Culture

«Dune», superproduction sauvée par sa (relative) modestie

Temps de lecture : 6 min

Fidèle pour l'essentiel au roman de Frank Herbert, le film de Denis Villeneuve réussit à allier dynamique, partis pris esthétiques personnels et complexité.

Un frêle jeune homme nommé Paul Atréides (Timothée Chalamet), prince, héros ou messie. | Warner Bros.
Un frêle jeune homme nommé Paul Atréides (Timothée Chalamet), prince, héros ou messie. | Warner Bros.

On pourrait le dire ainsi: il n'y avait aucune raison pour que Hollywood ne s'empare pas de l'univers de science-fiction créé par l'écrivain Frank Herbert. Et en ce cas, le film de Denis Villeneuve est sans doute le mieux de ce qu'on peut en attendre.

Écrit au milieu des années 1960, Dune est un roman magnifique, épopée visionnaire qui, en recyclant des figures pour l'essentiel empruntées aux récits de chevalerie, anticipait nombre des grands enjeux des temps à venir –comme avant lui Isaac Asimov, en même temps que lui Ursula Le Guin et juste après lui John Brunner.

C'est-à-dire des auteurs qui ont pensé, sous forme de récits déplacés dans le temps et éventuellement l'espace, des organisations de sociétés complexes, permettant de mettre en évidence des mécanismes sociaux à l'œuvre et des développements possibles, avec toute la licence d'une grande imagination romanesque. Soit une autre approche que ces autres grandes figures de la science-fiction que furent Ray Bradbury, Arthur C. Clark ou Philip K. Dick, bien davantage préoccupés par la psychologie, voire la métaphysique.

Un projet d'affiche pour l'adaptation rêvée par Alejandro Jodorowsky, et qui ne vit jamais le jour.

Porter Dune sur grand écran est un projet si ambitieux qu'il a découragé de multiples tentatives, et mené à l'échec, différemment, l'entreprise ultra-ambitieuse de Jodorowsky, interrompue, et la tentative décevante de David Lynch.

Dépasser une contradiction fatale

Ces deux précédents ont buté sur la même contradiction, l'écart entre une inventivité narrative et visuelle très sophistiquée, et le présupposé des seuls organismes capables de financer un tel projet, les grands studios hollywoodiens, en faveur d'une simplicité, d'une lisibilité et d'une attractivité immédiate pour un très large public états-unien et international.

Denis Villeneuve est celui qui s'est avéré capable de résoudre cette équation difficile, en bénéficiant d'un facteur qui existait déjà lors des précédentes tentatives, mais était loin d'être aussi prégnant qu'aujourd'hui, la possibilité de décliner de manière presque infinie, la «franchise» créée par un premier film s'il obtient suffisamment de succès.

Dune, devenu entre-temps le roman de science-fiction le plus vendu au monde, est en effet le premier (et le meilleur) volume d'un «cycle» de six titres, qui offrent toutes les ressources pour des suites, des prequels, des spin-offs, des sérialisations, et toute la lyre des procédés de marketing qui sont devenus le principal mode de fonctionnement de l'industrie de l'entertainment. Sans oublier les treize volumes consacrés à l'«univers de Dune» cosignés par le fils de l'écrivain, Brian Herbert, et Kevin Anderson.

Encore fallait-il à Villeneuve trouver la possibilité de mener à bien cette première mission, qui ouvrirait ensuite le chemin vers une prolifération de sous-produits dont rien n'assure qu'il les réalisera. La réponse relève de vertus rarement présentes dans de tels environnements, la modestie et le goût.

Ou plutôt le début de réponse: ce n'est pas Dune qui sort dans les salles françaises le 15 septembre, mais la première moitié –de même que le livre fut à l'époque d'abord publié en deux parties.

Contre la suprématie des machines

Modestie? Pas de malentendu: Dune est une énorme production à grand spectacle pleine d'effets spéciaux incroyablement onéreux et de vedettes rémunérées de manière extravagante. S'il y a bien de la modestie, c'est à l'intérieur de cet appareillage.

La modestie consiste, d'abord, à se mettre au diapason du texte, et à ne jamais chercher à «pousser les feux» des éléments spectaculaires ou sentimentaux. Ceux-ci existent, mais viendront en leur temps, et pas davantage.

Un fantastique loin de la surenchère et des effets –Rebecca Ferguson dans le rôle de Dame Jessica, la mère de Paul. | Warner Bros.

Cette retenue concerne en particulier l'utilisation des effets visuels: le film utilise évidemment une grande quantité de trucages numériques, mais s'abstient d'en surcharger l'écran, les cantonnant à un rôle d'outil, ce qui d'ailleurs fait écho à un des partis pris du roman (partis pris d'ailleurs extraordinaire pour l'époque de sa rédaction): l'histoire se passe dans une ère où a été proscrite l'intelligence artificielle.

Cette dimension de la narration, qui transfère ou restitue aux humains des puissances que nous aussi déléguons désormais aux machines, trouve sa traduction visuelle dans la relative sobriété des représentations, sobriété en phase aussi bien avec l'ambiance d'un récit situé sur une planète complètement désertique qu'avec un de ses principaux thèmes, l'écologie.

De complexes rapports de pouvoir

Judicieuse, cette retenue sur le plan du visuel permet aussi de respecter l'une des principales caractéristiques du roman, et une des plus passionnantes, la complexité des régimes de pouvoir, et des relations entre ces pouvoirs, qu'il met en scène.

Avec clarté mais sans simplisme, le film permet ainsi de faire connaissance avec la famille noble des Atréides, dont le jeune Paul qui sera le héros au cours d'un vaste récit d'initiation, la famille rivale des Harkonnen, l'Empereur qui règne par la ruse et la violence sur la galaxie, les Fremen, autochtones de la planète Dune en lutte contre les puissances extérieures qui les oppriment et exploitent leur matière première très convoitée, la caste des femmes puissantes Bene Gesserit à laquelle appartient la mère de Paul, les légions Sardaukar, la Guilde spatiale…

Liet Kynes (Sharon Duncan-Brewster), détentrice de savoirs et de pouvoirs considérables liés à son expertise écologique. | Warner Bros.

Malgré quelques aménagements (Liet Kynes, personnage secondaire important, est devenu une femme noire) le film, pas plus que le livre, n'échappe au syndrome du White Savior, ce ressort dramatique si répandu où un personnage blanc devient indispensable à la libération ou à l'amélioration du sort de non-blancs –pas de salut pour les natives Fremen sans le jeune Duc. Le film n'échappe pas non plus, dans ses choix visuels, à un certain nombre de clichés orientalistes.

Il reste une dynamique narrative où les péripéties réussissent à s'inscrire dans une trame dont l'ampleur, en grande partie laissée hors-champ sans qu'on en ignore la présence, donne une force singulière aux poursuites, combats et trahisons qui constituent les passages obligés du film d'action qu'est aussi, mais assez marginalement, Dune.

Chani, interprétée par la jeune actrice et mannequin Zendaya, dans un emploi essentiellement décoratif –en tout cas dans cette première partie. | Warner Bros.

Si le casting est parfois d'une joliesse qui évoque un défilé de mode, notamment l'imagerie aguicheuse réservée à la jeune actrice Zendaya, plus présente dans la bande-annonce que dans le film, il y a dans celui-ci un traitement du fantastique qui réduit les effets de manche spectaculaires, de manière tout à fait bienvenue.

Cohérence et fluidité

On y voit des monstres et autres êtres extravagants, à commencer par les vers géants qui sillonnent la planète et détruisent tout sur leur passage, mais les créatures ou les situations les plus fantastiques sont filmées comme étant ordinaires, et aident à donner sa cohérence à l'ensemble plutôt que de chercher à en mettre plein la vue.

La fluidité du récit est aussi servie par un grand nombre de choix visuels, qui gagnent à passer le plus souvent inaperçus. Depuis le décollage de l'Enterprise de Star Trek (quasiment contemporain de l'écriture de Dune) suivi de près par le Discovery One de 2001 Odyssée de l'espace et dix ans plus tard les vaisseaux de Star Wars, la flotte d'aéronefs du cinéma de science-fiction est tellement peuplée de prototypes qu'un réalisateur a désormais bien du mal à faire exister les siens.

Dans ce domaine comme dans celui des véhicules, des armes, des costumes et autres appareillages futuristes, les choix sobres et graphiquement efficaces de Dune apparaissent comme des réponses heureuses, ni plagiaires ni tape-à-l'œil.

Duel dans l'ombre: Paul affronte l'épreuve imposée par la Mère supérieure Bene Gesserit (Charlotte Rampling). | Warner Bros.

On peut saluer le talent des responsables des décors, des costumes et des accessoires, mais c'est bien le choix de l'ensemble, sa cohérence et sa discrétion qui témoigne d'un goût affirmé, lequel relève du réalisateur, et participe de la mise en scène au sens le plus ample.

Mais les choix portent également sur les couleurs, volontiers éteintes, et les éclairages, le plus souvent sombres, ou uniformes. Ce sens de la mesure qui fait gagner en intensité narrative et en finesse, marquait déjà la réalisation par Villeneuve de la suite de Blade Runner.

Dame Jessica, Chani, le chef Fremen Stilgar (Javier Bardem) et Paul: des héros en gris sur fond beige/Warner Bros.

On y retrouve surtout l'esprit de ce qui définissait le meilleur film à ce jour du cinéaste canadien, Premier Contact. C'est là qu'il avait véritablement commencé à faire la preuve de sa capacité à s'intégrer aux exigences de l'industrie lourde hollywoodienne tout y apportant une touche personnelle.

Dune

de Denis Villeneuve, avec Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Jason Momoa, Javier Bardem

Séances

Durée: 2h36
Sortie: 15 septembre 2021

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