Culture

«L'Affaire collective» et «Le Genou d'Ahed», alpha et oméga du film politique

Temps de lecture : 4 min

Le documentaire du Roumain Alexander Nanau et le pamphlet de l'Israélien Nadav Lapid explorent des voies originales de mise en question du fonctionnement de la société dont ils sont issus.

Le Genou d'Ahed: Avshalom Pollak et Nur Fibak, entre haine et désir, à la folie. | Pyramide Distribution
Le Genou d'Ahed: Avshalom Pollak et Nur Fibak, entre haine et désir, à la folie. | Pyramide Distribution

Deux films sortent ce mercredi 15 septembre sur les écrans, qui matérialisent de manière aussi diverse que possible l'idée de cinéma politique. De la politique, il y en a assurément partout et toujours dans les films, mais ces deux-là en font leur sujet explicite et central.

Ils ont aussi en commun d'être des critiques radicales du pays dont chacun d'eux est originaire, la Roumanie pour L'Affaire collective, Israël pour Le Genou d'Ahed, critiques qui, au-delà de l'hétérogénéité flagrante des situations, mettent en évidence non seulement un dysfonctionnement des institutions mais un effondrement moral, une crise profonde des valeurs.

Leur approche est aussi éloignée que possible: documentaire d'enquête aux airs de thriller pour le premier, essai aux confins de la performance et du pamphlet pour le second. Chacun à sa manière, ils manifestent les possibilités du cinéma pour prendre en charge les états du monde actuel comme il ne va pas.

«L'Affaire collective» d'Alexander Nanau

Le titre s'appuie sur un triste calembour: Colectiv était le nom d'une boîte de nuit de Bucarest, dont l'incendie en octobre 2015 a causé la mort immédiate de vingt-six personnes. Le drame a mis en évidence des phénomènes de corruption généralisée qui ont suscité des manifestations ayant mené à la démission du gouvernement.

Mais dans les semaines qui ont suivi l'incendie, trente-sept autres personnes sont mortes à l'hôpital, pour la plupart de maladies nosocomiales. Ces deux séries de morts braquent un projecteur accusateur sur la collectivité nationale, ses élus, ses médias, ses organes publics, et sa population.

Dans les semaines qui ont suivi le drame, l'enquête du journaliste Cătălin Tolontan, grâce notamment au témoignage de deux médecins lanceuses d'alerte, a mis en lumière un vaste système de corruption dans le milieu hospitalier roumain, qui concerne notamment les produits antibactériens.

Cette enquête est suivie pas à pas par Alexander Nanau, tandis qu'elle soulève un vent d'indignation dans une partie de l'opinion. Alors que des rebondissements dramatiques se succèdent, les révélations du journaliste amènent au remplacement du ministre de la Santé, issu du même système hospitalier, par un jeune activiste en faveur des droits des malades.

C'est alors lui, Vlad Voiculescu, qui devient le personnage principal du film, ayant admis le réalisateur dans les locaux du ministère et lui ayant permis d'assister aux prises de décision, face à une généralisation des preuves de corruption et de manipulations frauduleuses.

Même s'il n'apparaît pas à l'écran, Nanau est le troisième personnage principal de son film, le triangle qui se construit entre le journaliste, le ministre et le réalisateur mettant en évidence les possibilités et les limites de leurs tentatives de peser sur la réalité de leur pays.

Construit comme un de ces films noirs avec Humphrey Bogart où la presse fait triompher la démocratie, L'Affaire collective en a le tonus, mais pour un constat bien moins optimiste.

Il se regarde aujourd'hui autrement qu'au moment où il a été tourné, avant la pandémie de Covid: les interrogations sur la véracité des informations diffusées par le pouvoir, notamment en matière de santé, et les manipulations par les politiciens populistes et les intérêts qu'ils servent y trouvent des échos, d'ailleurs parfois contradictoires, qui renforcent encore la force et la pertinence du film.

«Le Genou d'Ahed» de Nadav Lapid

Invité par un petit centre culturel dans le désert du Néguev afin de présenter son nouveau film, un réalisateur est accueilli par une jeune femme passionnément habitée de désirs complexes, et qu'elle peine à exprimer ou à ordonner.

Attirée par lui, elle est aussi à la fois sincèrement passionnée par les arts et la culture dont elle l'activiste locale, et la représentante d'un État autoritaire qui exige des artistes, notamment des cinéastes, des formes d'allégeance de plus en plus contraignantes.

Le réalisateur, angoissé par les nouvelles de sa mère malade avec qui il parle au téléphone, est à la fois ulcéré par les exigences imposées par l'État, dans un rapport incertain de séduction vis-à-vis de la jeune femme, dérouté et mal à l'aise dans cette région rude très différente de son milieu. Entre elle et lui, entre lui et cet environnement où il n'est pas à sa place, la tension monte, l'atmosphère s'électrise.

Nadav Lapid, dont on connaît depuis Le Policier, L'Institutrice et Synonymes la capacité à rendre intenses et même paroxystiques les relations physiques entre ses personnages, même et surtout sur un autre registre que sexuel, déploie toutes les puissances de son talent pour transformer son film en cri de fureur contre l'état d'une société dominée par la violence, le racisme, les poisons symétriques d'un individualisme extrême et d'un conformisme étouffant.

Entre crises et provocations, souvenirs traumatiques de son passage par l'armée, rage et désarroi, le piètre héros affublé comme chez Kafka d'un nom d'une seule lettre, Y, finit par incarner une forme de folie perverse, où les travers de sa société, contre lesquels il voudrait résister, le contaminent tout autant.

Ils contaminent aussi bien la manière de filmer, poussant à outrance l'agressivité des très gros plans et l'étirement désorientant des plans-séquences, cherchant les formes cinématographiques d'une détresse brutale et sans issue. Double transparent de Lapid, Y est malade de l'état de son pays, et le film avec lui.

La sincérité écorchée du Genou d'Ahed (titre en référence à cette adolescente palestinienne absurdement incarcérée et dont un député israélien a demandé qu'on lui tire dans le genou pour la rendre à jamais invalide) transforme la vision du film en une épreuve qui fait écho à l'impasse sinistre qui prévaut là où il est tourné. Reste à savoir dans quelle mesure une telle expérience aide qui que ce soit à faire avancer quoi que ce soit.

L'Affaire collective

d'Alexander Nanau

Séances

Durée: 1h49

Sortie le 15 septembre 2021

Le Genou d'Ahed

de Nadav Lapid

avec Avshalom Pollak, Nur Fibak

Séances

Durée: 1h49

Sortie le 15 septembre 2021

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