Politique

À moins d'un bouleversement, la gauche fonce vers le naufrage électoral en 2022

Temps de lecture : 8 min

Anne Hidalgo, maire de Paris, est entrée en lice sous l'étiquette du Parti socialiste. Les sondages actuels lui donnent une assise étroite. Les intentions de vote sont faibles pour toutes les gauches.

Anne Hidalgo, maire de Paris tout juste déclarée candidate à l'élection présidentielle de 2022, avant son interview au JT de France 2 le 12 septembre 2021. | Thomas Samson / AFP
Anne Hidalgo, maire de Paris tout juste déclarée candidate à l'élection présidentielle de 2022, avant son interview au JT de France 2 le 12 septembre 2021. | Thomas Samson / AFP

Les gauches croient-elles vraiment en une possible victoire à la prochaine présidentielle? À entendre leurs discours respectifs de pré-campagne électorale, la question peut leur paraître incongrue, voire franchement déplacée –pour ne pas dire humiliante. Le problème est qu'une partie de l'opinion publique, voire de leur propre électorat, actuel ou ancien, se la pose.

Les insoumis disent, par leur chef-candidat, qu'ils ne peuvent être écartés du second tour que par une forte abstention (ce qui risque d'être interprété comme un demi-aveu). Les communistes affirment que Fabien Roussel, leur secrétaire national-candidat, sera «le président qui préservera et le travail et le pouvoir d'achat».

Les écologistes, forts de leurs résultats aux européennes et aux municipales, sont persuadés que l'avenir leur appartient. Et les cinq candidat·es à leur primaire pensent (séparément) représenter cet avenir. Quant à l'appareil du Parti socialiste, il voit dans Anne Hidalgo la femme qui va sortir le pays de l'ornière... en même temps qu'en sortira le PS.

La maire de Paris entre dans l'arène nationale

Dernière candidate des gauches déclarée à la mère des batailles électorales de 2022, la maire de Paris est donc la seconde figure du courant socialiste après Arnaud Montebourg –l'ancien ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique de François Hollande n'est plus membre du PS– à entrer dans l'arène. Elle est aussi la quatrième personnalité de cet éventail politique à se lancer avant qu'un ou qu'une cinquième rejoigne le quarteron quand les Verts se seront prononcés.

À ces cinq prétendant·es quasiment assurés de figurer dans le premier chapeau comme on dit dans le tirage au sort des compétitions sportives, il faudra peut-être en ajouter d'autres encore incertains. Et sûrement deux autres à l'extrême gauche avec les incontournables trotskistes de Lutte ouvrière (LO) et du Nouveau parti anticapitaliste (NPA): Nathalie Arthaud et Philippe Poutou.

Ce premier survol rapide fait déjà, au bas mot, sept à huit candidat·es en lice sur ce côté de l'échiquier. Comme en 2002 qui avait vu la première apparition d'un Le Pen, le père cette fois-là, au second tour de la présidentielle après l'élimination surprise du Premier ministre (PS) sortant, Lionel Jospin, au premier tour. Les huit représentant·es des gauches, tout compris, avaient alors totalisé près de 43% des suffrages exprimés, les trois d'extrême gauche (Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et Daniel Gluckstein) attirant plus de 10% des voix.

L'ensemble des gauches se situe plus de dix points au-dessous de son niveau de la présidentielle de 2002.

Vingt ans après, le paysage n'est plus tout à fait le même. C'est un euphémisme car il est profondément différent pour les gauches. Mis à part les dernières élections municipales qui ont été une sorte de bouffée d'oxygène pour le PS, toutes les autres consultations électorales depuis 2017 ont mis en évidence une faiblesse historique qui n'est pas sans rappeler la situation apparue lors du scrutin présidentiel de 1969.

Avec Gaston Defferre comme candidat, les socialistes étaient au fond du trou (5% des voix au premier tour) et le Parti communiste (PCF) dominait la gauche française: son représentant, le très kominternien Jacques Duclos, avait obtenu plus de 21% des suffrages exprimés. Le total des gauches avec Alain Krivine, représentant trotskiste d'une des branches de la IVe Internationale, n'atteignait pas 30% des voix. C'est précisément la situation globale qui prévaut aujourd'hui dans les rapports de force électoraux, La France insoumise (LFI) ayant remplacé, pour partie seulement, le PCF.

La trentaine d'enquêtes d'opinion sur les intentions de vote effectuées par les instituts de sondage (Ifop, Ipsos, Harris Interactive, Elabe, OpinionWay) depuis le début de l'année 2021 montre que l'ensemble des gauches se situe plus de dix points au-dessous de son niveau de la présidentielle de 2002. Encore est-ce là, autour de 30% à 32%, son étiage le plus optimiste.

Une campagne pour faire bouger les lignes

Les scores les moins favorables placent toutes ces gauches réunies dans des eaux basses à 25%. Et s'il faut se partager ce potentiel à sept ou huit, ça ne va pas faire très lourd pour chacun. En tout cas, cela réduit considérablement les chances de se situer au-dessus de 10% des suffrages exprimés. Et ce cap à peine franchi ne donnerait, en réalité, aucune chance raisonnable à l'intéressé·e de figurer au second tour.

Rappelons, au passage, que ces sondages donnent une idée du poids électoral de chaque personne ou de chaque parti testé au moment où l'enquête est réalisée. Il ne s'agit, en aucun cas, d'une prédiction ou d'une prévision –précision qui peut donner de l'espoir à chacun et chacune.

Une campagne électorale a justement pour vocation et pour but, sinon pour intérêt, de faire bouger les lignes. C'est ce qu'ont prouvé les dix campagnes présidentielles de la Ve République (depuis le référendum sur l'élection du chef de l'État au suffrage universel en 1962), de 1965 à 2017. Et la dernière fois de façon éclatante, puisque les deux partis qui structuraient la vie politique nationale depuis plus de cinquante ans ont été écartés du chemin conduisant à l'Élysée par un OPNI (objet politique non identifié), Emmanuel Macron, sur lequel très peu d'observateurs misaient quelques mois avant... et qui a fini par l'emporter.

Des candidats et une candidate aux longues carrières

Cette ascension météoritique va-t-elle s'appliquer à une des personnalités de gauche en compétition pour 2022? La prétendante et le prétendant d'extrême gauche potentiellement sur les rangs ne nous en voudront pas de les écarter d'emblée de cette hypothèse à laquelle eux-mêmes ne croiraient pas, tant les candidatures trotskistes ont toujours été un simple témoignage de survie politique intemporel. Qu'en est-il donc des personnalités actuelles des gauches (hors les Verts en attente de leur primaire) qui annoncent d'ores et déjà leur présence dans la compétition?

Pour Mélenchon, Roussel, Montebourg et Hidalgo, une première remarque s'impose: ils et elle ont une longue carrière politique à faire valoir.

Le président du groupe insoumis à l'Assemblée nationale a décroché son premier mandat électoral au début des années 1980 (conseiller municipal de Massy, dans l'Essonne, en 1983), sans compter son engagement après Mai-68 au sein de l'OCI (Organisation communiste internationaliste, filière lambertiste du trotskisme) avant d'obtenir des responsabilités au PS à la fin des années 1970.

Le secrétaire national du PCF (depuis 2018) a rejoint le Mouvement de la jeunesse communiste dans les années 1980 et il est devenu patron de l'ex-puissante fédération du Nord de ce parti en 2000. Il attendra 2014 pour devenir conseiller municipal de Saint-Amand-les-Eaux et 2017 pour prendre la succession d'un poids lourd du parti, Alain Bocquet, à l'Assemblée nationale.

L'ascension météoritique est compromise car les intéressés ont entre vingt et quarante ans de vie politique publique derrière eux.

Pour Montebourg, l'aventure politique a commencé en 1985 au PS avant de se concrétiser comme député, de 1997 à 2012. Nommé ministre après la victoire présidentielle de François Hollande, il ne reste au gouvernement que pendant deux ans à la suite d'une rupture politique pour désaccord avec l'Élysée et Matignon.

Enfin, Hidalgo a entamé son parcours à la fin des années 1990 dans les cabinets ministériels socialistes avant de devenir première adjointe à la mairie de Paris après la victoire de Bertrand Delanoë (PS) aux élections municipales de 2001, de lui succéder au poste de maire en 2014 et d'être réélue en 2020.

Des déclarations définitives... et démenties

L'affaire est donc un peu compromise pour l'ascension météoritique car les intéressés ont entre vingt et quarante ans de vie politique publique derrière eux. En outre, l'un (Mélenchon) s'est déjà présenté deux fois à l'élection présidentielle, sans succès, et l'autre (Montebourg) a déjà fait deux primaires socialistes, la première en 2011, la seconde en 2017, en réalisant à chaque fois un score compris entre 17% et 18% mais en étant, à chaque fois également, éliminé au premier tour. L'insoumis et le partisan du Made in France peuvent se consoler en se rappelant que la troisième tentative fut la bonne pour François Mitterrand.

De plus, les détracteurs de Montebourg et Hidalgo ne manqueront pas de remettre au goût du jour les déclarations définitives que l'un et l'autre ont faites dans un passé plus ou moins éloigné.

À la fin de l'année 2014, le premier annonçait péremptoirement se «retirer de la vie publique professionnelle» avant de délivrer, sept ans plus tard, un message pour le moins brumeux en se disant «disponible pour cette perspective sérieuse d'une candidature unique» tout en ajoutant qu'il n'était pas candidat «en l'état actuel». La seconde déclarait, au lendemain de sa réélection au poste de maire de Paris, en 2020, vouloir prendre part au débat présidentiel tout en ne participant pas à la joute: «Je ne serai pas candidate», indiquait-elle dans un entretien au Parisien.

«Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis», dit le proverbe derrière lequel peuvent se retrancher Montebourg et Hidalgo. La réponse plus politique qu'ils fournissent donne une charpente à ce dicton: les deux considèrent que les conditions politiques ont changé et que leur présence devient indispensable... pour les gauches.

Un problème de créneau et d'espace politique

L'ancien ministre plaidait pour une candidature unique qu'il savait pourtant impossible compte tenu des divergences entre insoumis et socialistes, sauf à penser qu'il pouvait être cet hypothétique candidat de synthèse. La maire de Paris, opposée à une primaire au sein du PS qui avait abouti au résultat que l'on sait (6,36% pour Benoît Hamon... qui vient, lui aussi, d'annoncer son retrait de la vie politique), ne voulait pas laisser le champ libre aux écologistes d'EELV (Europe Écologie-Les Verts) qui appartiennent à sa majorité municipale et qui ont des ambitions sur le leadership des gauches.

Il n'est pas difficile de comprendre à cette aune que Montebourg et Hidalgo ont, tous les deux, un problème de créneau et d'espace politique. Montebourg chasse, en partie, sur les terres de Mélenchon, ce qui est donc réciproque et préjudiciable pour les deux candidats. Il rogne aussi, à la marge, une frange de l'électorat d'Hidalgo qui, elle-même, est concurrencée par les écolos via EELV et Génération·s, le parti fondé par Hamon. Sans compter sur le PCF, surtout dans l'électorat de la capitale, dont le représentant au conseil de Paris, Ian Brossat, adjoint au logement, est aussi directeur de la campagne présidentielle de Roussel. Un bel imbroglio en quelque sorte.

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Tous ces éléments mis bout à bout dessinent un scénario qui n'incite pas à penser que la campagne des gauches va être sereine et gagnante, si les choses n'évoluent pas. À moins d'un bouleversement qui ferait émerger une situation nouvelle et imprévisible, comme un coup de boutoir dans les intentions de vote pour Hidalgo au lendemain de sa candidature, ou en faveur des Verts au terme de leur primaire, ou au profit de Mélenchon quand la campagne aura atteint son rythme de croisière, on n'arrive pas encore à distinguer ce qui pourrait épargner les gauches d'un naufrage électoral en 2022. En attendant, elles peuvent se raccrocher à la devise de la ville de Paris: «Fluctuat nec mergitur».

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