Culture

«L'Événement» montre l'avortement sans détour ni sensationnalisme

Temps de lecture : 4 min

Le film d'Audrey Diwan, qui raconte un avortement clandestin en 1963, a secoué la Mostra de Venise.

Le film est tourné en format 4/3: une fenêtre étroite qui enferme la protagoniste et communique rapidement au spectateur une sensation d'étouffement. | Capture d'écran Redazione Venezianews via YouTube
Le film est tourné en format 4/3: une fenêtre étroite qui enferme la protagoniste et communique rapidement au spectateur une sensation d'étouffement. | Capture d'écran Redazione Venezianews via YouTube

Nous sommes en 1963, l'avortement est encore loin d'être légalisé en France. Mettre fin à sa grossesse, c'est prendre le risque d'aller en prison –ou de mourir sur une table d'hôpital. Voilà le contexte dans lequel Anne, une jeune étudiante pleine de promesses, apprend qu'elle est enceinte au début de L'Événement. Le film adapte le roman autobiographique éponyme d'Annie Ernaux, qui y raconte ses souvenirs d'une IVG clandestine.

Présenté en compétition à la Mostra de Venise, le deuxième long-métrage de la réalisatrice Audrey Diwan a secoué de nombreux festivaliers. Visages cachés, soupirs nerveux, larmes et même quelques malaises: c'est un public absorbé et anxieux qui a accueilli les premières séances de presse de L'Événement.

Ce dernier offre une vision sans détour de l'avortement et de la société étouffante de 1963 qui le condamne. Une expérience viscérale, qui parvient cependant à éviter tout sensationnalisme.

Cadre anxiogène

Le film démarre dans l'insouciance: Anne, entourée de ses amis, danse et se fait draguer en soirée. En cours, elle brille par sa culture et sa vivacité d'esprit. Pourtant, son avenir s'assombrit déjà: elle a un retard de règles de trois semaines et après une visite chez son gynécologue, l'étudiante reçoit la confirmation qu'elle est enceinte.

Une confirmation, ou plutôt une sentence, car son médecin, sympathique au demeurant, lui assène plus ou moins directement qu'elle doit se faire une raison et se préparer à être fille-mère. Autrement dit, abandonner ses études, son rêve de devenir enseignante, et rester coincée dans le milieu populaire de ses parents. Démarre alors un parcours acharné pour la jeune étudiante, qui va tout faire pour reprendre possession de son corps.

Une des plus grandes réussites de L'Événement est son cadre esthétique particulièrement anxiogène. Le film est tourné en format 4/3, ou format carré: une fenêtre étroite qui enferme la protagoniste et communique rapidement au spectateur une sensation d'étouffement. À l'écran, le décompte des semaines de grossesse fait monter la tension, et plus l'intrigue progresse, plus les plans sont serrés. Avec une assurance impressionnante, Audrey Diwan fait monter la tension comme dans un thriller psychologique et filme le désir d'avorter comme un combat à mort (le risque de décès étant, dans ce cas précis, intensément réel) entre Anne et ce corps étranger qui la dévore de l'intérieur.

«Je n'ai pas l'intention de le garder», répète Anne à qui veut bien l'entendre. Pourtant, cette décision semble presque ne pas lui appartenir, tant elle est livrée à elle-même et mise en danger par cette grossesse non désirée. Au cours du film, la jeune femme fait «tout» pour y mettre fin: elle voit plusieurs médecins, s'injecte un médicament dans la jambe, et va même jusqu'à utiliser des aiguilles à tricot pour tenter d'avorter toute seule, dans une scène très rude. En plus des obstacles médicaux et légaux, Anne subit l'incompréhension de son professeur et mentor (Pio Marmaï) et l'ostracisation de la part de ses camarades de classe, qui la traitent de fille facile tandis que ses amies s'éloignent d'elle par jugement ou crainte de représailles.

Montre sans montrer

L'autre accomplissement remarquable de L'Événement, c'est qu'il parvient à être d'une force redoutable, tout en étant très peu explicite visuellement. Même dans ses moments les plus durs, le film fonctionne essentiellement par suggestions, grâce à un cadrage très travaillé et respectueux de la protagoniste. La caméra est souvent placée derrière Anne, ce qui nous permet d'avoir la même perspective (en partie obstruée) qu'elle. Dans les moments les plus forts, on est accrochés au visage de l'actrice Anamaria Vartolomei, une révélation dans le rôle principal.

C'est sur elle que repose l'essentiel de l'action, et c'est dans ses expressions, souvent fermées, que tout le film se raconte. Dans une des scènes les plus bouleversantes, alors que la tension du film atteint son paroxysme, le visage de l'actrice passe de la détermination la plus furieuse à une peur panique presque enfantine. Un puissant moment de cinéma, qui vaudra peut-être à l'actrice d'être récompensée (ou au moins nommée) pour sa performance spectaculaire.

Besoin de représentation

Le grand favori de la critique à Venise est d'autant plus remarquable que les films qui ont un avortement comme thème principal restent encore rares, même en 2021. En dehors du palmé 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, qui optait pour un thriller très poussé et un plan sans fard d'un fœtus avorté, on peut citer la comédie douce-amère Obvious Child, ou le récent et magnifique Never, Rarely, Sometimes, Always. On pense aussi à la superbe scène de sororité dans Portrait de la jeune fille en feu (jolie résonance thématique, on retrouve d'ailleurs Luàna Bajrami, qui jouait Sophie dans le film de Céline Sciamma, dans L'Événement).

L'Événement, c'est également le portrait d'une société française engoncée dans un puritanisme mortifère, qui supprime systématiquement le désir des jeunes filles. Avec une superbe scène de masturbation (qui nous offre une représentation bien trop rare de la technique de l'oreiller), ou encore une séquence de sexe bouillonnante, Audrey Diwan rappelle que le combat pour l'avortement va de pair avec la nécessité de pouvoir vivre et baiser librement.

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Longtemps taboue, abordée de manière insensible ou sensationnaliste, l'IVG bénéficie désormais de représentations plus complexes et percutantes au cinéma et à la télévision, et il faut s'en réjouir. L'Événement a beau parler d'une époque révolue, il est plus actuel que jamais et tombe à un moment où le droit à l'avortement est de nouveau menacé, notamment au Texas. En 2021, la peur et la colère d'Anne résonnent toujours avec autant d'intensité.

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