup des championnats d'Europe de Barcelone cet été. Dans son autobiographie Race against me, il a fait acte de contrition: «Je prenais de tout: pas seulement du THG, de l'EPO ou du HGH, mais aussi de la testostérone pour m'aider à dormir et réduire mon cholestérol, ou de l'insuline. J'étais devenu un junkie ambulant. (...) Lorsque j'étais propre, mon record personnel était de 9,97 sur 100 mètres. Une année plus tard, après des nuits sans sommeil, l'angoisse, la douleur des crampes d'estomac, les nombreuses prises de sang, l'irrégularité de mes résultats et la déception de manquer plusieurs courses, j'avais réussi à courir en 9,87». Ironiquement, il est devenu une sorte de chantre de la lutte anti-dopage à laquelle il ne cesse de se référer.

Affaire Puerta

En tennis, le cas de l'Argentin Mariano Puerta est quasi surréaliste. En octobre 2003, le musculeux gaucher fut suspendu deux ans après un contrôle positif au clenbuterol. Mais il arriva à prouver que cette substance lui avait été administrée par son médecin afin d'apaiser une crise d'asthme et que ce produit n'avait de toute façon aucun effet sur ses performances. Le tribunal avait alors réduit la peine à 9 mois de suspension et il avait pu reprendre le jeu. En juin 2005, Puerta disputa la finale de Roland-Garros, mais quatre mois plus tard, le monde entier apprit qu'il avait été contrôle positif à l'étilefrine (un stimulant cardiaque) le jour de sa finale perdue de Roland Garros contre Rafael Nadal. Il fut suspendu huit ans, soit la plus lourde sanction jamais prononcée dans l'histoire du tennis. Puerta fit appel de la décision. Sa peine fut réduite de huit à deux ans de suspension par le Tribunal Arbitral du Sport, rendant possible une deuxième reprise de carrière qui ne déboucha que sur quelques rares résultats.

Il est encore trop tôt pour dire si Marion Jones aura autant de réussite qu'Alexandre Vinokourov, mais il est clair que sa présence dans les rangs de la WNBA fait déjà du bien à cette ligue médiatiquement et économiquement en souffrance. Le sport a-t-il cependant à y gagner? La réponse est difficile, même si nous devons reconnaître que Marion Jones, plus que d'autres tricheurs, a payé sa dette à la société. Du fond de sa prison, où il purge une peine de neuf ans d'emprisonnement dont cinq pour trafic d'héroïne, Tim Montgomery, l'ancien compagnon de Jones qui détint le record du monde du 100m avant d'être pris dans les mailles du scandale BALCO, nous a toutefois prévenus voilà quelques mois: «Si je suis froid, Marion l'est encore plus. Elle pouvait se faire pleurer pour les caméras. Son truc le plus fort, c'est d'être passé au détecteur de mensonges.»

Peut-on croire alors à la sincérité de Marion quand elle nous dit «Je pense que je suis une meilleure personne depuis ce qu'il s'est passé. Cela fait partie de moi, je l'assume, c'est tout ce que je peux faire. L'entraînement me manquait, la compétition me manquait, tout ça me manquait trop»? Peut-on écouter, sans sourire, Alexandre Vinokourov nous déclarer dans le blanc des yeux qu'il «il faut travailler et que ça paie»? C'est un exercice aussi difficile que l'ascension d'un col de première catégorie.

Mais voilà, l'un et l'autre ont été sanctionnés et ont effacé leur ardoise quand d'autres, nombreux, ont échappé, ou continuent d'échapper, à la patrouille. Leur retour et leur présence nous servent de piqûre de rappel. Oui, ce dopage, qu'ils personnifient, est encore là. Ils sont la mauvaise conscience de ceux qui continuent d'ingurgiter des produits interdits et à qui ils rappellent que leur «crime» pourrait leur coûter très cher. Mais ils sont aussi une tragédie pour ceux qui n'ont jamais transigé avec les règles. Comment, en effet, ne pas imaginer le dégoût et les interrogations d'un cycliste à l'eau claire qui a regardé Vinokourov enfiler son superbe maillot rose? Et comment nous, spectateurs, ne pas nous sentir mal à l'aise devant cet énigmatique sourire?

Yannick Cochennec

Photo: Marion Jones pendant son procès en octobre 2007, REUTERS/Shannon Stapleton

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Journaliste
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