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Pourquoi je donne du cannabis à mon fils de 9 ans (3/3)

Mon enfant autiste prend de l'herbe, mais pas n'importe laquelle.

Cet article est le troisième et dernier d'une série publiée dans DoubleX, le site féminin du groupe américain Slate, où Marie Myung-Ok Lee décrit le traitement au cannabis qu'elle a donné a son fils autiste. Lisez la première partie ici et la deuxième ici.

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L'été dernier, nous avons atteint le cap des six mois de consommation de marijuana. Nous utilisions du cannabis thérapeutique pour atténuer les maux de ventre et l'anxiété de notre fils autiste, et nous constations d'énormes changements dans son comportement, et, probablement, son bonheur. J. souriait, réagissait (une des psychothérapeutes qui vient nous voir à domicile nous a dit n'avoir jamais rencontré d'enfant autiste si affectueux), et allait jusqu'à mettre son assiette sale dans le lave-vaisselle-après l'avoir rincée!-non seulement sans être sollicité, mais sans qu'on lui ait jamais demandé de faire une chose pareille. Plus je me documentais, accompagnée par le médecin de J., sur les effets du cannabis-analgésique, anxiolytique, inoffensif-plus m'apparaissait la logique de ce choix. J'ai aussi entendu des témoignages d'autres parents qui ont décidé d'essayer le cannabis pour leurs enfants. L'un d'entre eux est atteint du syndrome Smith-Magenis, une maladie génétique qui provoque des symptômes comportementaux semblables à ceux de l'autisme, notamment l'automutilation. Un autre est un enfant autiste qui refusait de manger et se mourait. Maintenant qu'il prend de la marijuana, il est en pleine forme. Le petit garçon atteint de Smith-Magenis, qui allait s'en faire prescrire légalement, se porte bien lui aussi.

Et puis, après toutes ces bonnes nouvelles et un magnifique été, nous sommes tombés sur un os. Qui nous a permis d'apprendre énormément de choses sur les effets du cannabis sur J.

Organic Guy

Notre producteur de cannabis, Organic Guy, a besoin de gagner sa vie en plus de cultiver du cannabis thérapeutique pour ses trois patients. Dealer de l'herbe dans la rue est un commerce très lucratif; fournir de la marijuana thérapeutique ne l'est pas. Les lois de notre état, Rhode Island, imposent qu'Organic Guy ne soit payé que pour ses frais. Faire pousser le médicament de J. nécessite un travail quotidien et une infrastructure énormes, mais si Organic Guy a un surplus de production, il ne peut que le donner à un autre client autorisé, il n'a pas le droit de le vendre. Certains états, comme le Colorado, ont mis en place et contrôlent des boutiques proposant du cannabis thérapeutique. En Californie, par exemple, les clubs d'acheteurs de cannabis, comme on les appelle, sont en fait plus nombreux que les Starbucks. A Rhode Island, rien de tel n'est prévu pour les producteurs.

L'été dernier, Organic Guy est donc parti s'installer dans la station balnéaire d'une des îles proches de chez nous pour travailler dans un restaurant. Avant de mettre entre parenthèses ses cultures de marijuana, il s'est assuré que J. avait d'amples provisions devant lui, et a même entreposé des stocks d'herbe séchée dans le congélateur de ses parents conciliants. Organic Guy nous a promis qu'il reprendrait à l'automne. J., à l'époque, réagissait si bien au cannabis que quand mon mari Karl, qui avait décidé de s'arrêter pendant l'été, me fit la proposition jusqu'ici inenvisageable de me remettre enfin à mon roman, je me suis laissée tenter par son offre et je suis partie passer quelques semaines dans la résidence d'artistes de Yaddo.

En septembre, Organic Guy est revenu, blanc comme un cachet d'aspirine (il avait travaillé jour et nuit), chargé d'herbe, juste à temps. Mais il avait du mal à trouver un nouvel endroit pour ses cultures. Avant, il faisait pousser ses plantes dans son appartement, mais les problèmes de sécurité et l'odeur de putois, qui s'accrochait à ses cheveux et à ses vêtements, l'avaient dissuadé de recommencer. J'ai inondé de mails mes amis qui font pousser leurs légumes bio et fabriquent leurs fromages, pour leur demander s'ils avaient un endroit approprié à me suggérer. J'en étais à loger le cannabis à la même enseigne que toutes les autres plantes bénéfiques que nous avons données à J. (comme la racine de bardane), au point que j'en oubliai de mentionner que je faisais ces recherches de la part d'un cultivateur de cannabis thérapeutique. Grinçants, mes amis m'ont demandé si j'envisageais de produire du shit bio à mon compte. J'ai rectifié le tir, mais je n'ai obtenu aucune piste.

Retour des crises

À cette même époque, des failles commencèrent à apparaître dans la sérénité induite par le cannabis de J. Un jour, sa frustration dégénéra en crise de colère. Puis vinrent les coups. Une morsure ici et là. Et il se remit à déchirer ses vêtements en hurlant, assis les orteils pointés vers le sol-signal le plus clair de sa souffrance. Il se remit à se réveiller la nuit, à pleurer et crier quand il lui fallait aller aux toilettes. Un jour, je remarquai-avais-je la berlue?-des marques de dents sur son haut de pyjama (avant de prendre du cannabis, il mâchait et mangeait ses t-shirts et ses draps). Je passai son régime au peigne fin, à la recherche de potentiels allergènes qui m'auraient échappé. J'allai jusqu'à augmenter sa dose de cannabis en rajoutant un cookie à l'herbe à sa ration quotidienne. Cela ne fit que le rendre, alternativement, un peu idiot et belliqueux. Le nombre de rapports pour comportement agressif à l'école se mit à grimper. Pour Karl et moi, cette récidive était atroce, comme lorsque J., à 2 ans, avait commencé à perdre la parole. Je n'arrivais pas à croire ce qui nous arrivait.

J'ai appelé Organic Guy, pour lui demander s'il avait une idée sur le problème.

«C'est peut-être parce qu'il n'a plus de White Russian. Ce que vous avez, en fait, c'est un mélange de tout ce qui me restait».

Il m'a fallu une seconde pour comprendre. J. consommait un assortiment de restes d'Organic Guy.

«Est-ce qu'il y a un minimum de White Russian dans ce mélange

«Non

«Et quand en aurez-vous d'autre?»

«Ca dépend de quand je pourrai recommencer mes cultures. Bientôt j'espère.»

Il existe deux principales sortes de marijuana. La sativa est la plante élancée, aux feuilles à cinq pointes, la cover girl du cannabis-qui peut vous rendre plus sociable. L'indica, moins haute et plus touffue, produit d'immenses bourgeons résineux qui éclosent comme des décorations de noël, soulagent la douleur et font somnoler. Organic Guy fournissait à J. un assortiment de sativa et d'indica. Nous avions atteint l'équilibre magique avec la White Russian, un hybride de deux espèces: l'AK-47, une sativa paisible malgré son nom belliqueux, et de la White Widow, hybride indica/sativa. L'équilibre parfait semblait atteint, J. souffrait moins et se socialisait sans être assommé. Le petit garçon qui nous repoussait autrefois s'était mis à nous faire des câlins!

Mais en octobre, J. prenait un mélange d'espèces qui avaient été écartées auparavant, et cette mixture ne fonctionnait pas. Nous avions des problèmes. Organic Guy n'avait pas encore trouvé de lieu pour ses cultures. Il n'était pas près de planter sa première graine, qui mettrait 90 jours à pousser et des semaines à sécher. J'ai appelé notre groupe de militants, le Rhode Island Patient Advocacy Coalition (RIPAC), et ce que j'ai appris n'a fait qu'augmenter mon inquiétude. La communauté entière était en rupture de White Russian, privilégiée par les malades atteints de cancer en phase terminale pour ses remarquables propriétés antidouleur. Organic Guy me révéla que J. prenait assez de cannabis au quotidien pour sonner un homme de 135 kilos. Le niveau de souffrance que cela impliquait me fit frissonner d'horreur.

JoAnne, directrice du RIPAC, me promit de démarcher les producteurs au cas où une âme généreuse serait disposée à donner un peu de White Russian. Mais la probabilité était mince. Désespérée, j'ai commencé à parler de notre malheur à des amis d'un groupe d'autisme dédié au traitement des enfants avec des médecines alternatives. L'un d'entre eux me parla d'une mère de notre connaissance, dont l'enfant autiste avait été très soulagé, et qui voulait aider les enfants des autres. Elle avait fait des recherches et avait arrêté son choix sur... le cannabis thérapeutique.

Gardening Girl

Appelons-la Gardening Girl [la jardinière]. Elle avait une autorisation. Mais sa pépinière ne comptait pour l'instant que de jeunes pousses. Et elle ne cultivait pas de White Russian.

Gardening Girl possédait en revanche une boule de résine géante d'une espèce exotique afghane appelée Kush, une indica aux propriétés antidouleur si efficaces qu'une entreprise pharmaceutique britannique l'a choisie pour fabriquer un médicament dérivé du cannabis (pendant qu'aux État-Unis, un congressiste républicain introduisait une loi visant à augmenter les pénalités pour les vendeurs de Kush, qualifié de «super shit»). Gardening Girl avait procuré la Kush à une patiente qui avait finalement changé d'avis, et elle nous la donna, de façon tout à fait légale et avec tous les numéros d'immatriculation nécessaires.

Je ne voulais surtout pas perdre une seule molécule de la Kush, je l'ai donc répartie entre une dose d'huile d'olive et de la glycérine (le moyen idéal de transformer des propriétés botaniques en ingrédient naturellement sucré et sans gluten). La maison se remplit de l'odeur de l'herbe tandis que je touillais les infusions pendant des heures, en les chauffant assez pour faire réagir les principes actifs mais sans les laisser brûler, ce qui ruinerait tout. J. adora le liquide sucré, qu'il prit au compte-goutte, et j'utilisai l'huile pour fabriquer ses biscuits. Mais au bout d'une semaine, les résultats étaient irréguliers. J. était quand même plus heureux et souffrait moins, mais il restait irritable et violent, en alternance avec d'interminables crises de rire. La Kush n'était pas bio, je n'avais pas de moyen de savoir si J. réagissait à la différence entre ce produit et la White Russian, aux pesticides ou à d'autres contaminants.

Retour au calme

Le salut arriva fin octobre, lorsqu'Organic Guy réussit à obtenir un peu de White Russian d'un protégé. J'achetai un sachet de feuilles séchées, qu'Organic Guy eut la gentillesse de transformer en dose d'huile d'olive extra-forte pour les cookies de J. En deux semaines, le nombre d'agressions par J. à l'école passa de deux à un chiffre, parfois même, certains jours, à zéro. Nul besoin de preuve plus scientifique. Nous avions appris une leçon par l'exemple: il ne suffit pas de donner de l'herbe, n'importe laquelle, à J. pour l'aider à gérer sa douleur et l'agressivité qu'elle provoque.

Le retour de la White Russian m'a permis, à Thanksgiving, de me sentir assez confiante pour organiser un grand repas. Avant, une maison remplie d'odeurs mettait trop souvent J. dans un état de surexcitation; l'année dernière, il a vidé son assiette de Thanksgiving pleine sur ma belle sœur alors très enceinte. Cette fois, nous avons pris place à table, et avons dit les grâces. J. ne s'est pas jeté sur les plats. Il n'a pas poignardé papi avec une fourchette comme il l'a fait à noël. Il a juste mangé avec appétit, et, je crois, avec même un peu de plaisir.

Quand Organic Guy trouva enfin un endroit approprié pour la culture du cannabis, je suis allée lui rendre visite. Il y a construit un petit espace exprès pour la White Russian de J: une pièce fermée, recouverte d'alu avec d'énormes filtres à charbon pour neutraliser l'odeur. Les plantes sont toutes en pot, nourries au compost bio sur mesure, et arrosées grâce à leur propre système d'irrigation. Un programme d'éclairage strict exploite au maximum la production de tous les produits chimiques bénéfiques, et Organic Guy affirme que «ces demoiselles» aiment différentes musiques à différents moments de la journée (les femelles non-pollinisées produisent les effets les plus thérapeutiques). Quand j'y étais, ces demoiselles écoutaient le Canon de Pachelbel, et paraissaient saines et en bonne santé. Leurs feuilles émeraude et leurs bourgeons bulbeux étincelaient dans la lumière intense, et poussaient, poussaient, rien que pour J.

Marie Myung-Ok Lee est une romancière et essayiste récompensée. Elle enseigne à la Brown University.

Traduit par Bérengère Viennot

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Photo: White Widow Trichomes - in full bloom - view LARGE!!, Lenny Montana via Flickr CC License by

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