Parents & enfants / Société

La télégonie, la fake news machiste selon laquelle votre bébé pourrait ressembler à votre ex

Temps de lecture : 4 min

Retour sur une hypothèse du siècle dernier ponctuellement instrumentalisée pour brider la sexualité des femmes.

La théorie de l'imprégnation, en plus de servir les intérêts des conservateurs, est un très bon moteur à clics. | Oleg Sergeichik via Unsplash
La théorie de l'imprégnation, en plus de servir les intérêts des conservateurs, est un très bon moteur à clics. | Oleg Sergeichik via Unsplash

Le 11 mars 2019, le magazine AfrikMag publiait un papier titré «Les femmes portent l'ADN masculin de tous ceux avec qui elles ont eu des rapports intimes». Accrocheur autant qu'alarmant, l'article s'avère surtout, sur le fond, complètement erroné. Celui-ci ne fait que dénaturer les conclusions d'une étude (non sourcée) menée par des scientifiques américains pour y injecter du sensationnalisme. Et, au passage, remettre au goût du jour une théorie scientifique développée au XIXe siècle et abandonnée au cours du siècle suivant: la télégonie, aussi appelée théorie de l'imprégnation (rien à voir avec les coups de foudre des loups-garous dans Twilight).

Du grec têle, «loin», et gonos, «semence», la télégonie est une ancienne théorie selon laquelle le premier partenaire sexuel d'une femme aurait une influence sur sa descendance future. Autrement dit, les enfants d'une femme porteraient la trace génétique du premier homme avec qui elle aurait couché. Une trace que l'on retrouverait dans leurs traits ou des caractéristiques physiques telles que leur couleur de peau.

L'hérédité et ses mystères

Apparue au XIXe siècle, alors que la transmission des caractères héréditaires est encore entourée de mystère et suscite fascination et fantasmes, la télégonie s'appuie surtout sur des observations faites sur des animaux. Le cas de Lord Morton, un éleveur anglais vient alimenter ce discours: l'une de ses juments, dans un premier temps accouplée à un quagga, un zèbre d'Afrique australe, aurait mis bas des poulains à la robe similaire lors d'autres saillies, donnant à certains l'opportunité d'imaginer un phénomène humain équivalent. La télégonie se fraie alors doucement une place dans les revues savantes françaises et se retrouve dans la littérature de l'époque, dont Les Rougon-Macquart de Zola, qui dépeint la fille de son héroïne Madeleine comme portant les traits de son premier amant, qui n'est pourtant pas le père.

Définitivement abandonnée dans l'entre-deux guerres grâce aux travaux, entre autres, de l'embryologiste et généticien Thomas Hunt Morgan sur l'hérédité chromosomique, la télégonie continue pourtant de ressurgir sur le web de temps à autre. Ainsi, en 2019, l'article d'AfrikMag provenait du site elishean-aufeminin.com, sur lequel il avait comptabilisé quelque 200.000 vues. Rien d'étonnant pour Sylvain Cavalier, fact-checker, YouTuber sur sa chaîne DeBunKer des Étoiles et consultant chez Fact and Furious. Selon lui, la télégonie a tous les ingrédients de la fake news qui fonctionne. «Ce genre d'article se partage très bien, ça parle de sexe, il y a ce côté fantasmé, c'est sensationnel, un peu mystérieux et surtout, ça fait peur. La peur et l'indignation sont de très bons vecteurs de partage sur internet.»

«L'analogie se conjugue avec des croyances anciennes, comme
celle selon laquelle le coït
viriliserait la femme.»
Anne Carol, professeure d'histoire contemporaine et autrice

Si la théorie de l'imprégnation est un très bon moteur à clics, c'est aussi parce qu'elle véhicule une idéologie appréciée des conservateurs et permet de servir leurs intérêts. «Comme toutes les fausses informations, la télégonie répond à des besoins idéologiques et cognitifs basiques, comme ici, le besoin d'imaginer qu'une femme ne peut et ne doit avoir qu'un seul partenaire sexuel au cours de sa vie», poursuit le spécialiste. En affirmant scientifiquement qu'une femme garde une trace génétique de son premier amant, on encourage surtout ces dernières à n'avoir qu'un seul partenaire au cours de leur vie, tout en sacralisant la virginité et en glorifiant le premier rapport sexuel –ou plutôt, l'homme avec qui celui-ci a lieu– dont le souvenir serait à ce point impérissable qu'il en laisserait une empreinte physique.

«La femme, prise par un premier homme, subirait une sorte d'empreinte, de moulage qui la marquerait dans sa totalité, mais aussi plus particulièrement dans son appareil reproducteur. Dans cette vision, l'analogie se fonde sur les représentations traditionnelles du corps féminin comme inachevé, mou, à la fois perméable et malléable, elle se conjugue d'ailleurs avec des croyances anciennes, comme celle selon laquelle le coït viriliserait la femme», analyse Anne Carol, professeure d'histoire contemporaine à l'université d'Aix-Marseille et autrice de La télégonie, ou les nuances de l'hérédité féminine.

Une rumeur farfelue… mais tenace

Fantasme machiste hérité d'une société patriarcale dans laquelle la femme serait par nature inférieure et modelable, la télégonie humaine a également fait un timide retour en 2014, à cause d'une certaine mouche Telostylinus angusticollis. Des scientifiques australiens ont découvert que chez cette espèce, un ancien partenaire pouvait transmettre un héritage environnemental aux petits d'une femelle fécondée par un autre mâle. Humains et mouches ont beau n'avoir pas grand-chose en commun, la nouvelle a suffit pour voir réapparaître l'idée d'une télégonie humaine, comme en témoigne ce forum.

Abandonnée depuis un siècle, cette hypothèse, qui s'apparente davantage à une vieille croyance populaire, aura suffisamment marqué les esprits pour refaire des apparitions espacées mais somme toute ponctuelles. «Beaucoup de fake news reviennent de manière cyclique, pose Sylvain Cavalier. Chaque année, on voit ressortir sur internet l'idée qu'il existerait une journée du viol pendant laquelle les femmes devraient faire plus attention car les hommes seraient plus aptes à violer, ce qui est évidemment complètement faux. C'est un phénomène social habituel lié au mécanisme de la rumeur, et je n'ai aucun doute sur le fait que la télégonie reviendra d'une manière ou d'une autre pendant quelques semaines, avant de disparaître à nouveau.»

D'ici là, que les femmes se rassurent, il n'y a aucun moyen que vos enfants portent les gènes du premier homme avec qui vous avez couché s'il n'est pas le père. Ce qui est certes un peu dommage si vous sortiez avec le canon du lycée.

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