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L'extrême droite, grande oubliée de la guerre contre le terrorisme post-11 septembre 2001

Temps de lecture : 8 min

Focalisés depuis les attentats de 2001 sur un ennemi lointain, les États-Unis font désormais face au terrorisme «domestique».

Un mémorial aux victimes de l'attaque de la discothèque Pulse, qui a fait quarante-neuf morts, dans le centre-ville d'Orlando (Floride) le 17 juin 2016. | Spencer Platt / Getty Images / AFP
Un mémorial aux victimes de l'attaque de la discothèque Pulse, qui a fait quarante-neuf morts, dans le centre-ville d'Orlando (Floride) le 17 juin 2016. | Spencer Platt / Getty Images / AFP

En septembre 2001, les djihadistes d'Al-Qaida avaient détourné quatre avions: un pour chaque tour du World Trade Center, un troisième pour le Pentagone, et un quatrième pour le Capitole. Le temple de la démocratie américaine avait alors été sauvé in extremis par l'intervention des passagers du vol 93 d'United Airlines, qui ont fait échouer le plan des terroristes, l'avion s'écrasant finalement dans un champ en Pennsylvanie.

Des milliers de milliards de dollars, des centaines de milliers de morts et vingt ans d'interventions militaires plus tard, ce même Capitole sera finalement la cible d'une autre attaque, menée cette fois par des citoyens américains, le 6 janvier 2021. Une «insurrection» conduite par «des terroristes», selon plusieurs membres du Congrès.

Au lendemain du choc, même si le bilan humain (quatre morts) est incomparable, certains commentateurs n'hésitent pas à faire le rapprochement avec la catastrophe du 11 septembre 2001. Un mois après l'émeute, la Chambre des représentants tente de faire passer une loi permettant la création d'une commission d'enquête bipartisane et indépendante censée enquêter sur l'incident, en s'inspirant explicitement de celle créée en 2002 après le 11-Septembre, le projet étant finalement bloqué par les élus républicains au Sénat. Comme en 2001, les services de renseignement, en particulier le FBI, sont aussi accusés de n'avoir pas su s'adapter à une menace émergente malgré l'existence de nombreux signaux d'alerte.

«Terrorisme domestique»

Depuis 2001, les États-Unis ont été frappés par d'autres attaques d'inspiration djihadiste, mais rarement commanditées depuis l'étranger. La fusillade de Fort Hood en 2009 (treize morts) a bien été commise par un homme en contact avec le leader d'Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), tout comme celle de la base navale de Pensacola en 2019 (trois morts). Mais les attentats de San Bernardino en 2015 (quatorze morts), d'Orlando en 2016 (quarante-neuf morts) et de New York en 2017 (huit morts), ont été perpétrés par des résidents américains se réclamant certes de l'organisation État islamique, mais qui ont agi sans son soutien, les revendications du groupe terroriste étant pour leur part considérées comme opportunistes.

Dans le même temps, ces cinq dernières années, plusieurs tueries de masse perpétrées par l'extrême droite ont endeuillé les États-Unis. En 2019, vingt-trois personnes sont assassinées dans un centre commercial d'El-Paso, au Texas. Le tueur, inspiré par la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande et par la théorie raciste du «Grand remplacement», avait déclaré à la police avoir voulu tuer «le plus de Mexicains possible».

Des manifestants protestent contre le président américain Donald Trump près de la congrégation Tree of Life, le 30 octobre 2018 à Pittsburgh, en Pennsylvanie. | Brendan Smialowski / AFP

L'année précédente, en 2018, onze personnes ont été tuées lors d'une cérémonie à la synagogue Tree of Life de Pittsburgh, en Pennsylvanie, par un Américain qui ne faisait pas mystère de son antisémitisme. En 2015, le suprémaciste Dylan Roof assassinait neuf Afro-Américains dans une église de Charleston. Il a avoué avoir agi dans l'espoir de précipiter une guerre civile raciale.

En juin dernier, Alejandro Mayorkas, secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis –service créé en 2002 par George Bush Jr. en réponse aux attentats du 11-Septembre– a déclaré qu'il considérait désormais le «terrorisme domestique» (comprendre: les actes terroristes commis par des citoyens américains ou des résidents permanents aux États-Unis et non par des acteurs étrangers) comme la menace sécuritaire prioritaire. Devant le Sénat, Mayorkas a aussi affirmé que cette menace intérieure provenait essentiellement des suprémacistes blancs, les mêmes qui étaient justement présents en nombre parmi les assaillants du Capitole.

Un changement de ton radical après les années Trump, l'ex-président américain ayant fréquemment préféré pointer du doigt le danger supposé de «la gauche radicale», tandis que ses supporters allaient jusqu'à brandir un «complot antifa» –démenti par les investigations du FBI– après les événements du 6 janvier.

Du jamais-vu depuis un quart de siècle

Les chiffres racontent en effet une histoire bien différente de celle de l'ancien locataire de la Maison-Blanche. Selon l'Anti-Defamation League (ADL), ONG anti-raciste américaine, entre 2010 et 2020, un peu plus de 75% des personnes tuées aux États-Unis lors de meurtres commis par des extrémistes ont été victimes de membres de l'extrême droite, soit 323 morts sur 429. Ici encore, l'idéologie suprémaciste blanche est mise en cause dans une large majorité de ces décès avec 248 victimes, soit 58% de l'ensemble à elle seule.

Moins contestées que ceux de l'ADL (qui prend en compte l'ensemble des meurtres commis par des extrémistes, qu'ils soient motivés par leur idéologie ou non au moment du passage à l'acte), d'autres études confirment bien cette tendance. Comme celle de l'Extremist Crime Database (ECDB), une base de données créée par des chercheurs américains portant sur les actes terroristes, qu'ils soient domestiques ou non, et sur une période plus longue. Ainsi, entre 1990 et 2019, un total de 3.150 personnes ont été tuées sur le sol américain par des islamistes contre 513 par l'extrême droite.

Entre 2010 et 2020, un peu plus de 75% des personnes tuées par des extrémistes aux États-Unis ont été victimes de l'extrême droite.

Mais, en isolant les singularités statistiques des deux attaques les plus meurtrières commises par chaque «camp» (le 11-Septembre et l'attentat d'Oklahoma en 1995, qui était resté l'attaque la plus meurtrière de l'histoire des États-Unis jusqu'à 2001), la balance s'inverse avec 345 morts causés par les attaques d'extrémistes de droite contre 154 par celles des islamistes.

Enfin, une étude plus récente du Center for Strategic and International Studies relève également une montée en puissance du terrorisme domestique et note, là encore, la proéminence d'actes commis par «des suprémacistes blancs, des islamophobes, et des extrémistes opposés à l'État et appartenant à l'extrême droite», avec une explosion des incidents en 2020. Selon cette étude, l'extrême droite serait responsable depuis 2015 de la mort de 91 personnes. Du jamais-vu depuis un quart de siècle. Pourtant, le FBI admettait en 2019 que seulement 20% de ses agents travaillaient sur le terrorisme domestique.

«Le 11-Septembre des réseaux sociaux»

Pour beaucoup, les inspirateurs de ces actes ne se cachaient pas dans une grotte reculée en Afghanistan, mais à la Maison-Blanche. Au lendemain du massacre de Pittsburgh, en 2018, le rabbin de la synagogue visée avait directement mis Donald Trump en cause, lui reprochant ses «discours de haine». De fait, le terrorisme domestique et les fusillades de masse ont explosé pendant son mandat.

L'aveuglement des services de sécurité américains, accaparés par la menace djihadiste, est certes antérieur à l'arrivée au pouvoir du milliardaire. Mais Trump a aussi parfois apporté son soutien tacite, comme après l'assassinat d'Heather Heyer lors d'un rassemblement d'extrême droite à Charlottesville, en 2017, où il avait d'abord renvoyé dos à dos les militants de l'alt-right et les antifascistes. Sept policiers présents lors de l'assaut du Capitole viennent d'ailleurs de déposer une plainte contre Donald Trump, qu'ils tiennent pour personnellement responsable.

La radicalisation en ligne, phénomène lui aussi mis au premier plan à la suite de l'acmée de la menace terroriste islamiste, est désormais un sujet qui inquiète également pour son rôle dans le passage à l'acte violent des extrémistes de droite. Le massacre d'El Paso a, comme d'autres, été revendiqué sur le forum 8chan, véritable cuve de radicalisation et propriété de Jim Watkins, soutien de l'ex-président américain tout autant que de la mouvance Qanon. C'est aussi l'exemple du terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande, qui a assassiné cinquante-et-un fidèles musulmans dans des mosquées en mars 2019.

La tendance n'inquiète pas qu'aux États-Unis. Au lendemain de l'assaut du Capitole, le Commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton a même évoqué un «11-Septembre des réseaux sociaux». Affirmant qu'il s'agissait d'une «question de survie pour les démocraties au XXIe siècle», il a encouragé la nouvelle administration américaine à se joindre aux efforts de l'Union européenne en matière de lutte contre la propagande terroriste en ligne.

Dans le dernier rapport annuel sur la situation et les tendances du terrorisme au sein de l'UE d'Europol, Catherine De Boll, directrice de l'agence, souligne également le rôle «crucial» d'internet dans la diffusion de la propagande extrémiste, qu'elle soit djihadiste, d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Après quatre ans de déni à la Maison-Blanche, Joe Biden a tenu à faire savoir au Congrès que «nous n'ignorerons pas ce que nos propres agences de renseignement ont déterminé, la menace terroriste la plus meurtrière pour la patrie aujourd'hui vient du terrorisme suprémaciste blanc». Les États-Unis viennent ainsi finalement de rejoindre le Christchurch Call for Action Initiative, lancé en 2019 après le massacre perpétré par Brenton Tarrant en Nouvelle-Zélande, et initialement boudé par Trump.

L'initiative a notamment débouché sur une réforme du Global Internet Forum to Counter Terrorism (GIFCT, en français Forum mondial d'internet contre le terrorisme), qui sert désormais de lieu d'échange entre les gouvernements d'une cinquantaine de pays et les acteurs de la tech sur la lutte contre la diffusion de la propagande terroriste ainsi que de contenus extrémistes et terroristes.

Liste noire

En attendant, aux États-Unis, c'est tout un arsenal législatif qui doit être revu. En juin dernier, l'administration Biden annonçait quelques mesures pour lutter contre cette menace, notamment sur la surveillance de membres des forces de l'ordre ou de l'armée suspectés d'appartenir à l'extrême droite. Mais, jusqu'ici, l'appareil sécuritaire américain ne désigne comme terroristes que des organisations internationales, telles Al-Qaida ou l'organisation État islamique. Et il a fallu attendre avril 2020 pour qu'un groupe d'extrême droite, le Russian Imperial Movement, rejoigne pour la première fois une liste largement réservée aux organisations djihadistes.

Reste à savoir comment agir contre des organisations basées au cœur même des États-Unis, et dont certaines, comme le groupe néo-nazi Atomwaffen Division, disposent également de connexions internationales. Certains groupes américains sont d'ailleurs reconnus comme terroristes par d'autres États. Le Canada vient par exemple d'ajouter les Proud Boys, un groupe de néo-fascistes pro-Trump, à sa liste.

Des membres des Proud Boys rejoignent les partisans du président américain Donald Trump au Capitole des États-Unis lors d'un rassemblement à Washington, DC, le 14 novembre 2020. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP

Mais aux États-Unis, contrairement aux organisations labellisées comme terroristes, elles ne peuvent faire l'objet d'enquêtes tant qu'elles n'ont rien commis d'illégal. En d'autres termes, un citoyen américain peut être poursuivi par les autorités pour avoir échangé avec un membre d'Al-Qaida, alors qu'un militant d'extrême droite peut en toute tranquillité se constituer un véritable arsenal, tant qu'il le fait de manière légale, ce qui est loin de représenter une difficulté aux États-Unis.

Après l'assaut du Capitole, l'idée d'une liste noire des organisations interdites sur le territoire américain a donc commencé à faire son chemin. Mais, tout comme la guerre globale contre le terrorisme a permis de graves dérives autoritaires, certains craignent qu'une telle mesure, qui contreviendrait au premier amendement, puisse aussi être détournée.

En mai 2020, alors que d'immenses protestations éclataient dans les rues américaines après la mort de George Floyd, Donald Trump avait déclaré vouloir désigner la mouvance antifa comme organisation terroriste. Une mesure en réalité irréalisable, mais qui souligne que, vingt ans après le 11- Septembre, la démocratie américaine n'a pas fini d'être mise au défi par le terrorisme, qu'il soit basé à Kandahar ou à Charlottesville.

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