Société

Cet été, pour veiller sur mon chat pendant les vacances, j'ai pris une cat-sitter

Temps de lecture : 5 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Je ne pouvais emmener mon chat sur mon lieu de villégiature. Afin d'apaiser ma conscience, j'ai engagé une cat-sitter pour lui rendre visite, deux fois par jour.

Tous les jours, Hélène la cat-sitter nous donnait de ses nouvelles. | KiVEN Zhao via Unsplash
Tous les jours, Hélène la cat-sitter nous donnait de ses nouvelles. | KiVEN Zhao via Unsplash

Comme tout un chacun, il m'arrive de prendre des vacances. Ce n'est pas ce que je préfère au monde mais la vie en couple nécessite parfois de céder à des exigences farfelues comme celle de s'accorder à son corps défendant quelques jours de congé. Cet été, je suis donc parti en vacances. Dix jours. Pas un de plus. Une location. Avec d'autres couples. Loin de tout et perdu dans la forêt, face à la mer. L'horreur.

De guerre lasse, avec un peu d'avance, j'ai rempli ma valise de Valium, de livres, de shorts, de bobs, de crème solaire et quand est arrivé le moment de la fermer, j'ai découvert mon chat assis sur mon bermuda, l'air vaguement interrogateur: «Dis-moi cher maître, il semblerait à voir tes préparatifs que tu songes à quitter sous peu notre doux foyer. Pourrais-je savoir ce que tu comptes faire de moi? Je ne vois nulle part dans cet assemblage de vêtements un maillot qui siérait à mon physique de félin.»

La question m'a pris au dépourvu et suivi de mon chat, je suis allé m'enquérir auprès de ma compagne de son devenir pendant notre courte absence. Il était déjà acquis que pour des raisons indépendantes de notre volonté, notamment la proximité d'ours sauvages et d'une nature particulièrement hostile, il ne pouvait nous accompagner. Longtemps, nous avions hésité mais jugeant pour une fois que notre santé mentale passait avant celle du chat, nous nous étions résignés à voyager sans lui.

Flegmatique, elle a tenu à me rassurer: «Normalement ce devait être Annie, mais elle ne peut pas. Les voisins pareils. Quant à ma mère, elle a refusé: elle part en Bulgarie avec son amant et ton père, comme tu le sais, est allergique ou prétendu tel. Bref, à court d'idées, j'ai demandé au véto qui m'a renvoyée sur un service de garde à domicile. De cat-sitting si tu préfères. Apparemment, une dame très gentille. D'ailleurs elle vient tantôt pour faire connaissance avec Tartiflette*.»

Lequel Tartiflette m'a traité de Judas avant de filer sous le lit, l'air passablement courroucé. Je le comprenais. Je lui avais toujours juré que jamais je ne l'abandonnerais à des puissances étrangères, qu'il était la chair de ma chair, le sang de mon sang, ma raison d'être dans ce monde cruel. De toute évidence, j'allais manquer à ma parole. Je songeais à tout annuler, prétextant un manuscrit à rendre plus tôt que prévu, un article à rédiger de toute urgence, quand on a sonné à la porte. C'était Hélène, la cat-sitter.

J'ai passé la demi-heure suivante à tout lui expliquer. Ce que le chat bouffait. La manière dont il fallait lui parler, le caresser, flatter sa fourrure. Où il se cachait. Ce qu'il prenait comme antidépresseur. Ses jouets favoris. La nature de ses phobies. La personne à appeler en cas d'urgence. L'endroit où se trouvait la bombe à incendie. Ses péchés mignons. L'emplacement de sa litière. La taille habituelle de ses crottes. Ses lectures favorites. Ses habitudes pour shabbat. Ses pratiques religieuses. Ses opinions politiques. Son avis sur l'euthanasie. Si je pouvais payer en chèque ou en carte bleue.

Elle viendrait deux fois par jour. Une demi-heure le matin, une autre le soir. L'air maussade, Tartiflette a fini par se pointer. J'ai fait les présentations. D'emblée, Hélène l'a trouvé adorable, tellement mignon, drôlement éveillé, d'une intelligence exceptionelle, à coup sûr une crème de chats comme elle n'en avait jamais vu. Tartiflette buvait ses paroles et opinait des moustaches à chaque parole prononcée. Son museau ne touchait plus terre et sa queue dansait de joie.

Je ne l'avais jamais vu dans cet état hormis le jour où, surpris par un coup de téléphone inopiné, je l'avais laissé en tête-à-tête avec une boîte de thon grande ouverte. Hélène a fini par prendre congé et juste avant, m'a tendu une enveloppe avec ses honoraires dedans. Trente euros par jour qu'il me fallait multiplier par dix. Musclé mais correct. Mais musclé quand même.

Le jour du départ est arrivé. Les adieux ont été tout sauf déchirants. Depuis des jours maintenant, Tartiflette ne cessait de me demander quand la Belle Hélène viendrait s'occuper de lui. Il la voyait comme une mère nourricière, une amante, une servante, une infirmière, une call-girl, une secouriste, la quintessence même de son existence. Et quand je lui avais révélé combien ces visites journalières allaient nous coûter, il s'était étiré comme une panthère à qui on viendrait annoncer sa prochaine apparition dans un documentaire animalier de Netflix –l'argent est un aphrodisiaque pour les chats aussi.

Deux fois par jour, après ses visites, Hélène nous donnait de ses nouvelles. Accompagnées de photos où Tartiflette apparaissait dans toute sa triomphante satisfaction, elle ne cessait de nous louer ses qualités. Un jour, il était un amour de chat dont la perspicacité ne cessait de l'étonner. Le lendemain, elle vantait son entrain et sa vivacité exceptionelle, notamment quand il s'agissait de pourchasser l'ombre d'une souris en papier. Il avait bon appétit, il l'accueillait chaque matin avec des miaulements énamourés, et le soir venu, au moment des adieux, il la raccompagnait à la porte, plein d'un chagrin que seule une poignée de friandises parvenait à adoucir. Bref, ce petit con rayonnait.

Ce qui n'était évidemment pas mon cas. Le chat me manquait. Je culpabilisais de l'avoir laissé seul et presque sans ressources. À chaque heure de la journée, je m'inquiétais pour lui. Parfois, oubliant où j'étais, je le cherchais dans la maison de location et quand je réalisais la distance qui me séparait de lui, j'avais envie d'interrompre mes vacances et de le rejoindre sur-le-champ. Quand Hélène tardait à nous donner des nouvelles, je m'imaginais le pire: il s'était pendu au lustre du salon, il avait ouvert le gaz et s'était encastré la tête la première dans le four, il s'était étouffé avec l'une de ses souris et agonisait dans la salle de bains, seul, abandonné de tous.

J'ai fait la gueule tout le long du séjour. Quand lors de l'une de nos interminables promenades, il nous arrivait de croiser en chemin un de ses semblables, je me précipitais à sa rencontre comme s'il s'agissait du messie en personne. Je passais des heures à regarder des documentaires sur des lions et autres guépards. Et quand je déprimais de trop, je faisais défiler sur mon téléphone la collection complète de ses photos –un bon millier– qui m'arrachaient à chaque fois soupirs et larmes.

Je fus heureux seulement le jour où il fallut rentrer. Sur le chemin du retour, je rayonnais: j'allais revoir Tartiflette. Quatre à quatre, j'ai monté les escaliers, sorti la clé de ma poche, ouvert en grand la porte: Tartiflette était là, tout frétillant, prêt à se jeter au cou... d'Hélène. Sauf que je n'étais pas Hélène. D'un coup d'un seul, réalisant sa méprise, Tartiflette s'est redressé, a hérissé ses poils, et m'a demandé ce que je foutais là. Je lui expliquais que j'étais de retour, que les vacances étaient finies, que plus jamais je ne partirais sans lui.

M'en fous, qu'il m'a répondu. Je change de taverne. Je vais habiter chez Hélène.

Et il m'a planté là.

Quel enfoiré.

* Pour des raisons de respect de la vie privée, le prénom a été changé.

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