Santé / Société

L'obésité est-elle une maladie environnementale?

Temps de lecture : 5 min

Cette maladie chronique peut être due à des causes sur lesquelles les individus n'ont pas prise.

Les insecticides organochlorés de type DDE ou DDT seraient les premiers coupables. | Priscilla Du Preez via Unsplash
Les insecticides organochlorés de type DDE ou DDT seraient les premiers coupables. | Priscilla Du Preez via Unsplash

D'après l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'obésité concerne aujourd'hui 13% des adultes dans le monde. Chez les enfants, le développement de la maladie a explosé au cours des quarante dernières années: le nombre d'individus touchés a été multiplié par dix et, d'ici 2022, la proportion d'enfants et d'adolescents en situation d'obésité excédera le pourcentage d'enfants dénutris à travers le monde.

Pour autant, cette épidémie mondiale, qui sévit particulièrement dans les pays émergents, donne bien souvent lieu à des explications qui mettent en cause la génétique ou le mode de vie des individus. Les solutions proposées pour y remédier reposent souvent sur la mise en place de régimes alimentaires spécifiques, d'un recours à l'activité sportive et, dans certains cas, d'interventions chirurgicales. Les causes de l'obésité demeurent mal comprises, alors même que les spécialistes s'accordent à dire qu'il est plus efficace de prévenir cette maladie que de la guérir.

Solenne Carof, sociologue de la santé, maîtresse de conférences à la Sorbonne et autrice de l'ouvrage Grossophobie: Sociologie d'une discrimination invisible, estime que le développement de cette pathologie ne devrait pas être perçu comme une problématique individuelle, mais sociale: «C'est vrai que la composante génétique et le mode de vie rentrent en compte dans l'augmentation de la prévalence de l'obésité. En revanche, il est aujourd'hui essentiel d'analyser les facteurs environnementaux pour amorcer des dispositifs collectifs et déculpabiliser les individus.»

Des discours culpabilisants

En sociologie, les facteurs environnementaux désignent les dimensions sociales ou physiques qui ont une influence sur la société: la nature, le climat, la qualité des espaces de vie, les systèmes politiques, économiques, etc. D'après Solenne Carof, la prise en compte de ces différents facteurs dans le développement de l'obésité est primordiale pour changer nos perceptions sur la grosseur.

Quand on parle d'obésité, les discours moralisateurs ne sont jamais bien loin. «La société a tendance à considérer les personnes grosses comme fainéantes, qui se laissent aller ou qui sont incapables de se prendre en main», explique la sociologue. Une responsabilisation de l'individu qui en dit long sur notre époque, qui valorise la performance, le culte de l'image et le contrôle de soi propre au processus de civilisation. Les solutions prônées actuellement par les autorités sanitaires pour réduire l'obésité concernent essentiellement le mode de vie: manger cinq fruits et légumes par jour, faire du sport, éviter la junk food et, depuis quelques années, le paiement par les consommateurs –y compris les plus modestes– de la taxe soda.

«L'impact des discriminations sur la santé mentale des personnes souffrant d'obésité est destructeur.»
Solenne Carof, sociologue

Ces recommandations, si elles sont recevables, n'en omettent pas moins la dimension socio-économique qui entoure ce phénomène. «Ce sont majoritairement les populations modestes qui souffrent d'obésité, relève Solenne Carof. Or, les individus défavorisés n'ont souvent ni le temps, ni l'argent de cuisiner des aliments frais, biologiques et de qualité. Le budget alimentation est souvent le premier sur lequel on rogne quand on a des moyens limités. Certains vivent dans des zones rurales isolées ou des quartiers à faibles revenus, où l'accès à des denrées saines et abordables est restreint. La surface des espaces de vie ne donne pas non plus toujours la possibilité de faire du sport chez soi.»

Le surpoids et l'obésité ont beau être les signes d'un système économique qui ne favorise pas une alimentation de qualité qui profite à tous, ils restent chargés de stéréotypes. Les discriminations envers les personnes en surpoids ou obèses sont d'ordre économique, mais résultent aussi d'une critique sociale. «L'impact de ces discriminations sur la santé mentale des individus concernés est destructeur. Pour autant, elles sont encore peu questionnées», précise la sociologue.

Le rôle des pesticides

Laurence Payrastre est docteure en biologie cellulaire et en physiologie à l'Institut national de la recherche agronomique (INRAE) de Toulouse. Pour elle, il ne fait aucun doute que certains contaminants peuvent intervenir dans le développement de pathologies métaboliques comme l'obésité. Les insecticides organochlorés de type DDE ou DDT, introduits dans les années 1950, seraient majoritairement concernés. D'autres pesticides, insecticides et fongicides, peuvent également être impliqués.

Une étude menée en 2017 par la chercheuse et ses collègues de l'INRAE et dont les résultats ont été publiés dans la revue Environmental Health Perspectives, a permis de relever les perturbations métaboliques engendrées par l'exposition orale chronique à un cocktail de pesticides à faible dose. Même si les insecticides DDE et DDT continuent à être utilisés dans certains pays tropicaux, ils sont aujourd'hui interdits aux États-Unis et en Europe. «Malheureusement, leur taux de persistance élevé dans l'environnement explique qu'ils soient aujourd'hui encore présents dans les organismes et dans l'alimentation», explique la biologiste. Hasard ou coïncidence, si l'on en croit les chiffres, les zones du monde les plus touchées par l'obésité sont les Îles Cook, les îles Palaos, Nauru et Samoa, régions où les pesticides DDE et DDT ont été copieusement utilisés pendant des années.

À l'occasion d'une autre étude, la chercheuse souligne l'effet que produisent ces substances sur le corps humain: «Les pesticides sont créés pour tuer des organismes vivants. Or, le mode de fonctionnement d'une cellule d'insecte est proche de celui d'une cellule humaine et les pesticides ne ciblent pas qu'une espèce. L'exposition chronique à des pesticides peut engendrer des chocs cellulaires répétés qui, à long terme, dépassent le seuil de tolérance et d'adaptation de l'organisme.»

La biologiste met en évidence le plus faible taux d'obésité chez les personnes qui consomment régulièrement des aliments biologiques. «Il n'est pas étonnant que dans un contexte où les pesticides entraînent des perturbations métaboliques, la consommation de produits biologiques entraîne une diminution du risque de surpoids et d'obésité», précise-t-elle. Malheureusement, un tel régime n'est pas à la portée de toutes les bourses: une alimentation biologique coûterait en moyenne 75% plus cher qu'une alimentation classique.

Amorcer des politiques publiques d'ampleur

Ce que révèle la prévalence de l'obésité au sujet de nos sociétés, ce sont les inégalités qui les régissent. Reconnaître les causes environnementales liées à son développement représenterait une évolution de taille. «Au lieu de s'en remettre à des solutions individualisées, cette forme de reconnaissance permettrait de responsabiliser les institutions et les États», ajoute Solenne Carof.

«Si l'obésité était reconnue comme une maladie environnementale, les citoyens pourraient exiger de nouvelles politiques sociales, économiques et agricoles», conclut-elle. Collectiviser cette question pourrait ainsi être un moyen efficace de limiter le nombre de cas d'obésité à travers le monde, tout en étant un puissant levier dans la lutte contre l'utilisation des pesticides.

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